Publié le 19 février 1986

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à la séance de clôture de la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement des pays ayant en commun l'usage de la langue française, Paris, mercredi 19 février 1986.

19 février 1986 - Seul le prononcé fait foi

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à la séance de clôture de la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement des pays ayant en commun l'usage de la langue française, Paris, mercredi 19 février 1986.

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Messieurs les chefs d'Etat,
- Messieurs les chefs de gouvernement,
- Messieurs les ministres,
- Mesdames, messieurs,
- Nous terminons notre première rencontre, cela vaut bien de remercier les artisans de cette première conférence des pays francophones, ceux qui ont travaillé discrètement mais patiemment et qui nous ont permis de réussir cette difficile -entreprise. Je dois dire que je pense en particulier à M. l'ambassadeur Leprette et aux groupes de travail qu'il a animés. Cela pouvait paraître une gageure que de rassembler en si peu de temps un aussi grand nombre de nations, d'Etats et de personnalités, qui ont bien des travaux à assumer, de leur faire passer trois jours à Paris alors que chacun d'entre nous, surtout s'il vient de loin, doit assurer les responsabilités intérieures et extérieures du pays dont il a la charge.
- Cela prouve d'abord une grande bonne volonté, cela prouve une grande disponibilité de l'esprit afin de réussir ce que nous avons essayé en commun, et qui était attendu depuis plus de vingt ans. Voici que les conditions en sont réunies, je vous en remercie, vous méritez tous, je crois, la reconnaissance des peuples qui en si grand nombre sur la surface de la planète s'expriment dans notre langue.
- Déjà maintenant il faut prévoir la suite. On a presque tendance à considérer que cela devient naturel. Ca ne l'est peut-être pas encore tout à fait. Il faudra donc beaucoup de sérieux car on rencontrera des difficultés.\
Quarante et un chefs d'Etat et de gouvernement ou des délégations ont parlé de la langue, de la culture française et de toutes les formes d'application y compris l'approche d'un certain nombre de problèmes internationaux, ce qui n'est pas si commode puisque bien naturellement nos Etats n'ont pas sur toutes questions une identité de vue automatique. Ils en discutent, ils gardent entre eux leur amitié, c'est déjà beaucoup. Mais je pense que cette conférence a permis d'avancer. Vous avez examiné les questions politiques du temps présent, des questions économiques, vous avez touché aux problèmes humains, les droits de l'homme et bien entendu, vous avez commencé, vous aviez raison de le faire, avec l'apartheid. Vous avez mesuré les problèmes posés au développement, les difficultés de l'agriculture et du commerce international, l'instabilité des échanges, le rôle des monnaies dominantes, la spéculation sur les matières premières, les contraintes de l'endettement, la situation financière du sud, que sais-je ? Tout cela a été fait. Vous avez abordé franchement ces problèmes.
- J'en ai été d'autant plus heureux que je crois vous connaître tous ou à peu près tous personnellement et je me flatte de l'existence de liens très forts et très amicaux avec tous ceux qui nous ont fait l'honneur de venir à Paris en cette circonstance. Je connais vos préoccupations. Elles ont été exprimées par les orateurs du premier jour à Versailles, elles viennent d'être rassemblées par le Président Houphouet-Boigny et par le rapporteur, elles ont été de nouveau ébauchées par plusieurs des intervenants, je pense en particulier à M. Ratsiraka. Je me sens en symbiose très profonde avec la plupart des directions choisies mais j'ai toujours dit au nom de mon pays que je considérais que la relation entre le Nord et le Sud, entre les pays les plus riches et les pays en développement, était le problème numéro un et qu'il était plus explosif que la bombe atomique. Car dans ce domaine-là il n'y a pas l'équilibre salvateur. C'est le déséquilibre qui peut causer la perte du monde. C'est un problème à notre mesure, il suffit d'y penser, de le vouloir, d'y travailler. Le monde industriel vous le savez, mesdames et messieurs, souffre lui-même beaucoup de la crise. Certes, cela ne va pas si loin que dans le cas de ceux qui meurent de faim ou qui n'arrivent pas à faire face à leurs échéances. Ce n'est pas si grave mais malgré tout, nos économies souffrent et certaines fractions de nos populations sont malheureuses et nous avons besoin de vous, enfin je parle là au nom des pays industrialisés ici présents, nous avons besoin de vous, pays en voie de développement, pour réformer les termes de l'échange, multiplier les activités économiques, industrielles. Et quel est le meilleur support pour cette -entreprise qu'une langue et une culture communes.\
La francophonie, c'est un échange de services. Vous apportez, nous apportons. Ce n'est pas le riche qui se penche sur la misère du pauvre. Ce serait une attitude qui rappellerait les moments bien fâcheux d'époques dépassées. Ce sont des gens dont les richesses sont différentes car on peut être pauvre ou presque pauvre dans le domaine économique et être très riche en valeur culturelle et en apport humain, et en virtualité économique également, avec les masses humaines parfaitement aptes à prendre rang dans tous les domaines où l'homme peut s'affirmer.
- Et c'est justement ce sentiment que j'éprouve, et qui est partagé par la plupart, j'imagine, c'est ce sentiment d'un échange. Chaque pays souverain apporte à la communauté quelque chose de plus, apporte une richesse supplémentaire dans les divers ordres où l'on peut se placer : économique, social, financier, industriel, historique, culturel, que sais-je encore ? Tous les domaines qui font que la société des hommes doit aller vers le progrès et n'ira vers le progrès que par le dialogue, la concorde, et l'entente.
- Et comme nous sommes tous dans les assemblées internationales, nous nous y retrouverons. Nous nous épaulerons. D'où l'intérêt d'une rencontre comme celle-ci. Solidarité certes, mais aussi travail en profondeur pour la formation, pour développer nos moyens scientifiques et techniques, pour développer, j'ai remarqué l'attention que vous avez marquée sur ce point, les techniques de communication. C'est vrai que, à l'heure qu'il est, c'est par ce canal que se développeront les échanges et particulièrement culturels. Je ne veux pas revenir sur les détails d'un rapport excellent. Ce n'est pas mon rôle. Il a parfaitement reflété la qualité de vos rapports, et de vos débats.\
On a décidé, vous avez décidé l'ouverture d'un véritable espace audiovisuel francophone. A l'heure de l'informatique et des satellites, il serait dommage qu'une seule langue ait l'exclusivité des messages et des images. J'ajoute que cela pourrait se passer au détriment de toutes les langues connues puisqu'il est en train de s'en créer une qui échappe à toutes les règles de nos grammaires. Que ce soit francophone, anglophone, hispanophone, lusophone, que sais-je. C'est cette langue qui est en train de naître sur les machines et où la richesse des mots risque de se perdre dans la rigueur des signes. Raison de plus pour hâter le pas dans notre connaissance commune des langages.
- Il va y avoir une agence francophone d'images. Excellente idée ! Extension de la diffusion de la chaîne TV5 via l'Amérique du Nord, via l'Afrique. Encouragement de la création de programmes. Votre capacité est immense. Que de voyages ai-je faits chez vous ! J'ai été émerveillé par la richesse artistique et esthétique d'expressions. L'ouverture d'un des canaux de satellite de télédiffusion TDF1 aux productions francophones, voilà un nouvel espace qui s'ouvre devant nous.
- La langue, c'est une industrie. La culture, c'est une industrie. Il ne faut pas la considérer simplement comme une sorte, comment dirais-je, de fleur qui dure trois jours, tandis que la plante ou l'arbre vivrait le temps de son existence, qui peut être longue comme certaines de nos plantations séculaires. La fleur, elle va, elle vient. La culture, ce n'est pas la fleur de la civilisation. C'est peut-être déjà dans les racines qu'il faut en apercevoir l'importance.
- Vous avez décidé la création d'un fonds d'aide à l'innovation linguistique. On a voulu concilier technologie et francophonie, vous n'avez pas négligé l'écrit, vous avez décidé de favoriser l'édition des livres scolaires et pédagogiques et enfin je le répète d'améliorer tous les circuits de diffusion. Et même, je crois que c'est à l'initiative du Vietnam, une collection de livres de poche francophones. les réseaux télématiques, l'interconnexion des banques de terminologie, la production de logiciels francophones, l'accès facilité aux banques de données, que d'axes d'intervention qui ont pu en si peu de temps être sérieusement élaborés.\
Si demain un tel village africain peut se brancher grâce aux réseaux interconnectés sur les banques de données du Canada, de la France ou d'ailleurs et puiser les informations techniques qui parfois manquent, nous aurons accompli un travail bénéfique pour tous. Et je l'ai dit, ces pays africains dont je parle, ils restitueront à leur façon, très vite l'apport qui leur a été initialement consenti. Il faut une solidarité active entre le Nord et le Sud. Et qui peut le faire mieux que ces pays francophones qui ont su dépasser l'histoire pour aborder une étape nouvelle pour chacun de nos pays. On a désormais le sentiment d'être égaux, souverains, et libres. Et s'il y a menace, alors il faut que nous nous assistions. Menace pour l'instant sur notre culture : commencer par là, c'est déjà resserrer nos liens.
- Vous avez aussi parlé de l'énergie, bien entendu, je me souviens d'avoir insisté dès la rencontre de Cancun en 1981, pour que l'énergie passe au premier rang des préoccupations mondiales. On ne peut pas dire que nous ayons rencontré un concours très réel £ il faut repartir à l'assaut pour cela.
- La France fait partie des très grands pays qui ont accru leur participation aux aides bilatérales et multilatérales au cours de ces cinq dernières années, très rares pays, quatre ou cinq pays de moyenne importance du Nord de l'Europe. La France par -rapport à certains pays : la Grande-Bretagne, le Canada n'a jamais été en reste sur ce terrain-là. Il y a quand même quelques absents qui devraient comprendre qu'il faut continuer d'accroître cette aide parce que nous dominerons ensemble la crise qui nous frappe.\
Vous avez décidé de réunir ce Comité `Comité permanent chargé du suivi` que vous allez parfaire, voilà de quoi travailler. La francophonie sort d'un trop long sommeil. La renaissance est là. Il suffit de le vouloir. Ce que vous avez fait ici durant trois jours, montre que cette volonté existe.
- Je n'ai rien d'autre à dire. Sinon que j'ai eu un grand plaisir personnel à vous rencontrer. Les rencontres personnalisées se sont multipliées, c'est le rôle de ces conférences. On se rencontre dans les couloirs, dans un coin de la salle, on se donne rendez-vous dans un autre immeuble, mais enfin on parle, on avance. Et si l'on faisait le compte de toutes ces rencontres et de toutes ces conversations, on s'apercevrait que mille et un réseaux d'amitié se sont constitués. Je le disais tout à l'heure, ayant l'avantage de vous connaître tous, je vais vous dire à quel point je suis sensible à l'honneur que vous faites à la France pour l'avoir choisie comme premier siège de vos travaux et pour avoir contribué, je le sais, d'une façon très bienveillante, à la réussite de ceux qui ont préparé ces séances.
- Je n'ai rien d'autre à vous dire, sinon que je vous souhaite, surtout pour vos peuples, réussite et bonheur dans un monde troublé, ce sont des mots bien imprudents et cependant que faire de mieux lorsqu'il y a là un conflit que de tenter de l'apaiser, que là où il n'y en a pas d'éviter qu'il en surgisse et que d'assurer en toute circonstance l'indépendance et l'intégrité des pays en question. C'est donc des paroles d'espoir que j'exprime maintenant. Nous nous retrouverons, je crois, dans deux ans, le relais aura été passé à un pays plein de force et de vigueur, je lui souhaite aussi bonne chance. La France assurera la soudure mais le relais sera en bonnes mains.\

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