Publié le 3 janvier 1986

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, vendredi 3 janvier 1986.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, vendredi 3 janvier 1986.

3 janvier 1986 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, vendredi 3 janvier 1986. - PDF 271 Ko
Monsieur le Nonce,
- Je tiens à vous dire combien je suis sensible aux voeux que vous venez d'exprimer à mon intention et à l'intention des Français. Je vous prie de recevoir pour vous-même et de bien vouloir transmettre à Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II l'expression des voeux que je forme également non seulement pour les personnes mais aussi pour les causes qu'ils servent.
- Mesdames et messieurs, chaque année nouvelle nous fournit cette occasion traditionnelle, agréable et je l'espère utile, de nous rencontrer ici et de nous interroger ensemble quelques instants sur les mois qui viennent de s'écouler et sur ceux qui s'annoncent.
- Est-ce si difficile pour 4,5 milliards d'êtres humains de vivre ensemble sur la même terre ? Et pourtant c'est la question que depuis l'origine des temps les hommes doivent se poser. La plupart des problèmes qui nous préoccupent aujourd'hui vous et moi sont anciens : course aux armements qui s'accélère, conflits qui s'éternisent, sous-développement qui s'aggrave. Le bon sens voudrait que l'on s'indignât de voir tant de ressources financières et humaines consacrées à la guerre ou à la préparation de la guerre quand le sous-développement condamne tant d'êtres humains à la misère, à la faim, à la maladie, ou à la mort avant l'heure.\
La conviction de la France, la conviction qui m'est personnelle et qui fonde mon action et celle du gouvernement de la République est que le problème du sous-développement des deux-tiers de l'humanité commande tous les autres. Ce n'est pas seulement par altruisme que je dis cela, encore qu'il soit en l'espèce particulièrement justifié, mais par souci de notre intérêt commun bien compris. La France n'a pas cessé de payer l'exemple et de préconiser la mise sur pied d'un système de relations économiques internationales plus équitable et générateur d'un monde plus stable. Nous avons besoin, mesdames et messieurs, les uns des autres. On ne pourra pas triompher chacun pour soi des difficultés que nous rencontrons. Il faut voir plus loin que la protection à court terme des intérêts acquis, nationaux ou particuliers. La notion de "solidarité" a un sens économique £ pour la circonstance c'est là qu'il faut bien placer l'accent, mais une solidarité planétaire. Que de fois n'a-t-on dit ici-même : "la terre est devenue si petite", avec les moyens de communication existants. Les inter-pénétrations, la complexité des relations entre les peuples devraient permettre que se dégage de plus en plus cette notion de solidarité.
- Je me garde de tout optimisme prématuré, mais je discerne cependant plusieurs événements survenus en 1985 et qui sont encourageants.
- D'abord pour ces fameuses relations économiques internationales, pour les rapports entre le Nord et le Sud, l'aide aux pays en voie de développement, leur endettement, il me semble que tenir ce langage n'est plus prêcher dans le désert. Certes, mon pays n'est pas le seul à faire valoir les justes aspirations des pays du tiers monde, il y en a bien d'autres qui comprennent cette nécessité. Mais enfin, nous avons eu parfois l'impression d'être un peu solitaires et j'observe avec joie une évolution se produire qui me paraît bénéfique si j'en juge par les plus récentes décisions prises par les pays qui sont plus riches que d'autres et dont la prise de conscience me paraît évidente. Je le répète, je m'en réjouis. Je fais -état en ces circonstances des délibérations qui se sont produites dans plusieurs grandes villes du monde aussi bien aux Etats-Unis d'Amérique qu'à Paris ou que dans l'Extrême-Orient et j'ai pour témoins nos amis des pays de la Communauté européenne qui ont eux-mêmes tracé un chemin à partir des conventions de Lomé qui se multiplient et s'élargissent et qui montrent que le souci que j'exprime est largement partagé.\
L'année 1985 a été également marquée par la rencontre à Genève, rencontre éminente entre toutes, de MM. Reagan et Gorbatchev, quelques semaines après après la venue de ce dernier à Paris. Les peuples du monde attendent beaucoup des deux plus grandes puissances qui elles-mêmes, se sont fixé le programme le plus ambitieux qui soit dans un communiqué commun adopté il y a un an, à Genève encore, je cite : "mettre un terme à la course aux armements sur terre, la prévenir dans l'espace". Oui, tout commence, mesdames et messieurs, par le désarmement. Il est encore temps de concevoir pour l'espace des règles d'utilisation qui orienteront cette merveilleuse aventure technologique et humaine pour le bien être de l'humanité et pour son développement pacifique. Mon pays a fait pour cela il y a un an et demi, des propositions que je crois réalistes.\
Je constate enfin que la Communauté européenne a su régler les problèmes qui la minaient depuis des années et qu'elle a repris sa marche en avant. Je salue les deux pays qui viennent d'accroître aujourd'hui son influence, son rayonnement et qui portent à 320000000 d'habitants cette Europe à 12 qui existe depuis 3 jours. L'adaptation des institutions européennes est dans la bonne voie au-delà de la Communauté. On aperçoit que se forge entre d'autres pays de l'Europe et la Communauté elle-même toute une série de liens qui permettent d'espérer pour l'Europe tout entière, que des deux côtés de la ligne idéologique, politique, économique qui la sépare mais aussi à l'intérieur de l'Europe voisine des 12, des solidarités fortes se nouent. On en voit l'exemple avec le programme Eurêka. S'il y a douze pays en Europe, il n'en est pas moins vrai qu'ils sont dix huit aujourd'hui à délibérer sur le développement technologique commun à l'intérieur du programme Eurêka. Ce n'est pas la première fois que l'on constate cela puisque les plus grandes réalisations européennes sont généralement marquées par la volonté des pays de la Communauté et de quelques autres pour que notre continent ou la partie de notre continent dans lequel nous nous exprimons soit en mesure de prendre part aux grandes avancées du monde moderne.\
Il me reste à formuler des voeux personnels, mesdames et messieurs les ambassadeurs pour votre heureux séjour en France. Vous êtes dans un pays que la plupart du temps vous connaissez bien. Il est, comme beaucoup d'autres, fier de ses traditions, de son passé, mais il faut le voir et nous le voulons ouvert au monde et à tous les apports extérieurs. C'est un pays qui refuse les tentations du racisme. C'est un pays bousculé comme tant d'autres par les grandes mutations économiques et technologiques contemporaines, mais enfin c'est un pays libre et fort qui vous accueille dans les murs de ce Palais, mais aussi dans le -cadre de votre mission, et qui vous accueille avec amitié.
- Nous souhaitons accepter les compétitions du progrès. Nous sommes hostiles au développement des protectionnismes et nous souhaitons que peu à peu s'effacent ses formes désuètes et nuisibles qui, en vérité, s'opposent à des échanges qui correspondent à la réalité. Bien entendu, les pays qui appartiennent à la Communauté sont à l'heure actuelle en passe de réaliser ce vaste marché intérieur qui déjà, pour ses trois cent et quelques dizaines de millions d'habitants dont j'ai parlé, représentera un immense progrès. Elle a ses règles qui ont été fixées dans un traité, mais cette Europe est prête à engager le dialogue avec tous les pays du monde qui le souhaiteront.
- Et puisque nous sommes ici, réunis, et que vous êtes les ambassadeurs du monde entier, comment ne pas situer au premier rang de nos voeux, après avoir parlé du développement, au même titre les voeux que vous venez d'exprimer, monsieur le Nonce, mieux que je le ferai moi-même, ce qui porte tous les esprits réfléchis vers la paix. La paix demande toujours des sacrifices, mais ces sacrifices doivent être consentis si l'on ne veut pas courir le risque d'en supporter de beaucoup plus graves.
- Bonne année donc, mesdames et messieurs, 1986. Vous transmettrez, comme je vous l'ai demandé, aux chefs d'Etat que vous représentez ici, aux peuples, dont vous êtes issus, les voeux de la France. Les voeux de la France dont je suis l'interprète et qui se considère a priori à l'égard de tout peuple et de toute nation qui respectent les lois des droits de l'Homme universel dont elle se veut l'amie. Merci.\

Voir tous les articles et dossiers