Publié le 18 octobre 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par le Président de la Colombie et Mme Belisario Betancur, à la Casa de Narino à Bogota, vendredi 18 octobre 1985.

18 octobre 1985 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par le Président de la Colombie et Mme Belisario Betancur, à la Casa de Narino à Bogota, vendredi 18 octobre 1985.

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Monsieur le président de la République,
- Madame,
- Mesdames, messieurs,
- C'est avec beaucoup d'émotion que je viens d'entendre, monsieur le Président Betancur, ces propos empreints de sympathie pour mon pays et même pour ma personne. Rien ne pouvait être dit de plus juste pour célébrer le moment exceptionnel que vivent ce soir deux pays éloignés par la géographie, mais si proches par un héritage spirituel commun, par le même respect des libertés, par les mêmes institutions démocratiques et, j'ose le dire, par le coeur.
- Aujourd'hui dans ce pays si différent du nôtre mais, lui aussi plein de surprises et de contrastes, nous avons été saisis, nous tous, les voyageurs venus de France, via le Brésil, non seulement par la grandeur et la beauté de vos paysages que l'on discernait avant la tombée de la nuit, mais par la cordialité de votre accueil, auquel a participé, spontanément, une partie de la population de Bogota.
- Comment pourrions-nous oublier que le pays qui porte le nom glorieux de Christophe Colomb a conquis son indépendance en s'inspirant des idées que nos philosophes venaient de répandre dans le Nouveau Monde ? Adolescent, Simon Bolivar les avait recueillies de son précepteur Simon Rodriguez, lecteur et discipline de Jean-Jacques Rousseau. Narino lui-même a traduit notre Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, vous l'avez rappelé, monsieur le Président, laquelle est reproduite sur l'un de vos murs. Les idéaux de notre Révolution ont animé les combattants de votre indépendance, à commencer par "El Precursor" le général Miranda, qui fut l'un des vainqueurs de Valmy et dont le nom est gravé sur notre Arc de Triomphe parmi ceux des généraux de l'Empire et de la Révolution.
- Quant au "Libertador" `Simon Bolivar` lui-même, dont la statue se dresse au bord de la Seine, à quelques dizaines de mètres de nos Champs-Elysées, nous n'admirons pas seulement en lui le héros de votre indépendance, mais l'homme qui, loin de poursuivre une aventure personnelle, a tout sacrifié pour l'unité du monde latino-américain, l'émancipation de ses compatriotes et le bonheur de son peuple. Pour cet aristocrate libéral que l'on a parfois comparé à notre La Fayette, l'indépendance, en effet, n'était pas une fin en soi. Elle devait être complétée par le respect des libertés, le progrès des institutions démocratiques et l'élévation du niveau de vie des plus humbles. C'est à cet idéal que les Colombiens sont restés fidèles. Dans le monde difficile et troublé qui est le nôtre, ils ont su, ainsi que vous l'avez dit monsieur le président, préserver leurs institutions et leurs libertés.\
Quant à vous monsieur le président, vous avez été l'initiateur à l'intérieur et à l'extérieur, d'une politique de paix qui n'était pas sans courage. Vous avez été l'instigateur de ce groupe de Contadora qui s'efforce de rétablir la paix dans une Amérique centrale encore à la -recherche de son équilibre. Dans votre pays, vous avez ouvert des voies nouvelles. Tout récemment encore, vous venez d'esquisser un gigantesque plan de paix et de réhabilitation qui devrait permettre à celles de vos régions qui n'ont pas encore bénéficié du développement, de s'insérer dans l'économie nationale. Bref, vous avez montré qu'il ne pouvait y avoir de paix sans développement, ni de développement sans la paix.
- La France approuve cette politique. Votre volonté d'indépendance nationale rejoint la nôtre comme est nôtre votre refus de voir la politique mondiale dépendre du simple affrontement des grands blocs. Vous avez plaidé en faveur des pays d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, qui supportent le lourd fardeau d'une dette extérieure excessive. Comme vous, nous croyons que le respect de leurs engagements internationaux ne doit pas mettre en péril la stabilité de leurs institutions et qu'elle doit aller de pair avec la consolidation de leur économie. Les pays en développement doivent persévérer dans leurs efforts. Certains, particulièrement en Amérique latine y montrent beaucoup de courage et de force. Je sais que la Colombie a su gérer ses propres affaires de telle sorte que ce problème, si grave, posé à tant d'autres, lui est aujourd'hui épargné.
- De leur côté les pays développés doivent rechercher une croissance soutenue qui bénéficie à tous et permet en même temps d'offrir des débouchés aux produits des pays en voie de développement. Cela implique un examen sérieux des problèmes posés par le protectionnisme. Chacun se jette à la face l'accusation d'être protectionniste. En vérité, c'est en mettant tout sur la table qu'il sera possible d'en finir avec ces habitudes détestables pour le commerce international.\
La Communauté économique européenne suscite parfois des inquiétudes en Amérique latine, mais, comme vous l'avez vous-même remarqué, à l'instant, beaucoup a été fait pour rapprocher les points de vue de cette Communauté et des pays latino-américains. Vous avez vous-même souligné le rôle joué par le commissaire européen, l'ancien ministre des relations extérieures, M. Claude Cheysson, pour que les intérêts du tiers monde, et singulièrement ceux de vos pays, soient mieux pris en compte par l'Europe.
- Le sentiment d'attachement au monde latino-américain est profondément ancré chez vous. L'affirmation de votre identité régionale, votre souci de vous présenter dans les conférences internationales comme des interprètes authentiques souvent en porte-parole écouté - des pays voisins, les efforts multiples que vous faites pour faciliter le rétablissement de la paix dans l'isthme centro-américain, recueillent notre approbation.
- Lors de mon voyage au Mexique, à l'automne de 1981, je rappelais que les "problèmes latino-américains, pouvaient être résolus par les latinos-américains eux-mêmes". C'est dans cet esprit que, nonobstant les difficultés que connaît encore l'Amérique centrale, la France maintient son appui aux efforts de paix du groupe de Contadora auquel se sont ralliés - vous le savez, vous l'avez dit, mais il faut sans cesse le répéter pour marquer ce mouvement de solidarité - l'Argentine, le Brésil, le Pérou et l'Uruguay.\
La France appuie aussi, monsieur le président, votre engagement en faveur du désarmement. Il ne faut pas que les apparences soient trompeuses. Comme je le rappelais à l'Assemblée générale des Nations unies, mon pays s'associera à toute démarche qui, tenant compte de l'-état des forces et des contrôles nécessaires, choisira la voie du désarmement. C'est dans cet esprit et sur notre initiative qu'une conférence doit se réunir l'an prochain à Paris. J'espère qu'elle aboutira à des résultats favorables car, dans mon esprit, ils sont liés aux graves questions du désarmement et du développement.
- J'ai rappelé sur bien des tribunes et dans bien des endroits - et j'y insiste ici - que si la France est aujourd'hui l'une des cinq puissances dotées d'un armement nucléaire, cela représente pour elle l'assurance de sa sécurité. Si l'on compare les moyens dont disposent les deux plus grandes puissances, environ 10000 charges nucléaires, et des pays comme la Grande-Bretagne et la France qui en disposent de quelques 150 dans le premier cas et moins de 100 dans le deuxième, on fait déjà la différence.
- Un pays exposé comme le mien, et qui a le souvenir de grandes guerres mondiales où il a perdu 2 millions des siens, exige un armement purement défensif et dissuasif. Car sa défense ne peut pas être d'une autre -nature que celle des plus grands qui s'affrontent précisément : Est et Ouest. Mais bien entendu, je réitère ce que je viens de dire, dès lors qu'un mouvement de désarmement commencerait à s'opérer, la France serait entièrement engagée pour prendre ses responsabilités dans le -cadre du désarmement mondial.
- Je suis d'accord avec les pays qui demandent la cessation de tout armement nucléaire, j'y souscris. Encore faudrait-il que ceux qui représentent une menace pour le monde commencent par agir, sans quoi ce serait livrer ceux qui n'ont pas la même force à l'aventure des ambitions. Je suis même d'accord avec ceux qui souhaitent que cessent dans le monde entier les expérimentations. Ils seraient étonnés de m'entendre le dire et pourtant s'ils avaient la sagesse de s'adresser à tous les pays qui en disposent et d'abord à ceux qui disposent de l'essentiel de ces forces meurtrières, comme ils seraient mieux entendus !
- En vérité j'ai demandé qu'une conférence internationale puisse se consacrer à ce type de problèmes. Je maintiens cette demande, j'espère que le relais des Nations unies nous sera assuré.\
J'aborderai très rapidement le -plan de nos relations bilatérales économiques. Consciente de l'impérieuse nécessité pour tout Etat de se donner les moyens d'indépendance, la France a mené une action constante en faveur d'une valorisation et d'une stabilisation des marchés des grands produits, qui, comme le café, jouent un rôle prépondérant pour de nombreux pays et particulièrement pour la Colombie.
- La France s'associe à la mise en valeur des ressources exportables, de la Colombie notamment. C'est ainsi qu'une société française participe au développement de la production pétrolière.
- La France est prête à faire davantage en respectant les priorités que fixe votre gouvernement et en se prêtant aux transferts de technologie qu'implique votre développement. Sans doute, la présence économique de la France en Colombie n'est-elle pas encore à la mesure de nos liens et nos échanges sont-ils encore trop déséquilibrés. Rechercher une vraie complémentarité de nos économies, tel doit être notre objectif. Compte tenu de la différence et de la diversité de nos économies, je sais qu'il y a place entre nous pour une coopération accrue, pourvu que l'on sorte des sentiers battus.
- Je me réjouis de l'initiative prise par la Chambre de commerce de Bogota et la Chambre de commerce franco-colombienne d'envoyer en France une mission d'exportateurs. Les hommes d'affaires colombiens auront à cette occasion une meilleure connaissance du marché français et européen et des secteurs encore inexploités des produits de ce pays. C'est dans cet -état d'esprit que nous célébrerons demain à Medellin, le quinzième anniversaire de l'activité de Sofasa-Renault, -fruit d'une coopération de notre Eégie nationale avec l'"Instituto de Fomento Industrial" qui a trouvé maintenant son rythme de croisière.\
Vous avez rappelé, monsieur le président, - je dis cela avant de conclure - un certain nombre d'événements, de manifestations, d'expositions très actuelles qui montrent l'intensité des relations culturelles entre la Colombie et la France. Vous avez même cité avec raison les succès remportés par vos coureurs cyclistes dans notre Tour de France, leur triomphe dans notre Tour de l'Avenir et je puis vous le dire, monsieur le président, vos coureurs colombiens sont très populaires en France où l'on s'attend, les uns avec angoisse, les autres avec plaisir, à leur succès pour les prochaines courses de même envergure.
- Vous en avez suffisamment et parfaitement dit, monsieur le président, sur le -plan de nos relations culturelles. Je n'ajouterai rien, ce ne serait qu'une répétition. Je rappelerai cependant que j'ai moi-même suivi de très près l'évolution de votre littérature et que les relations que j'ai pu entretenir avec Garcia Marquez ont été pour moi une source fraîche, l'impression d'imagination, la conquête du langage et des connaissances de la réalité. Je rappellerai ici que parmi les quelques amis qui l'ont accompagné pour recevoir le Prix Nobel de littérature, deux personnes ici présentes pour le moins parmi les Français, étaient à ses côtés : ma femme et Régis Debray.
- Vous venez, monsieur le président, de faire un geste auquel nous sommes très sensibles, en rendant à notre langue française sa place au sein de l'enseignement secondaire colombien. Notre culture et les oeuvres qui l'illustrent font partie de votre patrimoine.
- Il suffisait de vous entendre il y a un instant pour en être tout à fait convaincu.\
Nous célébrons cette année le centième anniversaire de la mort de Victor Hugo dont plus d'un Colombien porte le nom en guise de prénom. Un protocole, signé le 20 août 1985 à Paris entre deux membres de nos gouvernements, a prévu l'extension de la troisième chaîne de télévision éducative à l'ensemble de la Colombie et le responsable gouvernemental des techniques de la communication est venu nous rejoindre aujourd'hui même à Bogota. Le gouvernement français s'engage à assurer la formation des personnels et à fournir les programmes éducatifs et culturels nécessaires. Ce n'est pas le seul domaine dans lequel nous coopérons ou dans lequel nous pouvons coopérer : la mise en place de nouvelles techniques interactives en matière d'éducation à distance £ l'informatisation des administrations publiques £ "l'ingénierie comme l'on dit - éducative", et la télédétection : la géologie marine £ les recherches dans le domaine agro-alimentaire - sans parler de notre coopération traditionnelle en sciences administratives, économiques, juridiques et médicales. Voilà autant de domaines où peut se manifester notre coopération, qui pourrait également se traduire par la mise en place à Bogota d'un enseignement universitaire franco-colombien dans certaines disciplines de pointe à l'intention des étudiants colombiens parlant le français.
- Je veux rendre hommage au travail accompli par le chef de l'Etat, le président de la République de Colombie £ digne de ses grands prédécesseurs, c'est un démocrate qui consacre sa vie à la paix, à la liberté, au développement de ses concitoyens, un homme de pensée et de culture qui ne manque jamais, comme on l'a vu, de se référer au grand héritage des valeurs qui sont aussi de notre patrimoine.
- Voilà bien des raisons, mesdames et messieurs, de lever notre verre en l'honneur de nos hôtes, particulièrement de Mme Belisario Betancur Cuartas que j'ai eu grand plaisir à rencontrer ce soir et dont l'accueil a été ici parfait, en l'honneur du président de la République auquel m'unissent déjà à distance bien des liens que nous allons resserrer pendant ces deux journées, en l'honneur, au bonheur, aux chances de réussite du peuple colombien que vous servez.
- Je lève mon verre à votre santé, mesdames et messieurs, la santé de ceux qui vous sont chers, à la santé de votre pays.
- Vive la Colombie !
- Vive la France !\

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