Publié le 17 juillet 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'ouverture des travaux des assises européennes de la technologie, Paris, Palais de l'Élysée, mercredi 17 juillet 1985.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'ouverture des travaux des assises européennes de la technologie, Paris, Palais de l'Élysée, mercredi 17 juillet 1985.

17 juillet 1985 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Laissez-moi vous dire la joie que j'éprouve en ma qualité de Président de la République française, à accueillir dans cette maison les délégations venues de seize autres pays d'Europe.
- Chacun d'entre eux a une histoire, une réalité autonome, des intérêts. Tous ont aussi une même histoire, celle d'un continent si souvent déchiré, mais nourri aux sources de la même culture, ayant partagé au gré des siècles alliance ou querelle. Il ont appris souvent dans le malheur, à éprouver leurs forces et à jauger les désordres et les pertes qu'ont causé leur mésentente. Tandis que la partie du continent où nous sommes, surtout après les deux grandes guerres mondiales, perdait le rôle et l'autorité qui étaient nôtres et qui ne le sont plus.
- Certains d'entre nous, le plus grand nombre ici présent, se sont associés au sein d'une communauté. Ici se trouve à mes côtés le Président de la Commission de cette Communauté `Jacques Delors` pour bien marquer l'importance qu'elle représente aux yeux de ceux qui prennent part à la Communauté économique européenne. Mais d'autres ne sont pas membres de cette Communauté de par leur libre choix souverain tout à fait respectable. Ils n'en sont pas moins européens. Ils le sont autant que les autres, et il était bon qu'ils fussent présents, qu'ils se sachent accueillis de grand coeur ici. Ils apportent un enrichissement aux débats qui nous sont habituels. Bref, vous êtes tous les bienvenus.\
En demandant à mon pays, la France, de réunir les assises de la technologie européenne, le Conseil de Milan `Conseil européen` lui a fait à ce pays, la France, un grand honneur. Et voilà, que nous sommes tous conviés à une tâche que je crois décisive pour notre avenir. Chacun sait aujourd'hui que de la matrise des technologies de pointe dépend non seulement, notre indépendance, oui dans ce qu'elle a de meilleur, l'indépendance de chacun et l'indépendance de tous, qu'en dépend aussi le niveau et les modes de vie de demain en Europe. Faut-il énumérer : informatique, électronique, télécommunication, matériaux nouveaux, robotique, et j'en passe.
- Vous savez bien que les pays qui développeront et adapteront leurs économies à ces besoins en forte croissance pourront créer de nouveaux emplois de qualité. En matrisant ces technologies, ils pourront choisir pour une part essentielle leur organisation sociale. Et pour ce sursaut de l'Europe laissez-moi vous le dire, les moyens ne manquent pas.
- Nous sommes, nous ici tous ensemble, au premier rang dans de très nombreuses disciplines fondamentales soit à égalité avec les Etats-Unis d'Amérique dont les progrès sont remarquables, soit même avec une réelle avance. Je citerai la physique théorique ou les mathématiques. Notre industrie, l'industrie européenne, sait faire aussi bien et parfois mieux que ses concurrents. Qu'il s'agisse d'électronique professionnelle ou de métallurgie fine, ou d'aérospatiale mais aussi de logiciels, de télécommunication ou de fibre optique. Cela n'est qu'une énumération limitée. Les moyens financiers et humains engagés par l'Europe dans ces secteurs sont le plus souvent supérieurs à ceux du Japon, parfois comparables à ceux des Etats-Unis d'Amérique et je cite ces deux pays non pas dans un esprit de compétition, ils sont les amis parfois les alliés de ceux qui participent à cette conférence, simplement ce sont des pays qui réussissent présentement et qui marquent la ligne à atteindre sinon à dépasser.
- Eh bien, en Europe certains secteur industriels particulièrement stratégiques réalisent que l'on appellera des contreperformances. Songez à l'électronique où pour beaucoup de produits nos pays dépendent à plus de 50 % de l'extérieur, à d'autres secteurs comme la robotique où l'on doit craindre une dépendance du même type. Or il semble à beaucoup que cette situation ne soit pas acceptable. Des voix se sont élevées, de toute part, pour que nous libérions nos énergies latentes. Le Conseil européen de Sttugart se déclarait déjà, je le cite, décidé à développer, à rendre plus efficace l'action communautaire - je parle pour ceux qui en sont membres - dans le domaine de la recherche, de l'innovation, de nouvelles technologies, en vue de faciliter la coopération entre entreprises.\
Puis il y a eu les programmes "Esprit", "Race", "Brite". Récemment tous ces domaines ont été ramassées dans une vue synthétique qui n'en a pas moins été riche en éléments analytiques proposés par M. Jacques Delors en sa qualité de président de la Commission des Communautés européennes lançant des actions, des idées qui vont dans ce sens-là. Vous savez que de nombreux programmes, ceux que je viens de citer et quelques autres, ont mobilisé les mêmes pays, pas tous, sans obéir à une discrimination qui n'eut pas été acceptable. Ariane c'est la Communauté, puis d'autres pays, quinze ! Le JET `Joint european torus` c'est un certain nombre de pays, pas strictement de la Communauté. De le même façon quelques grandes réalisations d'aéronautiques ont rassemblé quelques pays membres de la Communauté ou extérieurs à l'époque de la Communauté.
- Bref, nous ne voulons pas obéir à des définitions trops strictes au point de départ. Ces définitions il vous appartient à vous de les établir. A vous, c'est-à-dire à chacun de vos pays mais aussi à votre assemblée. De grands industriels européens - les exemples m'ont été fournis très récemment, celui de M. Deker, président de Philips, celui de Guilen Amar, président de Volvo, bien d'autres - ont alerté les gouvernements. L'opinion publique a soutenu dans chacun de ces pays les propositions qui étaient faites. C'est dans ce contexte que la France elle-même a suggéré le programme Eurêka en communion d'esprit étroite avec la proposition très voisine du chancelier Genscher et bien d'autres encore. En Bref, il s'agit d'assurer l'indépendance technologique de l'Europe dans les domaines vitaux de l'avenir, d'encourager partout où cela est possible la coopération entre les entreprises et les chercheurs européens, de mobiliser les moyens financiers correspondants, d'accompagner l'effort des entreprises en créant l'environnement nécessaire et en favorisant l'unification de nos marchés intérieurs.\
Les obstacles sont nombreux. Un fois l'idée initiale d'Eurêka formulée nous avons pu l'approfondir en prévision des difficultés de l'exercice mais nous savons que chaque fois que nous sommes regroupés - pour faire de la physique des hautes énergies, des recherches sur la fusion nucléaire, pour développer un programme spatial cohérent, pour construire d'importants équipements scientifiques - chaque fois, nous avons réussi de grandes choses. Ces réussites nous encouragent dans l'idée que nous pouvons également travailler ensemble dans des domaines de recherche-développement proches d'un débouché industriel et pour lesquels les difficultés de la coopération s'accroissent du fait de la compétition légitime et normale entre les firmes.
- Voilà pourquoi il me semble que la rencontre d'aujourd'hui devrait fixer, selon les indications qui ont été fournies ici et là, les objectifs principaux suivants :
- d'abord définir les domaines dans lesquels il est primordial d'agir, les types de programmes que nous sommes prêts à favoriser et convenir pour cela des critères auxquels ils doivent satisfaire.
- Ensuite, examiner les types d'aides que nos gouvernements ou la Communauté européenne ou toute autre institution, notamment les institutions financières, sont prêts à accorder afin de soutenir des industriels d'une part et de l'autre les centres de recherche. Qui s'étonnera si je dis que le financement est une des clefs de la réussites du programme que nous engageons, vérité d'évidence. Pas seulement le montant des financements que nous sauront mobiliser mais aussi l'origine des financements.
- Il faut qu'à travers l'Europe se crééent des occasions d'investissements attractives afin de les orienter, vers des projets européens tout en mobilisant sur eux l'épargne européenne. L'appel aux marchés, mais aussi le soutien des Etats. Je pense que cette orientation vous paraître indispensable à l'issue de vos travaux.\
Mon pays, vous le savez, a pris une responsabilité particulière dans la naissance du programme Eurêka, mais j'ai dit qu'il n'était pas le seul, loin de là. Je souhaite que la dynamique, très favorable - votre présence en témoigne - qui a été créée et qui a déjà permis la floraison de nombreux projets soit entretenue.
- Pour 1986, qui sera la première année de programme je vais dès maintenant vous indiquer que le gouvernement de la République française propose dès maintenant de dégager un milliard de francs supplémentaire pour le soutien des projets Eurêka. La majeur partie viendra du budget de l'Etat. Le reste sera mobilisé sous forme de prêts sur notre fonds industriel de modernisation. Je sais que vous êtes plusieurs ici à avoir déjà pris la décision de faire un effort comparable. Selon la montée en régime du programme, le gouvernement ajustera son soutien de manière à favoriser les recherches en coopération, chaque fois naturellement que cela entrera dans le -cadre que nous aurons fixé ensemble.
- Voilà un engagement qui n'engage que mon pays. Je ne puis, bien entendu, m'exprimer en votre nom. Mais on m'a fourni certaines indications qui montrent que d'autres pays sont disposés à entreprendre avec célérité et énergie le travail autour duquel nous sommes maintenant rassemblés. Nul ne doute que chacune des délégations ici présentes aura des conceptions et des propositions à faire valoir. Eurêka est depuis le premier jour un projet qui, grâce à sa très grande souplesse - souplesse qui doit être préservée - doit éviter d'être peu à peu diminué par un excès de bureaucratie. Ce projet s'enrichira des idées, des points de vue, des suggestions de tous. Mesdames et messieurs vous êtes là pour faire plus encore et je ne prétends pas dans cet exposé de présentation exprimer ou rassembler l'ensemble de vos idées qui n'ont pas encore été émises et qui seront la richesse même de votre débat.\
Permettez-moi de vous dire que vous assumez de par votre propre volonté une immense responsabilité. Les industriels, les chefs d'entreprises vous attendent, l'opinion européenne, et au-delà, a les yeux fixés sur vous. Si j'en juge par les encouragements et par les marques d'intérêt venus d'autres continents, le monde regarde l'Europe. Il avait un peu cessé de la regarder depuis quelque temps. Les sociétés extérieures, les sociétés humaines jugeront nos ambitions, nos actes pour y parvenir, notre volonté de réussir. Je suis de ceux qui pensent que chacun de nos pays a bien le droit de choisir sa voie et le pouvoir, c'est cela la souveraineté. Notre devoir est d'obtenir une rencontre de la souveraineté de chacun.
- Notre intérêt doit nous conduire de plus en plus à réunir les valeurs dont nous sommes porteurs. Le fait que vous soyez là, représentants de 17 pays, est la preuve d'une prise de conscience, qui n'a pas attendu ce jour, est éprouvée par nombre d'entre vous qui, depuis des années, recherchent les occasions de réussir une certaine conception de l'Europe sans que pour cela aucun d'entre vous soit contraint d'adopter telle ou telle institution. J'ai toujours cru - permettez-moi de me mettre en avant simplement pour quelques secondes - au destin de l'Europe. Parce que j'éprouve comme vous, sans doute, une grande fierté de son passé. Je souffre de ses douleurs et de ses déchirements. Et j'aperçois dans tout le sang versé, dans tout le sang perdu, le germe aussi des générations présentes et futures qui ont désormais franchi une étape décisive de son histoire.
-Désormais, autour de ces projets et de quelques autres, nous allons travailler ensemble si vous le voulez bien. J'ai le sentiment que cette nouvelle sera considérée comme une bonne nouvelle par les peuples, nos peuples d'abord, qui n'ont jamais cessé, parce que l'espérance est à l'intérieur de nous-mêmes, qui n'ont jamais cessé d'espérer.
- Vous voudrez bien remercier, mesdames et messieurs, les dirigeants de vos pays, ceux qui ont fait confiance à ce projet qui nous rassemble. A peine ces mots seront-ils prononcés qu'il nous appartiendra de les mettre en oeuvre. Vous vous réunirez dans une autre salle de Paris. Je tenais à ce que le Palais de l'Elysée fut l'endroit où serait honorée la présence de ces délégations venues de toute l'Europe. La parole maintenant est à vous et pendant le temps que vous voudriez bien consacrer à ces travaux, les suggestions, les initiatives, les engagements seront les bienvenus. J'ai foi dans cette -entreprise, mesdames et messieurs, et pour l'Europe je vous souhaite, je nous souhaite bonne chance et bon travail.\

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