Publié le 13 juin 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République à l'issue du dîner offert par M. Bettino Craxi, à la villa Logia, Florence le 13 juin 1985.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République à l'issue du dîner offert par M. Bettino Craxi, à la villa Logia, Florence le 13 juin 1985.

13 juin 1985 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président du Conseil,
- Monsieur le ministre,
- Mesdames et messieurs,
- Je me souviens que dès le début de mes fonctions, j'avais tenu à ce que l'on appelle un "sommet", un sommet franco - italien, qui puisse permettre à nos deux pays de se consulter plusieurs fois par an, comme cela était déjà fait avec deux autres pays de l'Europe. Je crois que nous avons bien fait d'agir ainsi £ parce que nos deux pays font partie de ceux qui contribuent éminemment à la vie de l'Europe et qui ont leur mot à dire dans les affaires du monde, et que nos relations, nos affinités, notre histoire, notre tempérament, je dirais même notre culture, nous incitent à choisir les mêmes directions.
- C'est fait maintenant depuis quelque temps puisque nous célébrons aujourd'hui notre sixième sommet. Je ne dirai pas que cela soit devenu une routine - il n'y a pas de routine possible tant va vite la vie du monde, tant sont grands les soucis des hommes - mais nous avons appris à connaître les personnes, les procédures, les systèmes et nous nous y reconnaissons à demi-mot, dès lors qu'il s'agit de déterminer la conduite de l'Italie et de la France dans nos relations bilatérales et au sein de l'Europe.
- Les ministres ont débattu ensemble - ils sont nombreux - au cours de cette après-midi.\
J'ai pu avec vous-même, monsieur le Président du conseil, poursuivre aujourd'hui un échange commencé déjà depuis longtemps puisque j'avais la chance de vous connaître bien longtemps avant que vous ne fussiez appelé à diriger le gouvernement de votre pays. Vous m'aviez même fait le plaisir - il y a maintenant dix bonne années - de venir débattre avec moi dans ma maison de la province française. Et j'étais bien assuré, dès cette époque, que votre rôle serait déterminant dans l'histoire de l'Italie contemporaine.
- Vous avez vous-même, avec votre gouvernement, plus particulièrement avec M. le ministre des affaires étrangères, M. Andreotti, assumé depuis le début de l'année, la responsabilité européenne. Vous en avez parlé £ vous avez bien voulu dire que votre action s'était inscrite dans un certain mouvement auquel la France avait participé. En réalité, c'est que vous êtes européens et nous aussi. Et c'est un des éléments les plus importants de notre démarche commune.
- Nous savons bien que l'Europe, avec nos nations, mais au-delà de nos nations, représente un facteur de présence - je dirais même un facteur de puissance - dans le concert qui aujourd'hui décide de l'avenir du monde. Et si nous nous passons de l'Europe, nous nous passerons en même temps de tout ce qui est nécessaire pour que nos peuples perpétuent le rôle qui fut le leur au travers des siècles derniers.
- C'est cette conviction très profonde qui nous anime tous ici. Et l'Europe se fait, en dépit de ses déboires et de ses déconvenues. Qui s'étonnera des coups de freins qui sont donnés ici et là ? Qui prétendra harmoniser, par miracle, les intérêts de 10 ou de 12 pays, dont chacun a une histoire, et souvent même une histoire qui s'est inscrite au premier rang des hauts faits qui ont marqué les siècles. Cet orgueil national est légitime £ il faut en préserver le meilleur. Mais il est bien évident que s'il veut parvenir au terme qui fut déjà dans l'esprit des européens du XVIème siècle, et puis du XIXème, il faut aller plus loin. C'est l'-entreprise à laquelle vous présidez, actuellement, et que vous avez, je dois le dire, conduit d'une main sûre. Constamment et le Président Craxi, et le Président Andreotti, et les principaux ministres, se sont trouvés en avant-garde. Et ils pourront, avec moi, dire en confidence que ce n'est pas toujours facile.\
Je pense que cette présidence italienne devrait nous conduire normalement, lorsque nous serons à Milan, à marquer une avancée. Cela peut paraître bien présomptueux lorsqu'on vient d'apprendre qu'à Bruxelles ou à Luxembourg, on "traîne encore la jambe" ou comme disent les Chinois "on ne marche que sur une seule jambe". Naturellement ce n'est pas une façon de faire une grande course.
- Mais, dans le même moment, à Madrid et à Lisbonne, l'Europe avait le courage de s'élargir. Et dans quel esprit pourrait naître l'idée saugrenue que, s'élargissant géographiquement, démographiquement avec tous les intérêts contraires qui s'additionnent, il ne faudrait pas en même temps resserrer les structures de décision et d'exécution de notre commune patrie, l'Europe. Et cela vous l'avez constamment dit. Je crois que les documents préparés pour Milan sont maintenant très solides, la discussion reste ouverte, chacun apporte sa contribution, la France n'y manquera pas, mais vous pouvez être assurés que la France sera à vos côtés pour que Milan soit, à la vitesse de l'histoire, à son rythme, un succès £ je dirais sera un succès parce que cela doit être un succès dans notre intérêt commun.\
Je célébrerai donc la vertu italienne et son sens de l'universel dans une -entreprise comme celle-ci, comment ne comprendrait-on pas le sens de l'universel lorsqu'on siège à Florence qui est sans doute l'une des cités, et il n'y en a pas eu dix, qui ont marqué l'histoire de la civilisation au cours de ces derniers siècles. Après tout huit, neuf, dix siècles, ce n'est pas mal ! Surtout lorsque c'est une histoire continue qui a été au sommet même de la civilisation à certaines époques et qui est restée parmi les grandes civilisations modernes. Je disais il n'y en a pas eu dix qui aient incarné, représenté, symbolisé la civilisation.
- C'était une grande chance que d'être invités à venir sièger ici, vous m'avez fait plaisir en me disant que vous aviez songé en particulier à moi, qui pendant une vingtaine d'années venais parcourir vos rues, visiter vos monuments, chercher dans vos manuscrits pour essayer de pénétrer, de comprendre, de saisir la signification, à mes yeux extraordinaire de Florence et de la Toscane dans l'histoire de nos peuples.
- J'ai rencontré ici beaucoup plus érudit que moi. Je continue d'apprendre, aujourd'hui en particulier, et demain, j'ai bien l'intention de continuer. Nous sommes dans la beauté d'une certaine forme d'harmonie d'une ville non pas facile mais austère et rude. Il suffit de regarder l'angle de ses palais, ou la pierre qui les compose £ loin de moi l'idée de représenter Florence comme la facilité des choses belles, non, les choses belles sont souvent les plus difficiles à comprendre.
- Voilà en tout cas un rendez-vous qui comptera dans nos souvenirs avant que d'aller dans un autre haut lieu qui nous rapprochera de chez vous, en nous éloignant de chez M. Spadolini, lorsqu'en quittant les Medicis ou les Pazzi, nous irons chez les Sforza. Mais j'espère bien que depuis cette lointaine époque, quelques progrès ont été accomplis dans les relations dans ces cités.\
Il y a aussi nos relations à nous, Italiens et Français. On nous classe souvent comme rivaux et souvent nous le sommes. Nous sommes d'abord voisins, ce qui n'est pas toujours une bonne situation. On se connaît presque trop. Mais si l'on veut faire un long chemin ensemble, cela représente aussi quelques avantages on se connaît bien et on est proche. De ce fait, devant la poussée de l'Europe - douze pays maintenant, je ne sais pas combien : 260 à 280 millions d'habitants - première puissance commerciale du monde, qui pourrait être la première puissance technologique du monde, qui représente des chances industrielles comparables aux deux pays qui se trouvent aujourd'hui en avance, toutes les chances, on les a en mains. Je pense que l'Italie et la France sont parmi celles qui peuvent le mieux comprendre et par là même le mieux réaliser la construction à faire, à condition de savoir régler leurs propres problèmes. Nous ne pouvons pas inviter les autres à se lancer dans des -entreprises communes si nous abandonnons chaque fois que nous pourrions les faire ensemble. Ce serait un peu surprenant que de dire aux autres : arrangez-vous, qu'est-ce que vous attendez pour faire des avions, pour lancer des fusées, pour conquérir l'espace, qu'est-ce que vous attendez pour unir vos agricultures, qu'est-ce que vous attendez pour accroître vos échanges ? Et puis d'attendre pour le faire, entre nous. Mais je dois dire que là aussi les progrès sont très réels.
- Je ne pouvais pas venir en Italie, il y a trois et quatre ans sans qu'on me parle de la guerre du vin. Nous étions noyés dans le vin. Je ne dis pas que tout soit réglé mais on parle déjà d'autre chose, heureusement, on a surmonté ce qui était une véritable crise et l'on commence vraiment à dénombrer toute une série d'actions industrielles communes dont j'attends personnellement beaucoup. Je crois d'ailleurs que vous m'emmènerez demain entre Florence - Pise, dans l'ATR 42, pour un vol inaugural. J'espère que ce n'est pas tout à fait un vol d'essai, enfin, pourquoi pas, ce serait également très intéressant. Cela marquera bien, Bettino Craxi et moi réunis dans cet avion, que l'Italie et la France ont été capables de réaliser un bel avion qui désormais, pour toutes les distances moyennes, apparaîtra comme indispensable.\
Je sais que M. Hernu, je sais que M. Dumas, Mme Cresson, d'autres encore, M. Lang ont ébauché avec leurs homologues italiens toute une série de projets qui doivent être extrêmement productifs. Il me sera facile dans un instant, maintenant, de lever mon verre à l'amitié franco - italienne qui sera d'autant plus forte qu'elle sera lucide, qu'elle sera capable d'avoir un grand idéal, sans se perdre dans le lyrisme vague. Avançons comme des gens raisonnables qui savent pratiquer la raison, qui connaissent les rigueurs de l'histoire mais qui sont capables, c'est le mot que j'employais pour commencer, monsieur le Président du conseil des ministres, d'atteindre à l'universel. Pour ceux qui ont été éduqués aux leçons de Rome, de sa langue, de son histoire pour ceux qui ont participé par leurs ancêtres aux grands événements de l'unité italienne, pour ceux qui ont reçu les bienfaits de la Renaissance italienne, il y a quelques siècles, pour ceux qui ont fait venir chez eux la France, les plus grands artistes italiens qui ont inspiré par la suite les meilleurs de nos arts, pour ceux qui au XIXème siècle ont éprouvé ensemble les enthousiasmes des révolutions dans le beau sens du terme, et non pas dans le sens usurpé, des révolutions libérales et des révolutions nationales, nous pensons que ce siècle qui s'achève, celui qui vient devrait permettre à vous, mesdames et messieurs, surtout à vous les plus jeunes, mais aussi davantage aux générations qui vont vous suivre, un grand champ d'action où les Alpes sembleront une frontière très facile à franchir, où rien ne devrait durablement obscurcir les relations que tout destine à apparaître. Je ne veux pas me livrer à une prédiction mais je vous donne mon sentiment, comme l'un des traits les plus forts de la construction de l'Europe qui doit naturellement passer par votre pays et par le mien. Je connais l'autorité, le prestige souvent, l'audience de nombre de vos responsables politiques, et particulièrement la vôtre, monsieur le président du conseil des ministres. Je lève mon verre naturellement d'abord à votre santé, à vous qui participez à ces travaux, à la santé du peuple italien, qui sera certainement très sensible à nos échanges, à la santé de nos pays, donc à leur amitié et à la réussite de l'Europe, c'est très facile quand on se trouve à Florence avec des responsables politiques qui ont accompli, qui accomplissent leurs tâches comme les Français le souhaitent. A votre santé, mon cher Bettino Craxi.\

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