Publié le 23 avril 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'inauguration de l'exposition "Architecture et constructions scolaires" à la Sorbonne, Paris, mardi 23 avril 1985.

23 avril 1985 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'inauguration de l'exposition "Architecture et constructions scolaires" à la Sorbonne, Paris, mardi 23 avril 1985.

Télécharger le .pdf
Mesdames et messieurs,
- Je viens de découvrir avec beaucoup d'intérêt les quatorze maquettes inscrites au palmarès des meilleurs projets de construction élaborés sous l'égide du ministère de l'éducation nationale. Cette administration, je dois le dire, a été la première - je l'en félicite - à prendre part à l'action conduite par le ministre de l'urbanisme, du logement et des transports `Paul Quilès`, en liaison avec la mission interministérielle chargée, à ma demande, de veiller sur la qualité des constructions publiques. Ce n'est naturellement qu'un début, mais je dirai, il n'est pas trop tôt. Depuis longtemps, comme beaucoup de nos compatriotes, je me désolais de voir l'-état de nombre de nos édifices publics et la qualité souvent discutable de trop de nos réalisations nouvelles. Pour m'en tenir au domaine de l'éducation nationale, de qui dépend à tant d'égards notre avenir, je ne puis me défendre de vous avouer aujourd'hui, en ce haut lieu du savoir, combien je me suis interrogé du temps où l'on se flattait de construire "un CES par jour". Le pari, dû à l'explosion sociale et scolaire, était nécessaire et il était aussi difficile. C'était un indéniable exploit que de réussir cette cadence, mais cela était parfois accompli au -prix de facilités peut-être trompeuses, en tout cas dangereuses. Je pense en particulier à ces fameuses structures modulaires, répandues partout, dans l'oubli de la -nature des sites, des matériaux, de styles régionaux et locaux. Bref, très souvent, à mon goût, nos paysages et cités en ont souffert et peut-être aussi la vocation pédagogique et éducatrice de nos établissements scolaires.\
Les hommes de l'art, les éducateurs, ici mêlés, chacun dans son métier exerce un art fort délicat. Je crois qu'aucun d'entre eux ne me démentira : par une concertation entre l'Etat et les collectivités régionales, départementales, communales et moyennant une faible augmentation de prix, dans l'immédiat, largement compensée et au-delà à moyen terme, il est possible de doter notre pays d'une éclosion heureuse d'édifices différents les uns des autres et pourvus chacun d'un visage, au lieu d'être tous frappés du sceau de l'uniformité.
- J'en avais débattu à diverses reprises avec M. le ministre de la culture `Jack Lang`. Nous nous interrogions sur la façon de faire : puisque certaines grandes administrations ont le moyen et l'obligation de construire, l'obligation toujours, souvent le moyen, autant attendre d'elles qu'elles prennent une part éminente au développement du paysage français, à la création de styles divers, mais nécessaires en cette fin du XXème siècle, surtout face à l'explosion des techniques et en fonction, je dois le dire, des capacités de nos architectes.\
Enfin, nous voici sur le chemin d'un renouveau, dont je tiens à saluer ici, en peu de mots, les modalités, les étapes et l'esprit. La démarche originale et à mon sens exemplaire choisie par le ministère de l'éducation nationale et donc par le ministre, consiste, chaque fois qu'une construction est décidée, à mettre en place une équipe de projet. Elle réunit des maîtres, des parents, des élèves - je l'ai constaté avec plaisir - autour des chefs de l'établissement, eux-mêmes désignés dès le stade de la conception de l'ouvrage. Ils peuvent donc suivre de bout en bout, intervenir, donner leur avis, et ensemble, si j'ai bien compris, ils élaborent un programme, lui-même livré, c'est bien le moins, à la réflexion des architectes. Chaque opération fait l'objet d'un concours sur esquisse, au terme duquel sont retenus de quatre à six maîtres d'oeuvre. Selon le souhait du gouvernement, élus, fonctionnaires responsables sont mobilisés. Ils doivent échanger leurs avis autour des essais présentés. C'est une prise en charge multiple qui doit bien compter ses inconvénients, sa complexité, mais elle favorise une architecture de qualité, et par là même, en raison de la -nature de ceux qui interviennent, la qualité de la réponse.
- Les résultats sont tels, du moins c'est ce que l'on me signale, que la procédure ainsi mise au point peut être proposée en exemple, non seulement aux autres administrations, mais encore aux collectivités locales qui seront, vous le savez bien, qui sont déjà plus directement intéressées aux projets de constructions publiques.
- Dès la fin de 1985, ces collectivités seront appelées à prendre directement leurs responsabilités plus encore pour les constructions scolaires. Fini le foisonnement des circulaires centrales, place aux suggestions, conseils réduits au strict minimum ! La décentralisation permettra ainsi aux régions, aux départements, jusqu'aux cantons de pratiquer une forme de liberté, de diversité dans les choix, qu'il s'agisse des matériaux, des techniques utilisées, des parties esthétiques retenues. J'imagine, en même temps tous les risques que représente cette façon de faire, et c'est pourquoi quelques règles s'imposent, et c'est pourquoi je tiens à ce que, sur ce -plan, dont je parle, les responsables au sein du gouvernement d'abord et les autres puissent respecter ou faire respecter certaines règles évidentes.\
Enfin, moi je crois à l'impératif de rénovation architecturale, c'est vraiment l'expression la plus visible de la fécondité culturelle d'un pays. Et elle s'impose, il me semble, plus qu'ailleurs lorsqu'il s'agit d'une école, d'un collège, d'un lycée, d'un département d'université, comme je viens de voir à l'instant les maquettes. Car construire et instruire vont de pair. L'un des plus célèbres architectes que le monde ait connus, encore qu'il soit mythique - celui que Paul Valéry a baptisé Eupalinos - distinguait trois sortes de monuments : les muets, ceux qui parlent - je n'ai pas dit les bavards - et enfin, plus rares, ceux qui chantent.
- Les muets ce sont bien sûr, ceux qui ne disent rien. Ainsi les unités modulaires, j'y reviens, juxtaposées, vous voyez qu'elles m'ont frappé dont j'évoquerais la pâle silhouette. Ceux qui parle ce sont ceux qui portent en eux la marque de leur vocation. On s'y retrouvait aisément et on s'y retrouve toujours : militaire, civile, judiciaire, éducative, que sais-je encore. Mais les hommes de l'art ici présents, ceux avec lesquels j'ai pu, tout à l'heure échanger quelques propos, comme ça, au vol, ils l'ont compris. Un édifice scolaire doit parler à plusieurs voix et de plusieurs façons. Il s'adresse à tous les âges, ceux de la vie, enfance, adolescence, c'est un dialogue qui ne peut s'arrêter tout le temps que dure la vie ! Et puis, c'est de l'ordre de l'intellect, c'est aussi de l'ordre ou du désordre de la sensibilité, et tout cela doit s'accorder avec l'âge adulte, celui des maîtres, celui des parents, et, comme j'ai pu le remarquer tout à l'heure devant plusieurs maquettes, avec un échange permanent par l'ouverture des architectures, de l'extérieur des établissements et l'intérieur, aux élèves, aux maîtres, aux enseignants, au personnel de tout échelon, et puis à la ville, à ceux qui viennent se promener par là, à ceux qui viennent profiter du parc, à ceux qui ont envie de parler. Bref, l'école doit devenir, elle l'est souvent déjà, un milieu où nous sommes tous conviés à nous trouver séparément ou bien ensemble. En tous cas, c'est ce que nous attendons des maîtres, et j'ai remarqué que plusieurs l'avaient déjà compris, avaient déjà montré le chemin.\
Mais je crois que l'école aspire aussi à autre chose. Elle attend pour reprendre la triade valérienne, que ses murs, ses cours, son environnement chantent - c'est l'affaire de l'architecture, cet art majeur, qui comme tout grand art ne peut se passer de science et de technique. Et c'est aussi l'affaire du fameux 1 % auquel participent tous les autres cas. L'architecture, c'est yous les arts réunis. c'est le signe de l'art du sculpteur, du cérémiste, du peintre, du tapissier, de l'ébéniste.
- Tous cela permet à la jeunesse d'approcher, peut-être de s'émouvoir, de s'éprendre spontanément du beau, des formes du beau qui n'obéit, heureusement, à aucune règle pré-établie, mais qui vient de l'intérieur de chacun, de sa façon de voir le monde, où de l'imaginer. Car les élèves, monsieur le ministre de l'éducation nationale `Jean-Pierre Chevènement`, doivent savoir apprendre à la fois à lire et à chanter - j'ai vu que cela vous avait préoccupé par des déclarations très récentes `apprentissage de la marseillaize à l'école` - à écrire, à peindre, à construire des phrases et même des raisonnements, mai s aussi à échaffauder des rêves et pourquoi pas des rêves d'architecture. Cazr cet art, n'est pas le simple reflet d'une société, il doit aussi la composer, il contribue à la former. Il exprime ses ambitions, au besoin, il les oriente. Combien de peuples d'habitants d'une cité qui n'auraient pas l'idée eux-mêmes de ce qu'ils sont, de ce que peut être leur ville si, de ci, de là, un architecte, des architectes ne leur montraient ce que signifiait la maison, ce que signifiait le quartier, ce que signifiait l'ensemble urbain, enfin l'endroit où l'on vit, qui n'est pas qu'un -cadre, mais aussi une façon de vivre. Et pour avoir bien voulu réunir aujourd'hui tous ces éléments dans les salles, dans la Chapelle de la Sorbonne, je vous remercie, monsieur le ministre, messieurs les ministres, madame le recteur, particulièrement, mais aussi vous que j'ai rencontré devant ou derrière chaque maquette, jeunes et plus anciens, je vous remercie d'avoir associé l'architecture à l'avenir de notre jeunesse.\

Voir tous les articles et dossiers