Publié le 6 mars 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le Haut Conseil de la Francophonie et les ambassadeurs francophones, la presse, les administrations, les associations, Paris, Palais de l'Élysée, mercredi 6 mars 1985.

6 mars 1985 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le Haut Conseil de la Francophonie et les ambassadeurs francophones, la presse, les administrations, les associations, Paris, Palais de l'Élysée, mercredi 6 mars 1985.

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Madame et messieurs les ambassadeurs,
- Madame la déléguée générale,
- Mesdames, messieurs,
- Je suis très heureux de vous recevoir ce soir. Ce 6 mars est une bonne date pour vous parler de notre Haut Conseil, mais aussi de notre langue française.
- En effet, ce mois de mars est particulièrement fertile pour la francophonie. Avant-hier, le Premier ministre et M. René Levesque fêtaient ensemble, en dialoguant par dessus l'Atlantique, le 20ème anniversaire de la coopération entre le Québec et la France.
- Le 20 mars, grâce à l'Agence de coopération culturelle et technique, une émission "Espace francophone" sera diffusée simultanément dans 27 pays.
- Quelques jours plus tard, à l'occasion du Salon du livre, une grande rencontre des écrivains francophones se tiendra au Grand Palais. Et je pourrais multiplier les exemples.
- Ainsi devrait être la francophonie : moins de débats interminables, plus d'actions communes £ moins de discours de la méthode, plus de raison pratique. Innombrables sont les domaines à investir et les occasions de travailler ensemble, souhaitons que ce mois de mars nous montre la voie.
- L'année dernière vous le savez, la France a relancé sa politique en ce domaine. Des mesures importantes avaient déjà été prises par le général de Gaulle et le Président Pompidou. Puis, l'ambition s'était ralentie, les actions s'étaient dispersées, un certain saupoudrage avait remplacé, ce que je n'oserais appeler la stratégie. C'est la raison pour laquelle nous avons créé le Commissariat général de la langue française. Sous l'impulsion de son responsable, Philippe de Saint-Robert, cet organisme a défini des priorités et commencé de rassembler nos forces. En France plus de 300 associations reçoivent des aides de l'Etat au titre de la francophonie. Elles s'en servent bien, en général, mais cette multiplicité entraîne une certaine dispersion.
- Dans des secteurs clés, comme celui de la terminologie, un grand retard a été pris. Nos banques de données ne dépassent pas 40000 mots tandis que l'Allemagne, le Canada, le Québec disposent chacun d'une banque de données d'un million de termes. Il ne sert à rien de se lamenter devant la domination actuelle de l'anglais. La réalité s'accroît sans cesse. A nous de la désigner au fur et à mesure qu'elle se crée. Dans ce domaine un terrain perdu se reconquiert difficilement.
- Repérer les urgences et les priorités, coordonner le travail des institutions existantes, réveiller l'ardeur de tous et notamment des commissions de terminologie quelque peu assoupies, voilà les politiques concrètes menées en France par notre Commissariat général assisté par un Comité consultatif que préside M. Roger Fajardie.
- Et c'est ce même esprit, pratique, concret qui nous a conduits à créer ce Haut Conseil de la francophonie. Les membres de ce Haut conseil viennent de tous les horizons, du Canada et du Québec au Vietnam et au Gabon. Ils appartiennent à quatre continents, ils sont d'Afrique, d'Amérique, d'Asie, des Caraïbes, du monde arabe, d'Europe. Ils rassemblent la plupart des compétences, ils sont du plus haut niveau, spécialistes en linguistique particulièrement mais aussi médecins, chercheurs, créateurs, artistes, personnalités de la presse et de la communication.
- Tel j'ai souhaité ce Haut Conseil : divers et riche comme la francophonie elle-même. Car c'est notre diversité qui nous rassemble. C'est elle qui fait notre richesse.\
Le temps des soupçons n'a plus cours. Une fois venues les indépendances, le français retrouve ses valeurs de fond aux yeux de chacun, valeurs de la raison et de la liberté, valeurs de la déclaration des Droits de l'homme. Enfin débarrassé de l'attirail colonial, il redevient pour des pays libres un outil de leur unité et un vecteur de leur dialogue.
- C'est dire assez l'esprit de ce Haut Conseil de la francophonie, que je viens de réunir à l'instant. Il ne s'agit pas pour la France de s'arroger en ce domaine, je ne sais quel privilège. Le français est votre langue, de la même façon qu'elle est la nôtre. J'évoquais il y a un moment devant les membres du Haut Conseil, qu'il y a un peu plus d'un siècle, les Français ne parlaient pas français, la majorité des Français ne parlaient pas français. Ils étaient héritiers d'autres langages d'ailleurs très riches de culture. Et, l'unité du pays l'exigeait, c'est par l'école que cette unité linguistique s'est faite. Il s'agit maintenant de sauvegarder les racines qui risqueraient d'être coupées. Il faut éviter que cette unité détruise les nécessaires diversités.
- Il ne s'agit pas non plus de créer une nouvelle organisation internationale. Elles existent, elles sont même très nombreuses et si nous sommes parfois désireux de les voir fonctionner mieux, à nous d'y travailler.
- Vous l'avez compris certainement, mesdames et messieurs, ce Haut Conseil est d'abord un lieu de rencontre et d'échanges. Les résultats de la première réunion que nous venons de tenir, l'enthousiasme et la précision des intervenants, leurs qualités, l'intérêt des remarques, l'ambition des projets justifient, je le crois profondément, notre initiative. Comme vous l'imaginez nous avons évoqué beaucoup de problèmes, je ne peux tous les mentionner, et les membres du Haut Conseil sont là prés de moi, vous pourrez les interroger, M. le Président Senghor, M. le Président Helou, M. le secrétaire général `Stélio Farandjis`. Mesdames et messieurs, c'est pour célébrer ce point de départ, cette première rencontre, que nous nous retrouverons. Et nous nous retrouverons, je l'espère, en de nombreuses circonstances, nous tous, venus de tous les horizons, venus, nous venons de le dire, de tous les continents et, dans la société française, venus de toutes les familles d'esprit pour célébrer ensemble ce travail nécessaire.\
Ce qui me frappe, c'est que dans tous les secteurs abordés, notamment l'édition, le cinéma, la communication, la recherche, la terminologie, partout revient le même mot : coopérer. Il faut coopérer davantage entre nous.
- Partout les données se ressemblent, partout les coûts des opérations s'accroissent, partout ils deviennent trop élevés pour un seul pays. Face à des marchés plus vastes, à des entreprises dégageant des profits qui sont considérables, nous ne résisterons que si nous oeuvrons en ordre commun. C'est ainsi que nous ferons vivre notre langue qui fait partie de nos structures profondes.
- C'est une règle d'or qui est aussi celle de l'Europe, resserrer nos liens partout où il le faut sur des actions que chacun peut comprendre. Tantôt il s'agira d'un film, tantôt d'une revue scientifique ou bien d'une banque de données. La liste est immense de toutes les activités humaines, le langage s'y trouve toujours mêlé. Je demande à toutes les administrations françaises qui sont ici représentées, de favoriser ces rapprochements. Elles transmettront les premiers résultats au secrétariat général du Haut Conseil qui nous en rendra compte lors de notre prochaine réunion d'octobre prochain. L'on y abordera en priorité la question de l'enseignement du français dans le monde.
- La génétique nous apprend que l'ennui n'est pas seul à naître de l'uniformité : c'est la mort qui s'en suit.
- Je plains le monde où règnerait une seule langue. Il aurait tué trop de regards, oublié trop de désignations, il vivrait sur trop d'ombres et de monotonie pour prospérer longtemps. Or plus de 120 millions de femmes et d'hommes parlent aujourd'hui couramment le français. C'est une base non négligeable pour chercher, travailler, produire, créer ensemble. Ainsi renforcés, nous pourrons mieux affronter la concurrence des autres espaces linguistiques. Tel est, à l'opposé des abandons ou des tentations de repli, le chemin d'une juste reconquête, une reconquête louable où se trouveront réunis nos efforts. Et notre langue nous fera mieux comprendre les autres car elle a une capacité universelle. Elle est un rameau d'un ensemble de langues qui elles-mêmes sont capables de perpétuer leur résonnance et leur signification.
- Que les initiatives se multiplient. Au nom de la France je puis vous assurer du -concours de mon pays.
- Vous portez mesdames et messieurs dans mon esprit un grand espoir. Je suis de ceux qui croient qu'un langage est et reste la structure fondamentale de toute société, de la même manière que toute société a besoin de culture.
- Je vous remercie donc très vivement et je vous souhaite de passer ensemble quelques instants où vous pourrez parler français autant que vous le voudrez. Merci.\

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