Publié le 23 novembre 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Mutzig, vendredi 23 novembre 1984.

23 novembre 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Mutzig, vendredi 23 novembre 1984.

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Avant-dernière étape de ces deux jours de visite en Alsace, je me réjouis d'être ce soir à Mutzig parmi vous.
- J'ai vu beaucoup de choses intéressantes depuis Mulhouse jusqu'ici, en passant par quelques quinze ou seize endroits : entreprises, laboratoires, artisanat, culture £ la ville, la campagne, la viticulture, les petites villes, les jolies capitales, les grandes villes. Grandes variétés, grandes diversités, cette diversité ne s'arrêtait pas là, vous avez pu le constater à l'écoute de l'Alsace.
- Je peux donc avoir une idée assez claire de ce qu'est votre pays, votre région, votre Alsace que je ne connais pas d'aujourd'hui, je l'ai plusieurs fois rappelé. C'est en 1939 que je suis venu, jeune soldat dès le premier jour d'une guerre mondiale à Hochfelden ! Pas loin d'ici. Avant d'y revenir plusieurs fois au lendemain de la guerre, tout juste au lendemain de la guerre, pour participer à la reconstruction d'un village alsacien que j'avais choisi entre tous, Ammerschwir. Et puis, ma vie personnelle : famille, amis. Bref, il ne s'est pas passé deux ans, trois ans sans que, depuis quarante-cinq ans, je ne revienne en Alsace.\
Il y a quelques mois, j'avais pensé - était-ce une heureuse idée, à vous d'en juger - que, puisqu'étaient célébrés quarante ans plus tard les combats victorieux de la Libération de 1944, il me fallait choisir parmi les invitations qui me parvenaient par dizaines de communes de France où s'étaient déroulés des combats. J'en ai choisi deux, une des communes de Normandie pour célébrer le débarquement en compagnie de nos alliés et l'autre de l'Alsace pour qu'à Mulhouse, à Colmar, à Strasbourg, je puisse célébrer ces grandes heures. J'y voyais un symbole de l'Ouest à l'Est. Un symbole de l'alliance victorieuse, mais aussi un symbole du courage français. Et j'en avais trouvé le symbole le plus juste en venant chez vous, en Alsace. Fallait-il renoncer à ce projet uniquement lié à des vertus patriotiques ? Fallait-il y renoncer parce que des querelles, entre temps, s'étaient élevées ? Mais, mesdames et messieurs, si je devais m'arrêter à cela, où irait le chef de l'Etat ? Où n'y a-t-il pas conflit ou controverse : d'une ampleur inégale certes, je l'ai bien constaté ? Mais vraiment, le Président de la République ne peut-il s'adresser à la France et ses composantes, ne peut-il s'adresser à l'Alsace sans être contraint de procéder aux arbitrages qui concernent les diverses institutions que s'est donnée la République ?
- Et, c'est pourquoi, monsieur le maire `André Courtes`, je n'ai pris aucun engagement et je n'en prendrai pas. D'abord il ne m'appartient pas d'en prendre £ ensuite, restant dans ma fonction, je n'entends pas dire qu'une région vaut mieux qu'une autre, ni celle-ci, ni les autres.
- J'ai constaté en venant ici même, en Alsace, que partout l'imagination, la création, le travail surgissaient. Même si l'on sait que depuis quelques temps une dégradation du tissu économique s'accélère, il ne faut pas imaginer - ce n'est pas votre cas, M. le maire, car j'ai vu que vous aimiez votre commune, vous la serviez, vous y mettiez une foi profonde - il ne faut pas imaginer l'Alsace s'abandonnant, l'Alsace abandonnée, ne serait-ce que sur le -plan scientifique.
- Monsieur le maire, mesdames et messieurs, si vous regrettez que l'installation du synchrotron ne se fasse pas en Alsace, vous devez savoir que 50 % de toute la France, des crédits régionalisés d'investissement du Centre national de la recherche scientifique `CNRS` sont affectés à l'Alsace : 50 % pour l'année qui vient, 40 % pour l'année dernière. Que diraient les autres régions ? Chacune n'a-t-elle pas sa vocation ? Paris, sans doute, se trouve être la première en raison de son importance. Grenoble se trouve, pour ce qui concerne la physique, en second rang. Strasbourg se trouve être, pour ce qui touche à la bio-technologie, la deuxième pour toute la France.\
Et j'aperçois à l'Université de Strasbourg d'admirables réalisations, des initiatives de toutes sortes, une jonction très remarquable avec l'entreprise, au point que je suis allé visiter plusieurs des entreprises parmi les plus avancées d'Europe dans le mariage entre la recherche, c'est-à-dire l'esprit attaché à découvrir les lois fondamentales, et la matière devenue transformation industrielle, entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée.
- Mesdames et messieurs, l'Alsace offre les plus beaux exemples. Actuellement, vous n'êtes pas démunis, pas abandonnés. Et trois des principales dispositions prises pour développer le pôle scientifique de Strasbourg ont été prises par ces gouvernements au cours de ces trois dernières années. Il en va de même pour Mulhouse.
- De telle sorte que je n'accepte pas aisément le reproche sourdement exprimé, pour peu qu'il ait été exprimé, autrement naturellement que par ma capacité à lire les journaux. Mais ce qui a été franchement dit, ici à Mutzig, a été partout ailleurs exprimé à travers des borborygmes difficiles a comprendre, le long du chemin que j'ai parcouru au milieu d'un accueil chaleureux dont je vous remercie.
- Et l'Alsace travaille. Je citais tout à l'heure à Cronenbourg qu'à Mulhouse et à Strasbourg, sans oublier Ungersheim, j'avais visité sept entreprises qui toutes se situaient au premier rang de la nation, et dont certaines se placent parmi les premières du monde, dans le textile, l'automobile, la bio-génétique, et dans d'autres domaines encore où l'on voit le travailleur alsacien apporter l'intelligence de son esprit et l'intelligence de ses mains.
- Et j'ai pu profiter de cette grande leçon, monsieur le maire : l'Alsace, je l'aime. Oh, comme vous le savez, l'amour est une passion, et une passion ce n'est pas par définition quelque chose de très égal, les humeurs varient mais les sentiments restent. On y met plus de rigueur et plus d'emportement même quelquefois, sans quoi il n' y a pas de passion, on se crie des vérités ou leurs contraires et puis quand les temps reviennent au calme, on sait quand même qu'on s'aimait bien.\
La visite que je fais ici à Mutzig à la suite de votre invitation, à vous monsieur le maire et au Conseil municipal, est pour moi une occasion très sympathique et particulière de voir l'Alsace telle qu'elle est dans son recueillement historique, dans sa vérité traditionnelle, en même temps - il suffit de vous voir - dans son aptitude à affronter les temps modernes. Rien que d'arriver comme cela devant la porte d'entrée où nous nous trouvions l'un et l'autre, puis de parcourir quelques centaines de mètres dans vos rues au milieu de cette population si animée, pour qui a lu un peu l'histoire de Mutzig, je vous assure que cela représente une force d'enthousiasme. Oui, une petite ville, mais elle a su durer, tenir, se développer.
- A écouter la liste des réalisations déjà réussies ou attendues que vous nous avez citées ici tout à l'heure, je me rappelais le temps où j'étais moi-même maire d'une petite ville de 3000 habitants, où j'ai fait pas mal de choses jusqu'à ce que ma carrière soit brisée en 1981, puisque je ne suis plus maire de Château-Chinon, et je me disais parfois qu'il en avait fait plus que moi !
- Vous vous êtes retourné vers nous, avec une certaine finesse que j'ai quand même remarquée, en marquant d'abord votre contribution émérite et sans doute celle du département et de la région : - j'espère qu'ils ne sont pas compromis ... - et celle de l'Etat qui vous eût été, de toute façon, acquise parce que nous, on est comme cela. Merci à Mutzig, en tout cas, et vive Mutzig. Voilà de l'histoire plein les yeux et plein la mémoire : j'en rapporterai chez moi, de retour ce soir même à Paris.\
Je voudrais attirer cependant votre attention sur un point qui se relie à votre conclusion quand vous avez évoqué au travers de quelques projets, notamment sur le château Rohan, votre intention de développer les aspects culturels de l'Alsace autour de Mutzig qui le mérite bien.
- Je voudrais vous rappeler, monsieur le maire, mesdames et messieurs, que les responsables, aujourd'hui autour de moi, sont réputés avoir nui à l'Alsace à propos, c'est vrai, d'un important investissement, d'une importante implantation, je ne le conteste pas, pour la plupart des Alsaciens dont beaucoup n'en ont entendu parlé que depuis que l'on a annoncé mon arrivée. Je dois dire que finalement il m'a disputé la vedette ... Après tout c'est normal et je ne cherchais pas à m'installer, comme on dit maintenant, à la tête du Hit-Parade ! !
- Vous travaillez, vous réussissez, vous avez besoin de la solidarité nationale parce que certains pans des industries traditionnelles sont tombés, parce qu'avant que la modernisation qui résulte de vos travaux, de vos recherches et de vos réussites, n'ait produit ses effets, il y a une coupure. C'est cette coupure qu'il faut panser jusqu'au moment où la structure nouvelle projettera votre région et la France tout entière parmi les premiers combattants de l'économie moderne.\
Il est un aspect très important, c'est l'aspect culturel et je reviens sur ce que j'allais vous dire. Ce sont ces derniers gouvernements au cours de ces deux dernières années et demie qui ont, je le crois, été les premiers, non pas à promettre, mais les premiers à tenir tout ce qui a été dit sur les cultures régionales, sur la langue, sur le respect des traditions, sur la connaissance de l'histoire, sur la formation des maîtres. Oh, j'en ai beaucoup entendu parler, depuis mon enfance car dans ma province lointaine de l'ouest de la France venait jusque là l'écho des grands débats qui occupaient l'Alsace et qui n'étaient pas minces. Je me souviens que beaucoup de patriotes républicains alsaciens s'inquiétaient de tout ce qui pouvait être proposé à cette région, de l'éloignement de la France. C'était un sacré problème.
- Et les gouvernements disaient : l'Alsace est française. Oui ! oui ! elle l'est sans aucun doute mais pourquoi ne serait-elle pas française tout en restant l'Alsace ! Il fallait aussi qu'elle pût rester l'Alsace et comment serait-elle restée l'Alsace sans que la langue et la culture puissent être assurées de franchir les étapes d'une génération à une autre. D'autant plus que si c'était un risque, on pouvait le prendre dès lors que l'Alsace avait, avec un tel élan, montré qu'elle était l'un des pôles de la vie française.
- Est-ce que vous vous souvenez, ce sont des termes un peu barbares, de la circulaire Deyon, c'est-à-dire de la circulaire lancée en juin 1982 par le recteur de l'Académie de Strasbourg (qui est toujours là je crois) sur le développement de la langue et des cultures régionales, sur le développement des cours d'allemand à l'école primaire, au lycée professionnel mais aussi sur tout ce qui touche au dialecte, en même temps qu'étaient proposées, bien entendu, toutes les richesses de la langue française que vous connaissez tout autant que moi £ les créations d'unité d'enseignement de culture régionale à l'université, dans les lycées, la coopération entre le rectorat et les nouvelles techniques de communication, FR3, pour promouvoir, par des émissions, langue et culture régionales, et former des maîtres et des enseignements à cette fin.
- Pour la première fois, monsieur le maire, mesdames et messieurs, pour la première fois, autant que je puisse m'en souvenir, c'est-à-dire depuis plus d'un demi-siècle, pour la première fois les Alsaciens peuvent se sentir Alsaciens sans avoir besoin de se poser la question, et ne se la posent pas, de savoir s'ils sont Français à part entière. C'est précisément dans cette symbiose, dans cette synthèse, qu'existe votre originalité : vous êtes porteurs d'une forme de culture qui vous est propre, et vous en faites don à la nation française dans son ensemble £ vous apportez une richesse de plus, et cette richesse, j'en mesure l'importance puisqu'elle permet à la France d'être davantage reliée au reste de l'Europe, à un moment où l'Europe se fait. Et quand elle menace de se défaire, vous savez bien que le Président de la République que je suis, se bat alors bec et ongles pour sauver les chances de l'Europe.\
Je suis venu ici, en Alsace et à Mutzig en particulier, avec le souci de mieux vous comprendre, de mieux vous connaître et de mieux servir vos justes intérêts. Seulement voilà ! Ne peut pas sortir un mot de ma bouche sans qu'il soit épié, pesé, soupesé. On y voit tout de suite une tendance par ci, une tendance par là.
- Je vais vous faire une confidence : figurez-vous que moi, je suis socialiste, chacun son genre. Je crois qu'on le savait quand on m'a élu £ quand même, je l'ai assez dit et peut-être assez montré. Par ici, ce n'est pas, comment dirai-je, la production la plus nombreuse. C'est vrai. On sait bien que je suis socialiste en tant que citoyen. Bien entendu, j'essaie d'appliquer mes idées avec le souci extrême de respecter les opinions des autres.
- Comment voulez-vous que je m'en tire ? Si je ne dis pas que je le suis, on dit : "mais c'est un opportuniste, c'est un traitre." Et si je dis que je le suis, on dit : "mais c'est un provocateur, un sectaire.". Est-ce que vous connaissez une troisième manière de s'exprimer ? Bon, il en va ainsi de toute chose.
- Ni je ne durçis, ni je n'amollis, j'essaie, comme tout être responsable, d'avancer devant moi pour que la France soit mieux servie. Les difficultés sont immenses. Nos rivages sont battus, notre terre est envahie par ce que l'on appelle la crise internationale. Retard a été pris depuis au moins dix ans dans la réforme de nos structures économiques. Cela prend du temps et au passage les victimes, les pauvres victimes, qui n'étaient pas les responsables, ne se comptent plus.
- Le seul grand malheur qui frappe les Français, c'est le chômage. Tous les autres sont supportables, je veux dire les malheurs de la société, bien entendu ! Car il existe les autres qui appartiennent à nos vies personnelles, joies ou chagrins, la vie, la mort. Mais sur le -plan de la collectivité nationale, voilà le drame à quoi il faut s'attaquer. J'en ai parlé ailleurs, je ne m'attarderai pas, mais telle est ma préoccupation principale parce qu'elle touche à la vie, aux raisons d'être et à l'espérance des hommes.\
Je vois dans le développement de la culture l'élément conducteur à côté du développement de l'industrie et de l'agriculture, et de toutes les formes qui permettent de créer, l'artisanat, la création purement artistique, enfin, créer, inventer à profusion. Nous sommes un peuple rassemblé dans la diversité de nos cultures, parce que nous sommes inspirés par une culture commune, par une histoire que nous avons su rendre commune, marquée par le sang, le sacrifice et la douleur, mais aussi par les merveilleuses heures de la liberté reconquise, de la fraternité retrouvée, de la liberté, notre pain quotidien.
- Merci à Mutzig, monsieur le maire, et merci à vous-même qui m'avez parlé simplement, carrément, honnêtement et, je peux le dire, aimablement. Quatre adverbes qui ne s'accordent pas toujours. Merci, mesdames et messieurs, merci à celles et à ceux qui sont à l'extérieur de cet hôtel de Ville, qui ont le long des rues marqué leur joie, scellé cette alliance entre le Président de la République française et la commune, le village, la petite ville (c'est plus qu'un village), la petite ville qu'ils aiment. Je garderai de tout cela des couleurs vives, une mémoire fidèle. Et la certitude qu'il suffit de peu de chose pour que, dépassant tout le reste, nous avançions ensemble vers les victoires de notre époque qui doivent être des victoires pacifiques mais qui n'en exigent pas moins l'effort et le courage.
- Vive Mutzig ! Vive l'Alsace ! Vive la République ! Vive la France !\

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