Publié le 5 novembre 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. le Président de la République fédérale d'Allemagne et de Mme von Weizsäcker, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 5 novembre 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. le Président de la République fédérale d'Allemagne et de Mme von Weizsäcker, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 5 novembre 1984.

5 novembre 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le président,
- Madame,
- Le 22 septembre dernier, le chancelier Kohl et moi-même nous nous inclinions sur les tombes des fils d'Allemagne et de France tombés à Verdun, devenues, selon vos propres termes, symbole de réconciliation entre nos deux pays. La semaine dernière, à Bad Kreuznach, le 44ème sommet franco - allemand nous permettait de pousser plus avant projets bilatéraux et européens. Et ce soir, monsieur le président, j'ai le plaisir de vous accueillir en ce Palais de l'Elysée, avec Mme von Weizsäcker, et les membres de votre délégation, en compagnie de responsables français qui comptent parmi les artisans les plus convaincus du rapprochement entre nos deux pays. Rien ne peut témoigner mieux, sans doute, de l'intensité et de l'importance des liens qui nous unissent.
- Vous consacrez à la France votre premier voyage officiel à l'étranger en qualité de Président de la République fédérale allemande. Permettez-moi, en vous souhaitant la bienvenue, de vous dire combien nous sommes sensibles à ce geste. Il parle, je le pense, pour les sentiments personnels que vous portez à notre pays depuis que, jeune étudiant, vous y suiviez les cours à l'université de Grenoble. Il plaide aussi pour l'intimité entre nos deux nations. Vous étiez, il y a quelques mois, Maire-Gouverneur de Berlin et vous savez que la France reste fidèle à ses engagements, à ses responsabilités envers cette ville.\
Et quel chemin parcouru depuis le début de ce siècle ! Notre génération, monsieur le président, la vôtre, la mienne, celle de nombreux des invités de ce soir, a connu tant de drames. Mais c'est à elle, et à celle qui la précédait, celle du chancelier Adenauer, de Jean Monnet, de Robert Schuman, du général de Gaulle, que revient la mission de s'élever au-dessus de ce passé tragique. Tout cela étant consacré par un traité en bonne et due forme, le Traité de l'Elysée dont nous avons célébré, l'an dernier, le vingtième anniversaire, et que nous avons appliqué depuis l'an dernier dans ses dispositions militaires.
- Les hasards de la géographie, la réalité de la géographie, a fait de nous des voisins. Ceux de l'histoire, des rivaux. Et voilà que notre détermination, la détermination d'hommes libres nous a faits partenaires et amis.
- La défense de la France est un exemple de cette alliance neuve : la France a choisi une stratégie indépendante et s'est dotée d'une force de dissuasion qui lui est propre. Elle maintient également, sur le sol allemand, une part importante de son armée dont la puissance de feu et la mobilité ont été, sont constamment accrues. Nous sommes, vous le savez, un allié fidèle. Nous pensons que cette coopération en matière de défense dans la voie tracée par le Traité de 1963, ouverte en 1982, doit se perpétuer, s'approfondir, compte-tenu des réalités qui s'imposent en Europe et au-delà.\
Mais que serait cette solidarité des Etats si elle ne s'appuyait sur des échanges entre les peuples.
- C'est pourquoi nous devons sans cesse ancrer la coopération franco - allemande dans la vie quotidienne de nos concitoyens pour en faire un mouvement irréversible. C'est un peu ce qui nous inspirait lorsqu'en facilitant le passage des frontières, nous avons décidé d'aller dans ce sens. Franchir les frontières, dire cela est bien peu de chose, et pourtant le fait qu'on puisse aller et venir librement d'un pays à l'autre, porte en soi sa signification. Il nous reste beaucoup à faire, à préciser nos convergences, et particulièrement à faire entrer dans les réalités que j'évoquais à l'instant nos politiques sociales, de l'éducation, de l'environnement, notre politique industrielle, à harmoniser nos pratiques administratives.
- Et puis sans cesse il faut renouveler l'appel à l'imagination, celle des créateurs, celle des jeunes pour qu'ils se voient, pour qu'ils parlent, pour qu'ils cherchent ensemble. Il existe, me dit-on, plus de 1300 jumelages entre communes allemandes et françaises, sans parler des associations culturelles, sportives, de loisirs. Nous avons décidé précisément, à Bad Kreuznach, d'organiser chaque année alternativement dans l'un et l'autre pays une journée des jumelages dont les collectivités locales et les associations seront les maîtres d'oeuvre. Vous avez de votre côté, monsieur le président, souhaité que se développe le dialogue entre jeunes dirigeants de l'industrie française et allemande. C'est, je le crois de mon côté, la voie de l'avenir.\
Ces remarques valent à une autre échelle, pour l'Europe tout entière. Elle ne trouvera son élan, cette Europe, qu'en devenant un élément familier de l'existence quotidienne. Et je ne suis pas de ceux qui croient que l'idée européenne ait perdu sa force d'attraction. Encore faut-il agir pour qu'à la longue les générations qui montent n'aient pas le sentiment qu'il s'agit là d'un sujet de discours, d'un concours de sensibilité, une sorte de victoire de la mémoire sur le passé, et rien de plus.
- Vous voyez combien l'Europe reste actuelle. Deux des nations les plus anciennes du vieux continent `Espagne et Portugal` s'apprêtent à entrer dans la Communauté `CEE`, elles le demandent, et quelles raisons auraient-elles de vouloir s'agréger à cet ensemble s'il était voué au déclin ? Je suis de ceux qui pensent que ce nouvel élargissement, en soi positif, exige des pays déjà membres de la Communauté une volonté politique capable de surmonter les difficultés de gestion des affaires communautaires. Mais cet effort ne sera poursuivi que si votre pays et le mien sont capables d'un même mouvement de lui apporter l'impulsion nécessaire.
- Pour assurer notre place dans le monde, souvenons-nous de cette remarque de Schiller : "l'être humain se définit par la volonté". Eh oui, la volonté. Celle de rattraper nos retards, d'unir nos efforts, d'inventer le présent, l'avenir, on peut citer déjà ce qui fut accompli avec grand succès quand on observe le déroulement des faits le long de quarante années ou presque. On va d'étonnement en étonnement et on aperçoit l'extraordinaire faculté de ressources allemandes et françaises. Mais pas encore assez. Pas encore assez, parce que c'est maintenant que se décide la place de l'Europe, en tout cas de la nôtre, la part occidentale de l'Europe, dans le concert des peuples du monde. Il ne sera plus temps d'aviser, que les Etats-Unis d'Amérique, le Japon, d'autres grandes puissances industrielles auront supplanté partout le pays comme les nôtres. Ce que nous sommes capables de consacrer en crédits à la recherche et à ses premières applications dépasse simplement, à trois ou quatre pays d'Europe occidentale, les crédits japonais ou bien les crédits des Etats-Unis d'Amérique. Et nos résultats, non point par manque de compétences ni dans la science, ni dans la technique - nous disposons des savants, des chercheurs, des ingénieurs, des entreprises - et les résultats ne sont pas comparables, tant les nôtres sont finalement, hors quelques domaines bien précis, peu de chose auprès de la réussiter de nos principaux concurrents-partenaires. Il sera vite trop tard. On doit en prendre conscience. Vous en êtes vous-même curieux et parfois inquiet et ce n'est pas tout à fait par hasard si dans les jours qui viennent vous allez visiter à Grenoble, l'Institut Laue-Langevin, à Toulouse, le Centre de production d'Airbus, des réalisations qui prouvent que les Européens peuvent, lorsqu'ils s'unissent, défier victorieusement leurs concurrents scientifiques et industriels.
- Et puis, élargissons encore notre vue des choses, notre coopération, il est d'autres domaines vitaux pour l'avenir. Dans la compétition spatiale, qu'elle soit civile ou militaire, les nouvelles techniques biologiques, les technologies du traitement de l'information, celles de la robotique, que sais-je encore.\
Libre et forte, notre Communauté `CEE` pourra poursuivre avec l'autre partie de l'Europe un dialogue que la France, pour sa part, veut ouvert, nourri, sérieux, compréhensif. Un dialogue bénéfique pour tous qui repose sur la conviction, qui est nôtre, que par delà les appartenances diverses sinon antagonistes, demeure sur ce continent une unité fondamentale et partout sur ce continent, assez de civilisation dans l'âme, le coeur et la mémoire des peuples pour qu'il soit possible un jour d'imaginer un autre langage.
- L'Europe a montré au-cours du passé ses capacités de redressement et d'adaptation... Et le relèvement de l'Allemagne après la dernière guerre, puis l'entente entre nos pays et la construction de la Communauté en ont apporté une preuve très remarquable au-cours des années récentes.
- Je crois pouvoir dire, tout en sachant fort bien que l'Allemagne fédérale et la France connaissent leurs limites, qu'elles n'ont pas à se substituer au concert des nations qui constituent la Communauté de l'Europe. Cependant, sans vous, sans nous rien ne serait possible. Notre amitié est irremplaçable. Permettez-moi de vous dire, elle est également exigeante. Nous attendons beaucoup de vous. Vous attendez beaucoup de nous. Souvent les déceptions suivent de près les espérances mais le parti de l'espérance reste le parti le plus fort, nous ne pouvons progresser qu'ensemble.
- Evoquant l'exposition "Symboles et réalités de l'art allemand" qui vient de s'ouvrir à Paris, vous avez récemment déclaré que nos deux pays, au-delà des symboles, devaient aller vers les réalités. Vous avez à l'évidence raison. Les grandes visions ne sont que chimères si elles ne reposent sur l'effort humble, persévérant de tous les jours.
- Monsieur le président, madame, en formulant des voeux pour vous-même, pour le peuple allemand, pour le succès de notre coopération, en formant des voeux pour que votre voyage se révèle utile, sans doute, fécond, je l'espère, et qu'il vous laisse plus encore un souvenir fort, celui d'une amitié vécue, en formulant ces voeux, je lève mon verre en votre honneur, en votre honneur monsieur le président, en votre honneur, madame. Ces voeux vont vers les vôtres, ceux qui vous sont chers, votre famille, vers tous ceux qui participent à l'édification de votre pays. Que cette visite vous apporte les satisfactions que nous en attendons. Vous êtes les bienvenus, monsieur le président, madame, nos voeux pour vous et vous-mêmes amis allemands qui avez accompagné votre Président ou Allemands de France qui êtes venus vous joindre à nous, sachez que notre pensée est proche de la vôtre.\

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