Publié le 24 octobre 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par Dame Mary Donaldson, Lord Maire de Londres, Guildhall, mercredi 24 octobre 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par Dame Mary Donaldson, Lord Maire de Londres, Guildhall, mercredi 24 octobre 1984.

24 octobre 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Madame le maire,
- Votre Altesse royale,
- Mesdames,
- Messieurs,
- Je vous remercierai d'abord, madame le maire, des mots aimables que vous avez prononcés à mon égard et, plus encore, à l'égard de la France. Je vous ai dit, tout à l'heure, la joie que j'avais de participer à cette belle assemblée. Nos conversations, ce que je viens d'entendre, la façon dont tous les participants d'ici pratiquent l'hospitalité accroissent le sentiment que j'ai que tout va bien entre nos deux pays.
- Je connaissais, madame, votre réputation mais je me réjouis plus encore que des soldats français aient songé à vous retirer de la mer pour assurer non seulement cette cérémonie mais aussi un mandat qui s'exerce, je le vois bien, dans l'estime de tous.
- William Dunbar, au XVIème siècle, dans un poème à la gloire de Londres, célébrait votre cité et son maire. Je le cite :
- "Ton maire, de tous les maires, est le plus digne d'honneur. Londres, de toutes les cités, tu est la plus belle fleur".
- Or il y avait ce soir le maire, et des fleurs, tout le long de mon chemin.
- Ma femme et moi nous sommes fiers de nous trouver dans ce lieu historique, siège de la corporation de Londres depuis 1411 et dont j'avais déjà pu admirer la beauté à l'occasion, vous l'avez rappelé, de la séance de clôture solennelle du sommet de Londres en juin dernier. Mariage de la tradition et de l'esprit d'-entreprise, de l'individualisme et de l'attachement à la communauté, la Cité de Londres a su se développer et demeurer indépendante, en même temps que solidaire, de la ville et du pays auquel elle appartient. Restée fidèle à elle-même, votre cité n'en a pas moins beaucoup changé : résidentielle, d'abord, puisque la Tour de Londres a été résidence royale jusqu'à la fin du règne de James Ier, en 1625, la cité est devenue un centre commercial, financier, unique au monde. Ici, au Guildhall, en 1904, Joseph Chamberlain la qualifiait, je le cite, de "carrefour commercial et financier du monde" et, depuis, sa réputation n'a pas faibli. Je crois savoir que la "Cité" reste, sur un mile carré, la plus grande concentration au monde d'institutions financières. Son renom, fait d'un mélange très particulier de prudence et de hardiesse, est universel. Elle est, je le crois, un élément central de votre pays. Nous avons beaucoup à apprendre, chez nous, de votre savoir faire.\
Vous avez, madame le maire, évoqué l'excellence des relations entre le Royaume-Uni et la France, que des anniversaires récents ont permis de célébrer, puis avec délicatesse et chaleur, vous avez rappelé certains de vos liens personnels avec mon pays.
- Et c'est vrai que nos pays ont su s'allier aux moments décisifs, notamment alors que cela était le moins prévisible en 1904, six ans seulement après Fachoda. Et c'est par la volonté du Roi Edouard VII, resté très populaire en France comme les rois ou reines qui lui ont succédé, et de deux ministres clairvoyants le Marquis de Lansdowne et M. Delcassé que la page fut vraiment tournée. Aujourd'hui, nous avons trouvé la paix. Il nous faut développer nos relations et donner à cette entente cordiale un contenu nouveau qu'impose cette fin de siècle. Ce sera là une clé de la puissance de l'Europe.
- Il est de bon ton de parler de "déclin de l'Europe" face à la puissance économique des Etats-Unis d'Amérique et à l'émergence des nouveaux pays industriels du Pacifique à commencer par le Japon. Eh bien, moi, je ne crois pas à ce déclin, et je pense que nous pouvons réussir ensemble, non seulement à surmonter la crise, mais aussi à affirmer notre présence dans les secteurs d'avenir. Mais pour cela, il faut savoir dépasser les querelles subalternes. On a rappelé ce que disait Winston Churchill, "si nous ouvrons la querelle entre le passé et le présent, nous nous apercevrons que nous avons perdu le futur". "If we open a quarrel between the past and the present, we shall find that we have lost the future". Or, le futur est déjà là. Je suis dans la situation de Mme le maire. Moi aussi j'ai appris l'anglais autrefois, mais moi j'ai eu la particularité d'apprendre l'anglais dans les poèmes de Coleridge et je n'ai pas souvent l'occasion de placer "the rhyme of the ancient mariner".\
Nous pouvons être fiers de certaines de nos entreprises. Ariane, Airbus, le Jet - où j'étais il n'y a pas si longtemps, à Culham, avec quelques-uns de vos grands savants et aux côtés de la Reine -, le programme Esprit. Tout cela montre que ce que l'on appelle outre-Atlantique "l'europessimisme" n'est pas justifié. Nous pouvons aller plus loin, élargir le champ de nos coopérations en Europe et ailleurs, là où se trouve la haute technologie. Notons l'aéronautique, les télécommunications, la robotique, l'espace, l'énergie et naturellement le tunnel sous la Manche. On applaudit généralement lorsqu'on parle du tunnel sous la Manche, mais ça s'arrête là.
- Eh bien, il faut que nos entreprises apprennent à travailler ensemble. Qu'elles privilégient leurs alliances, qu'elles unissent leurs efforts de recherche, qu'elles partagent leurs marchés. Je rappelais, dans un autre discours, à Londres que la totalité des crédits consacrés à la recherche scientifique dans quatre pays d'Europe dont la France et la Grande-Bretagne était beaucoup plus importante que les crédits consacrés à la recherche scientifique aux Etats-Unis d'Amérique ou au Japon. Or le résultat est loin derrière celui de ces deux grands pays. Pourquoi ? Parce que nous sommes divisés. Et pourtant nous avons autant de savants, peut-être plus, autant de techniciens, peut-être plus, autant d'ingénieurs et des ouvriers aussi bien qualifiés. Je le répète, pourquoi ? Parce que chacun travaille pour soi et chacun est plus faible au total que ceux qui s'apprêtent à dominer le monde.
- Nos deux gouvernements ont conscience de cette nécessité. Ils peuvent créer les conditions favorables à sa réussite. Mais c'est aux entreprises elles-mêmes, à leurs dirigeants et à leurs travailleurs, de la faire, cette Europe.\
Mesdames et messieurs, vous représentez l'industrie, le commerce, la finance d'une des grandes puissances du monde. Vous comprenez l'urgence de cette tâche. Vous savez que l'industrie ne peut se développer sans une harmonisation des marchés financiers et une stabilisation des taux de change. Les pays de la Communauté européenne `CEE` détiennent le tiers des réserves en devises du monde et près de la moitié de l'or. L'épargne européenne dépasse celle des Etats-Unis d'Amérique. Les banques et institutions financières n'ont rien à envier à celles des autres puissances. Pourquoi l'Europe subirait-elle l'effet des fluctuations du dollar et du désordre monétaire qui en résulte ?
- Vous, mesdames et messieurs, ou vos prédécesseurs, à travers plusieurs siècles, vous avez inventé, vous inventez chaque jour de nouveaux instruments financiers. Vous avez un rôle de premier -plan à jouer dans la promotion de l'usage de l'écu européen pour que, à côté du dollar, des droits de tirage spéciaux et bientôt du yen, il constitue un nouveau pôle du système monétaire mondial.
- Vous avez dit, madame le maire, que votre devise était "Ce sont les individus qui comptent". Je rappellerai, pour finir, cette autre phrase, elle est de l'un de nos grands économistes français : "Il n'y a de richesses que d'hommes". Et en effet, ce sont les hommes pris dans leur sens général qui créent, qui inventent, qui produisent, qui sont appelés à assurer la maîtrise de la matière, pour qu'elle les serve : il est quand même plus agréable d'être tous ensemble ici plutôt que d'être avec des robots ou avec des machines. Et sur ce -plan, qui est le principal, nous, Britanniques, Français, nous Européens, qui avons la chance d'être les héritiers de cultures raffinées et profondes, nous n'avons rien à envier à d'autres pays également respectables.
- Et je terminerai sur ce simple mot : aucun espoir ne nous est interdit. Je lève mon verre, madame le maire, mesdames et messieurs, à votre santé, à celle de ceux que vous aimez, au peuple que vous représentez. Vous-même, madame, mes voeux personnels vous accompagnent, les vôtres, votre famille, vos proches, votre fonction. Mes voeux à celles et ceux qui après vous, assureront la permanence de cette grande institution. Mes voeux à notre réussite. Mes voeux à la Grande-Bretagne. A votre santé, mesdames et messieurs.\

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