Publié le 17 octobre 1984

Déclaration de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la réception offerte en l'honneur des créateurs de mode, Paris, Palais de l'Élysée, mercredi 17 octobre 1984.

Déclaration de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la réception offerte en l'honneur des créateurs de mode, Paris, Palais de l'Élysée, mercredi 17 octobre 1984.

17 octobre 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Je suis heureux de vous recevoir, et ma femme avec moi, dans ce Palais de l'Elysée. Vous êtes ici dans la salle de réception où se déroulent la plupart des grandes cérémonies traditionnelles. Mais il est moins traditionnel de vous y voir.
- Je me réjouis pourtant de cette circonstance car je lui accorde une grande signification. Dans un instant j'aurai le plaisir de circuler parmi vous. Maintenant il importe que je vous dise en peu de mots de quelle façon je conçois notre rencontre.
- Pour moi elle a valeur d'exemple, et doit servir les intérêts d'une profession, qui sont le plus souvent les intérêts du pays. En vous recevant, je n'ai pas d'autre objet, indépendamment du fait que j'ai grand plaisir à vous connaître.
- Je crois que l'on doit traiter la mode autour de deux idées.
- La première est qu'il s'agit d'un art. On dira un art "mineur". Qui le sait ? Pour ma part, j'observe qu'il s'agit, en raison même de son importance, d'un art majeur. La création des styles de mode peut être considérée comme l'un des beaux arts. Telle était déjà la pensée de grands créateurs d'autrefois. Mallarmé avait créé un journal de mode en 1874 et parmi ses collaborateurs il y avait François Coppée. Il y avait l'Isle Adam, Emile Zola. Plus proche de nous, Henri Michaux, Roland Barthes ont parlé de la mode. Entre les deux guerres les grands créateurs de mode ont participé à la décoration des plus importants spectacles de l'Opéra et des théâtres. Aujourd'hui on assiste aux retrouvailles des metteurs en scène, des compositeurs, des chorégraphes et des créateurs de mode au travers de multiples spectacles sur les scènes privées ou publiques. C'est pourquoi, le gouvernement a pris au-cours de ces derniers temps un certain nombre de mesures en faveur de cette renaissance : la création d'un musée des arts de la mode qui sera inauguré l'an prochain, à l'automne 1985 au musée des arts décoratifs. C'est un grand événement, conçu par Edmonde Charles-Roux et qui sera suivi par un autre, imaginé par Yves Saint-Laurent, la création d'un institut de la mode en vue de la formation au plus haut niveau des stylistes. De même, l'organisation, deux fois par an, des défilés du louvre va réunir plusieurs centaines de journalistes du monde entier. Je pourrais parler plus longtemps de ces choses mais vous les connaissez mieux que moi puisque vous les vivez et vous ajouteriez sans doute bien des exemples plus instructifs encore.
- Ainsi s'esquisse une démarche, la démarche exigeante que vous connaissez et qui consiste à créer, à inventer, à travailler.\
Quand je disais tout à l'heure art majeur, c'est que la mode n'est pas simplement quelque chose de futile ou même de simplement décoratif ce qui ne serait déjà pas si mal. En créant la mode, vous créez les formes de vie, le plaisir d'être, celui d'aller et de venir. Vous inspirez les foules, vous donnez aux saisons leurs coloris, leur maintien, leur mouvement. Les pays sans mode et sans créateur de mode sont plutôt gris. Ce sont les pays de l'uniforme.
- Chaque année, il vous faut découvrir le bonheur des saisons à venir, une façon de projeter, d'inventer ce qui sera porté non pas pour la parade mais aussi pour le plaisir, pour le désir. L'art de séduire, après tout, n'est pas forcément accessoire. Vous donnez des formes à rêver, des tissus à toucher, des dessins à regarder. C'est pourquoi ces créations de modèles de langage, m'importent au plus haut point. Vous proposez, vous invitez, je ne sais à quel terme il faut s'arrêter : à-partir du prêt à porter c'est déjà autre chose, mais il s'agit plutôt de prêt à vivre, de prêt à rencontrer, de prêt à dialoguer. Bref, c'est la vie même.\
Encore faut-il dans une nation qui tend à défendre sa place sur la scène du monde, encore faut-il qu'un certain mariage heureux unisse l'art et l'industrie. Et c'est ma seconde idée. Les secteurs industriels qui font confiance aux créateurs sont presque toujours en expansion. Je voudrais que cela fut le cas pour le meuble par exemple. Des initiatives ont été prises à cet égard. Un certain nombre de grands projets vont proposer des modèles d'architecture et de décoration. Vous appartenez à l'un de ces secteurs exemplaires. Et vous apportez beaucoup. Voilà pourquoi des décisions, encore des décisions ont été prises en faveur de cette forme de création industrielle comme le design. Ouverture à Paris d'une école nationale de design, organisation d'un grand concours international pour les meubles de bureaux, appel à de jeunes créateurs designers pour des appartements de l'Elysée, ouverture prochaine d'un concours international pour les luminaires dans les administrations.
- Je crois que les grandes époques, par exemple la deuxième moitié du XIXème siècle, sont celles qui ont vu se sceller l'alliance étroite entre les artistes, les techniciens et les industriels. J'avais noté une citation pour conclure. Cela fait partie aussi du genre. Elle émane d'Aragon dans "le paysan de Paris" : "Nana m'écriai-je, comme te voilà au goût du jour ! Je suis, dit-elle, le goût même du jour et par moi tout respire. Tout ce qui vit de reflets, tout ce qui scintille, tout ce qui périt à mes pas s'attache. Je suis l'idée du temps".
- Je salue en vous, mesdames et messieurs, l'idée du temps. Puisse-t-elle se renouveler au même rythme que les heures. Encore une image de la vie...\

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