Publié le 15 octobre 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du déjeuner offert en l'honneur de M. Janos Kadar, Premier secrétaire du Parti socialiste ouvrier hongrois, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 15 octobre 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du déjeuner offert en l'honneur de M. Janos Kadar, Premier secrétaire du Parti socialiste ouvrier hongrois, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 15 octobre 1984.

15 octobre 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Premier secrétaire,
- messieurs les ministres,
- Mesdames, messieurs,
- Il y a un peu plus de deux ans, nous nous rencontrions à l'occasion du premier voyage d'un chef d'Etat français en Hongrie. Le souvenir de Budapest et de nos entretiens est encore chez moi très vivace. Maintenant, à mon tour, j'ai le plaisir de vous accueillir.
- J'ai pu apprécier, en Hongrie, la chaleur et la qualité de l'accueil des dirigeants, comme du peuple et j'étais heureux de contribuer au rapprochement de nos pays qui à travers les siècles avaient pris l'habitude de vivre séparément. Nous avons beaucoup de considération, souvent d'admiration, pour l'histoire de la Hongrie, pour sa ténacité, pour son courage, pour sa culture, mais la difficulté du langage et les orientations suivies depuis, je le répète, plusieurs siècles, font que nous avions besoin de faire un effort mutuel pour mieux nous comprendre. Cet effort, nous l'avons fait et nous le poursuivons. Et c'est pourquoi je me réjouis de la possibilité qui m'est offerte, aujourd'hui, d'approfondir avec vous le dialogue engagé officiellement en 1982, mais que j'avais eu le plaisir de commencer quelques années auparavant avec vous-même.
- Nous avions alors constaté que si ces affinités étaient réelles, les relations étaient assoupies. Nous avions décidé, en 1982, d'y introduire un souffle nouveau. Mais je crois que deux ans plus tard on peut dire que le bilan est positif, dans l'ensemble. La bonne direction est prise, mais nous pouvons faire mieux. Nos échanges culturels ont gagné en vitalité, il faut les développer encore. Nous avons pris des engagements que nous avons tenus. Ainsi le nouvel Institut Français de Budapest dont j'avais annoncé la construction fait l'objet d'un concours d'architectes. Prochainement une délégation française ira vous présenter un projet. De même, à ma demande, M. le ministre de la culture `Jack Lang`, a engagé, comme il vous le rappelait il y a un instant, le programme de traduction des oeuvres majeures de votre patrimoine littéraire, jusque-là inaccessibles au public français.
- De votre côté, les actions que vous avez -entreprises pour promouvoir notre langue en Hongrie commencent à porter leurs -fruits. On assiste depuis deux ans à une remontée, lente mais régulière de l'enseignement du français et je tiens à vous en remercier personnellement.
- Sur le-plan économique les résultats ne sont, naturellement, pas à la hauteur de nos ambitions. Nos industriels se connaissent mal et pourtant des perspectives existent. Sous votre impulsion l'économie hongroise se vivifie, se modernise. L'aéronautique, la chimie, l'industrie pharmaceutique, constituent autant de domaines souvent à haute technologie dans lesquels nous souhaitons que la coopération franco - hongroise devienne exemplaire.\
Mais votre voyage, monsieur le Premier secrétaire, messieurs, revêt une haute signification qui dépasse largement le seul examen en-commun de nos relations bilatérales.
- Nous avons à jeter ensemble un regard sur le monde. Il n'est pas de sujet interdit. Tout ce qui touche à la paix, donc aux conditions de la mise en oeuvre de la paix vous concerne et nous concerne. Nous avons notre mot à dire. Nous ne sommes pas les objets de la politique mondiale, nous en sommes des sujets, des acteurs et nous revendiquons, vous et nous, la possibilité d'y jouer le rôle qui nous revient. Nos options politiques et socio-économiques sont différentes, assurément, mais recherchons ce qui nous rapproche. Nous sommes attachés à des idéaux de paix et de compréhension entre les nations. Nous avons pleinement conscience de notre appartenance à l'Europe, conscience qui vient du plus profond de notre histoire, la vôtre, la nôtre. Nous pouvons même, au-delà des séparations réelles existantes être deux pays qui se tendent la main et qui apprennent à parler le même langage. Et l'Europe sait, de son côté, ce qu'elle doit au peuple hongrois si justement fier de ses traditions, de sa langue originale, courageux dans l'adversité, ouvert sur l'extérieur, curieux de ce qui s'y fait.
- Je sais que vous vous intéressez de près à ce que dit à ce que fait la France, à sa politique, à sa position dans le monde. Sachez-le monsieur le Premier secrétaire, cet intérêt est réciproque. J'ai personnellement appris à suivre avec sympathie, de façon précise les réalités politiques que vous conduisez sur les rives du Danube. Votre personne, votre action, celle des équipes dirigeantes de Hongrie, sont observées par les responsables français avec la compréhension que je crois vous souhaitez. Et je souhaite que l'esprit constructif qui préside à nos relations bilatérales, puissent inspirer notre action dans les instances internationales où nous sommes présents.
- A la Conférence de Genève par exemple, où une négociation globale en vue de l'élimination de toutes les armes chimiques est engagée. On peut constater qu'en dépit d'un contexte Est-Ouest difficile, quelques progrès dans le dialogue ont pu être enregistrés dernièrement.
- A Stockholm où depuis dix-huit mois la discussion se poursuit. Nous aurions souhaité qu'elle progresse davantage. Il reste que c'est en oeuvrant dans la ligne de l'Acte d'Helsinki que l'Europe sera fidèle à son destin, qu'elle permettra à tous les peuples qui la composent d'y vivre selon leur vocation et que l'Europe en tant que telle, en tant qu'entité géographique, ce continent fera entendre sa voix dans le monde.
- Voilà des exemples concrets de ce que peuvent faire ensemble deux pays d'Europe appartenant à des ensembles différents. Et dès lors qu'ils sont menés par une commune volonté de surmonter les méfiances et de contribuer à désamorcer les facteurs de tension internationale.
- C'est précisément cette Europe-là, l'Europe telle qu'elle est, qu'il nous appartient de construire ou plutôt de reconstruire. Il faut consolider les fondements de sa sécurité et de sa prospérité.\
De notre côté, nous attachons beaucoup d'importance au développement de la Communauté économique européenne parce qu'elle constitue, parmi d'autres avantages, un élément indispensable de la construction européenne globale.
- Il convient maintenant de renouer les fils du dialogue avec l'autre partie du continent. Et par sa position en Europe Centrale, la Hongrie constitue un des chaînons principaux de cette -entreprise. Vous parliez et nous parlions tout à l'heure des relations entre la Communauté `CEE` et la Hongrie : je souhaite que les conversations qui vont avoir lieu nous permettent d'avancer alors que l'on constate plutôt un arrêt dans l'évolution de cette situation.
- Dans ce domaine, comme celui de la culture, votre pays joue déjà et jouera plus encore un rôle éminent et Budapest accueillera en 1985 le Forum de la Culture. Grâce à votre réalisme, à votre lucidité, à votre sens inné de l'hospitalité, vous en ferez un grand succès et surtout un point de départ pour des contacts plus riches encore entre intellectuels et artistes de tous les pays.
- Il y a quelques jours, monsieur le Premier secrétaire, les radios hongroises et françaises ont réalisé, à-partir de Budapest, 48 heures d'émissions en direct qui ont permis aux Français et aux Hongrois d'écouter au même moment les mmes programmes et la même musique. C'est ce que l'on a appelé une première et elle est tout à fait réussie. Elle nous permettra de faire un pas de plus dans la direction que nous avons dès lors précisée.\
Vous rencontrerez, monsieur le Premier secrétaire, diverses personnalités lors de votre séjour à Paris, en-particulier de très nombreux responsables de notre économie et de notre industrie. Je ferai tout ce que je pourrai pour aider à la réussite de ces échanges. Et vous avez profondément raison d'y consacrer le temps qu'il faut afin que, sur le terrain, dans la vie quotidienne, et avec la réalité des échanges d'objets, nous soyons en mesure de promouvoir cet accord économique et industriel que j'appelle de mes voeux.
- Je rappelais, il y a un instant, que cette fois-ci, c'était la quatrième rencontre, les quatrièmes entretiens que j'avais avec vous depuis maintenant quelques années. Nous apprenons à nous connaître et je veux que vous sachiez que vous devez voir en moi, et en ceux qui m'entourent, des responsables très intéressés par votre pays, par votre peuple, et si vous permettez que je le dise, amis de la Hongrie.
- Nous sommes très attirés, je dirais presque séduits par la -nature de ce peuple qui a su, à travers les millénaires, continuer d'être lui-même. Et au milieu de quels périls, réduit qu'il était à une population réduite par-rapport à ses voisins, ne disposant pas des moyens de puissance comparables. Et cependant, toujours là : la Hongrie, le peuple hongrois, la culture hongroise, la langue qui est la vôtre et une présence dans les affaires du monde, dans tous les domaines, qui mérite l'éloge.
- C'est un exemple dont l'histoire offre peu d'exemples, d'une pérennité envers et contre tout. Cela est dû, sans doute, aux qualités profondes intérieures, du peuple hongrois, à son sens national, à ses dons intellectuels. Et, moi, Français, je dois dire qu'à diverses reprises, la Hongrie m'apparaît ou m'est apparue, si je relate dans mon esprit l'histoire passée et l'histoire présente, comme un pays qui prouve que toute volonté permet plus que de survivre mais d'avancer.\
Je voudrais que cette allocution fut un hommage au peuple hongrois et qu'il le sache. Et que, à distance, le peuple hongrois ressente profondément que votre visite, sur les bords de la Seine `Paris`, dans notre pays, est reçue d'une façon particulière.
- C'est donc en pensant à lui, d'abord, que je lèverai mon verre dans un instant. Mes voeux pour sa bonne santé, en tant que peuple, pour que, dans le présent et l'avenir, il soit ce qu'il doit être, c'est-à-dire l'un des témoins de la civilisation de l'Europe.
- Il le veut £ il le peut. Nous en sommes sûrs. Mes voeux se porteront à l'avenir de la Hongrie, en tant que pays dans la Société des Nations, en tant qu'élément indispensable de la construction de l'Europe, au renforcement des relations franco - hongroises. Mais là, ce n'est pas simplement un voeu £ cela doit être une volonté réciproque. Enfin, monsieur le Premier secrétaire, messieurs, mes voeux vont vers vos santés personnelles, celles de vos familles, des êtres qui vous sont chers. A vous-même monsieur le Premier secrétaire, bon voyage et bon travail !\

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