Publié le 6 septembre 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au centre socio-culturel de Montmélian, à l'occasion de son voyage en Savoie, jeudi 6 septembre 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au centre socio-culturel de Montmélian, à l'occasion de son voyage en Savoie, jeudi 6 septembre 1984.

6 septembre 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Merci monsieur le sénateur-maire `Roger Rinchet` et cher ami pour les paroles prononcées, pour les cadeaux multiples, pour l'accueil de votre ville.
- Merci mesdames et messieurs d'avoir pour la plupart et depuis ce matin participé à des cérémonies qui rappelaient à beaucoup d'entre nous des moments importants de leur vie et de la vie nationale.
- Merci à vous plus jeunes qui, à l'évocation de la Résistance, en cet anniversaire, savez réfléchir, peut-être imaginer ce que fut ce temps-là et préserver en vous les capacités d'énergie, les vertus d'espérance sans lesquelles il n'est pas de patrie durable. Ainsi en est-il de génération en génération.
- J'étais heureux de venir dans la ville de Montmélian et les environs puisque j'ai pu remettre en compagnie de MM. les Maires de Montmélian et de Francin la couronne due au souvenir des martyrs de la Résistance.
- J'ai été sensible à cet accueil, à cette chaleur en même temps qu'à la retenue savoyarde où l'on discerne bien les facultés profondes d'attachement et de respect pour ce qui représente le pays et pour ce qui représente la République.\
C'est la troisième fois que je viens officiellement dans cette ville. La première fois, j'étais invité et accueilli par Albert Serraz, dont j'étais l'ami, et qui a laissé ici une trace profonde, il est aisé de l'apercevoir, et bien des amis vivent encore dans la continuité de son action tout en la renouvelant. La deuxième fois, nous célébrions déjà la mémoire d'Albert Serraz et j'ai rerouvé mes amis, nombreux encore ici dans cette salle, ceux avec lesquels j'ai longtemps défendu les idées qui étaient, qui sont toujours les miennes. Je me souviens d'avoir été accueilli par Joseph Fontanet, séparé de moi par le choix politique, mais resté fidèle comme moi à nos souvenirs d'adolescence communs, aux années passées ensemble lorsque nous étions étudiants. Liens que rien n'avait pu rompre et que renforçat dans le malheur avec les siens ce qui suivit. J'ai ainsi, au travers des années, retrouvé les Savoyards, à commencer par Lucien Roze que j'aperçois ici dans cette salle, qui fut un ami des premiers jours et qui a porté haut le témoignage de la Résistance dont j'ai retrouvé la trace en parcourant les salles d'exposition.
- Mais je ne vais pas ici rapporter tout un armorial des noms importants, parfois illustres, qui ont marqué l'histoire de ce pays. Long campagnonage, affectueux, avec Pierre de la Gontrie, et puis les grandes luttes politiques, les noms fameux, les hautes paroles, un certain nombre de responsables politiques de tous bords. Parmi ceux-là comment ne pas se souvenir de Pierre Cot avant que Jean-Pierre Cot, député de cette circonscription, ne vienne assurer à sa façon le relais ? Et, tout à l'heure, c'est M. Barnier qui me recevra au nom du Conseil, et avec le Conseil général, dans la salle de l'Assemblée départementale à Chambéry. Ainsi, les jours se succédent et si je me suis gardé d'évoquer bien d'autres rappels qui me viennent à l'esprit, c'est à la fois pour épargner le temps et parce que je risquerais de commettre bien des injustices, d'injurier ma propre histoire en taisant le nom de ceux qui me furent et qui me restent chers.\
Vous êtes venus nombreux de la région. Pas davantage je ne citerai individuellement de nom. Comment faire ? Mais que chacun d'entre vous sache qu'ils ont marqué pour moi des étapes de ma vie et que de les rencontrer ici rassemblés, c'est pour moi l'occasion de méditer, de tirer un enseignement et aussi des raisons de croire dans l'avenir qui nous attend.
- Cet avenir, ce n'est pas le quart d'heure que j'ai devant moi qui me permettra de le décrire. Je ne le tenterai pas. Il commence avec le présent, ce rapide instant vécu. A peine est-il vécu que déjà il s'enfonce dans le passé. Et la vie est si brève, marquée par toutes les facultés dont on dispose chacun à sa manière, la société des hommes où l'on vit. C'est une ambition parmi les plus nobles. Dès lors, selon les conceptions que l'on s'est formé à la fois pour assurer la pérennité de grandes et fortes traditions, mais aussi pour préparer les temps nouveaux.
- Cet avenir, voilà que j'en suis comme vous tous, mais d'une façon particulière, voilà que j'en suis à mon tour l'ouvrier, l'artisan. Voilà que j'en suis responsable. Cette responsabilité, mesdames et messieurs, je ne la fuis pas. Je la suis autant que je le puis et je l'assume sans précaution particulière. Rien, que de fois l'ai-je dit, rien n'arrêtera l'action que je conduis pendant le temps pour lequel la confiance populaire m'a confié ce mandat. Rien, aucune considération personnelle, aucun projet personnel, ne passera avant le sens que j'ai du service public, de l'unité de la nation et j'emploierai des mots qui paraîront à beaucoup dépassés - ils dureront plus que nous : "l'amour de la patrie".\
On parle beaucoup, et on a raison d'une certaine façon, de vivre ensemble. Ce n'est pas tant des milieux politiques que sont parties les expressions d'actualité, "décrispation" par exemple. Si l'on parle de décrispation, c'est sans doute parce que c'était son contraire qui prévalait jusqu'ici et nul ne peut prétendre que d'avoir voulu en conjurer le sort suffira pour en faire disparaître les effets.
- Mais soyons tout-à-fait simples. Recherchons d'abord les moyens de vivre avec les autres par le respect des autres. Certains appelleront cela d'un mot insuffisant "la tolérance", pour les personnes, les voisins, ce que la vie vous donne, le lieu où l'on habite, le travail que l'on fait, les relations familiales, les goûts que l'on a. Tous ces groupes humains qui vont en s'élargissant jusqu'à composer la société française. A l'intérieur de ces cercles, veillons à préserver la capacité de parler sans être obsédé par les différences. Je célèbre souvent les différences, le droit à la différence et j'aimerais moi-même pouvoir bénéficier de ce droit-là. Je ne vois pas pourquoi chaque Président de la République devrait se couler dans un moule, d'autant plus que chacun est chargé par le peuple d'un mandat différent car les besoins et les nécessités changent.
- Et, c'est pourquoi, parlant du respect nécessaire pour les autres - et cette journée de Savoie en fournira l'exemple du matin jusqu'au soir - il faudrait approfondir cette réflexion et penser que le respect des personnes c'est bien mais cela risque d'être un peu court si l'on ne va pas jusqu'au respect des pensées, des idées, des croyances. Cela n'oblige personne à penser comme autrui, j'en serai bien gêné, mais cela oblige chacun à accepter que dans une démocratie, celui-ci puisse penser, s'exprimer de la façon qu'il veut, et l'autre, tout autrement £ et que, le cas échéant, gouverner un pays doté d'institutions démocratiques, autorise, grâce à ces institutions, à changer de direction. Certes la route est longue, et depuis longtemps dessinée, elle ne s'arrêtera pas après moi. Elle durera, je l'espère, j'en suis sûr, longtemps encore. La direction de l'histoire de France est déjà dessinée mais le monde alentour change très vite. C'est un problème de relations, de -rapports de force à force. C'est la capacité comparée des uns à vivre pour gagner et d'autres résignés à perdre. Et, selon cette disposition d'esprit, cette capacité au travail, au renouvellement, à l'imagination et à la création, se dessine la configuration future de la société des peuples et des nations, des nations et des Etats, pour la fin de ce siècle et des années qui s'en suivront.\
Moi, j'ai la charge précisément de préparer aussi ce moment-là et je le fais avec beaucoup d'autres, le gouvernement, une majorité politique, un grand nombre de citoyennes et de citoyens. Je le fais de la façon que je conçois sincèrement de toutes les forces de mes convictions, décidé à servir mon pays en respectant tout ce qu'il est mais en demandant que l'action du Président de la République et du gouvernement soit tolérée par celles et ceux qui ne partagent pas leurs vues, que nul ne considère qu'il existerait pour telle personne, pour tel groupe, pour tel parti, pour telle couche sociale, un droit à gouverner qui serait absolu puisqu'il refuserait la contradiction ou bien le changement, ou bien tout simplement l'alternance.
- J'ai reçu en don cette capacité d'alternance, -fruit de la vieille histoire démocratique de mon pays, je la restituerai telle quelle et les Français feront ce qu'ils voudront, comme j'aurai en toute certitude préservé cette vertu-là qui n'est pas propre à notre pays, mais qui appartient, il faut le reconnaître, tristement, à trop peu de pays dans le monde. Ce sera ma fierté, l'orgueil que j'en tirerai sera d'avoir assuré à celui, ou à ceux que j'aurai souhaité, la responsabilité de la France, bien qu'après tout, si c'était ainsi, je ne manquerai pas d'y prêter la main. Mais ma fierté, mon orgueil sera, quels que soient ceux qui seront choisis par les Français, qu'ils retrouvent tous les pouvoirs, qui incombent normalement à ceux que le peuple élit à cette fin. Ce n'est pas de ce côté-là, en tout cas pas du mien, que viendra le moindre empêchement à ce que s'expriment les pensées diverses et les pensées contraires.
- Je crois à l'action que je mène. Souvent, je lis ici ou là : "mais le Président de la République ne prononce plus certains mots qui fleurissaient souvent dans sa bouche auparavant : socialisme ...". Je vous passe la liste assez longue des locutions familiaires. Certes, mon -état de Président de la République m'oblige à des devoirs qui n'étaient pas ceux du responsable politique, mais il est évident que socialiste j'étais, socialiste je reste. C'est-à-dire que j'entends conduire la société française dans cette direction-là.\
Seulement voilà, il est un certain nombre de domaines essentiels, fondamentaux, qui ne passent pas par des lignes de séparations arbitraires, pas même celles de la pensée. Il est certain nombre de domaines de biens communs qui appartiennent à la collectivité nationale que nous sommes, qui appartiennent à notre histoire, j'ajouterai à notre forme de civilisation, et de cela je ne suis pas le détenteur, nous le sommes tous ensemble. Le quarantièeme anniversaire d'une libération avec son cortège de morts et de sang, de sacrifices et de deuils est bien là pour nous montrer qu'il est quelques domaines, d'abord celui-là, où nous sommes, où nous devrions être frères, frères et soeurs d'une même famille, détenteurs ensemble d'un héritage à perpétuer. Je n'en ferai pas non plus la liste, mais on peut imaginer d'abord le service de la patrie, quand elle est en danger, mais aussi pour prévoir le danger, s'en prémunir. La grandeur de la France dans ses relations avec les autres puissances et aussi par la force de ses idées, le respect scrupuleux de la démocratie, du droit reconnu et institutionnalisé à penser, à s'exprimer, à obtenir l'adhésion des autres. On a déjà là quelques domaines, sans oublier les fameuses libertés, terreau où nous avons tous grandi. Voilà quelques domaines sur lesquels il me paraîtrait incroyable qu'il put y avoir en France de profondes dissemblances, ou des rivalités insupportables, où l'intolérance puisse prévaloir.
- J'ai dit ce que j'étais, je ne l'apprendrai à personne, j'ai dit ce que je souhaitais, nul ne l'ignorait, mais je ne ferai jamais passer ce que je souhaite, ce que je veux, ce que je fais, avant ce sentiment assez indicernable, difficilement définissable et cependant comme une évidence en moi-même, celle du coeur et celle de l'esprit, qui veut que je me sens solidaire du pays tout entier, du peuple tout entier, de vous, mesdames et messieurs, au-delà de toutes les différences que pour un moment j'oublie, parce que ce à quoi je suis attaché, c'est la force, la sérénité, la pérennité, je l'ai dit, la grandeur de ce que nous sommes.\
La Résistance, il y a quarante ans, la victoire, la Libération, et puis l'oeuvre quotidienne de tous ces gens qui travaillent, qui créent, de ces administrateurs locaux, membres ou dirigeants d'association, maires, adjoints, conseillers municipaux, élus de toutes sortes et à tous les niveaux, ce travail de tous les jours, cet admirable travail méconnu, méconnu si j'en juge par l'opinion que s'en font, me dit-on, les Français. Cet immense dévouement à la chose publique, cette faculté pour tant d'individus de consacrer une large part de leur vie au service des autres. Mais tous les éléments sont là. Pas seulement réunis parce qu'une guerre serait à l'horizon, ou je ne sais quelle épidémie de peste. Il doit bien y avoir quelques chantiers où l'on peut ensemble mettre la main. Et pour ces conquêtes-là, possibles et admirables, c'est là que l'on retrouve le thème, non pas de l'unanimité, mais d'un juste rassemblement au-delà des fractions et parfois des factions. Ce qui n'ôte rien à ce que je vous disais pour commencer : soyons ce que nous sommes, ou bien pour paraphraser Walt Whitman : devenons-le. Accomplissons ce qui était en nous que souvent notre vie elle-même contredit. Respectons nos choix, respectez ceux de la majorité, issue de libres élections et qui le restera tout le temps qui lui a été donné par les institutions.
- Il n'est pas de privilège, et pour personne, et en particulier pas pour moi, je fais comme beaucoup, je travaille. La plupart des heures de ma vie sont consacrées au service qui m'a été confié. Je le fais bien, je le fais mal, je le fais selon l'idée que j'en ai, mais aussi selon l'idée que j'ai des autres. Et j'aimerais voir notre démocratie franchir une étape - enfin elle ne semble pas en avoir pris le chemin, ces temps derniers - d'un débat où l'on aurait plaisir, le dernier mot prononcé, à serrer la main de l'autre en disant "bonne chance, mais je préfère encore ma chance à la vôtre". Cela ne va pas plus loin.\
Lorsque l'on a fait le don de son action à une certaine idée de la société, plus juste, où le pauvre cesserait d'être humilié, où il disposerait de toutes les chances de ne pas le rester, ce qui suppose de la part des autres plus de solidarité, parfois même plus de sacrifices, du moins d'abnégation. Ce n'est pas rêver l'impossible, c'est travailler jours après jours à corriger ce que l'oeuvre de la nature parfois, l'oeuvre des hommes, le plus souvent, a déformé au gré des intérêts et des -rapports de force. Qu'on veuille les changer, comme je le veux moi-même, qui le reprochera ?
- Certains veulent précisément que cette société se transforme afin qu'elle soit plus juste, plus habitable, plus respectueuse de chacun, au milieu de la crise - non, je dirais plutôt dans "la queue de crise", comme on dirait "la queue de comète" - qui empêche chacun d'apporter sa part autant qu'il le voudrait - je pense à ces chômeurs qui pèsent tant sur l'Europe d'aujourd'hui, sur la France actuelle. Que chacun retrouve le moyen de travailler, donc de produire et donc de vivre mieux. Et il y a non pas une contradiction, mais une difficulté d'être pour ceux qui ont choisi ce progrès, pour une plus juste répartition et qui se heurtent aux difficultés d'une production qui doit sortir renouvelée, plus forte et plus puissante de la transformation de l'appareil de production, lui-même trop souvent désuet, usé ou dépassé.\
Des jeunes gens sont morts près de ce pont bâti depuis entre ces rochers, parce qu'ils gardaient Montmélian, la Savoie, parce qu'ils précipitaient la fuite de l'ennemi, de l'occupant - c'était l'ennemi de l'époque, cela ne l'est plus aujourd'hui. Ce qui prouve que l'on peut transformer les données de l'histoire. Quand je pense à ces jeunes gens, dont moi je ne connais même pas les noms, dont j'ai vu les visages martyrisés, tuméfiés et fixés par la mort sur la photographie qui m'était montrée. Je ne sais pas qui ils étaient, de quelles familles j'ai salué les survivants. Que de peines endurées à travers quarante ans dans la douleur qui ne peut pas s'éteindre ! C'était qui ? Des Savoyards ? D'où venaient-ils, d'un peu partout. Que pensaient-ils ? J'imagine au traditionnel horizon dans ses diversités qui nous habite encore. Et cependant nous venons ensemble et dans le même mouvement de piété et de fierté de célébrer leur mémoire.
- Voilà ce que j'ai voulu dire aujourd'hui à Montmélian, en ce jour oç cette ville reçoit pour la première fois un Président de la République, c'est qu'elle continue de servir d'exemple. Qu'elle montre à d'autres qu'avec des administrateurs prévoyants il est possible et il a été possible d'aménager l'emploi, au point que toute une génération peut encore profiter de cet effort initial, à condition qu'il se renouvelle, bien entendu.
- Et ces sentinelles de la France à l'ancienne jonction, vous l'avez rappelé, où l'Histoire cimenta la France, un merveilleux souvenir de nos différences, mais un ciment supplémentaire pour l'unité d'aujourd'hui et de demain !
- Ces jeunes gens, qui étaient-ils ? Des soldats volontaires, des vivants qui acceptaient la mort, des morts pour la France ? Ils étaient la jeunesse, ils étaient la France. Je les ai salué. Je pense à eux. Célébrons-les puisque nous avons tant besoin, nous, Français d'aujourd'hui, de savoir ce qui nous rassemble.
- Vive la République !
- Vive la France !\

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