Publié le 23 juin 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, devant la "Tombe commune des défenseurs de Stalingrad", Volgograd, samedi 23 juin 1984.

23 juin 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, devant la "Tombe commune des défenseurs de Stalingrad", Volgograd, samedi 23 juin 1984.

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Monsieur le maire,
- La bataille qui s'est livrée ici il y a plus de 40 ans a décidé du sort du monde.
- Elle a duré cinq mois, cinq mois durant lesquels les forces soviétiques, privées de ravitaillement, torturées par le froid, inférieures en nombre aux armées ennemies, résisteront rue par rue, maison par maison, étage par étage, adossées à la Volga sur peu de kilomètres, toutes communications coupées avec l'extérieur sauf par le fleuve qui charriait des glaçons et sur lequel les défenseurs, la nuit, et sous le feu direct de l'ennemi, lançaient des embarcations condamnées une sur deux, deux sur trois, à couler.
- L'ordre donné par le commandement soviétique était de "conserver Stalingrad ou mourir". Stalingrad sera sauvée mais 47000 soldats soviétiques sur la colline Mamaev, des centaines de mille dans la ville, y mourront. Les troupes allemandes, de leur côté, perdront 150000 combattants.
- Le mythe de l'invincibilité de l'Allemagne sur le front européen sera définitivement détruit.
- Ecoutez un témoin de ces événements : "Stalingrad n'est plus une ville. De jour, c'est un énorme nuage de fumées brûlantes et aveuglantes, de nuit, c'est un vaste incendie dominé par le reflet des flammes. Et quand le soir arrive, un de ces soirs hurlants, sanglants, les chiens se précipitent dans la Volga, nagent désespérément pour atteindre l'autre rive. Les nuits de Stalingrad sont leur terreur. Les animaux fuient cet enfer, les pierres les plus dures ne résistent pas longtemps, seuls les hommes tiennent".
- Après les premières défaites des armées nazies en Afrique du nord, tout dépendait de Stalingrad. Cet objectif était essentiel pour l'agresseur. En arrêtant leur plan dès septembre 42 `1942`, les autorités soviétiques, qui, sous la violence du choc, avaient dû d'abord resserrer leur dispositif, avaient justement pressenti que là s'engagerait le combat sans retour. Vue stratégique audacieuse que les faits devaient vérifier. A l'objectif de la Wehrmacht : percer au sud les lignes adverses dans la double direction de la Volga à Stalingrad et du Caucase pour ses champs pétrolifères et ses communications avec la Caspienne et le Golfe persique, les armées soviétiques répondirent par le refus de reculer d'un pouce au-delà de la rive droite du fleuve.
- On sait de quelle façon, à partir de Stalingrad, s'organisera le puissant mouvement offensif de juin 44 `1944` qui, à quelques jours du débarquement que les alliés de l'Ouest exécuteront de leur côté en Normandie, fixera à l'Est, de Léningrad à la Mer noire, près de 4 millions de soldats allemands, dont la bravoure et la valeur militaire reconnues devront pourtant céder devant la détermination et l'abnégation des peuples soviétiques. Ce serait une querelle vaine que de vouloir trancher, qui, des alliés de l'Ouest ou des alliés de l'Est, a déterminé la victoire finale. Le simple récit que je viens d'en faire montre que seule la -communauté de destin et la volonté partagée de vaincre permirent d'en finir avec la formidable machine de guerre mise au service de l'idéologie et du pouvoir hitlériens.\
Mais ce morceau de votre terre, défendu farouchement pied à pied, est devenu un symbole, et parmi les plus forts, comme naguère Verdun. Je m'incline devant la mémoire de ceux qui ont péri en ce lieu, pour défendre leur sol et leur indépendance, la leur, la nôtre. Je leur dis que pour avoir, comme tant d'autres en Europe, en Afrique, en Asie, sur les mers, dans les airs, lutté pour leur patrie et leur honneur, ils ont mérité notre reconnaissance. Il n'en est pas de plus profonde.
- Mais je n'oublierai pas les soldats qui se trouvaient en face à l'époque, allemands, roumains, italiens, hongrois, qui ont souffert et sont tombés sur cette terre loin de leur foyer, de leur patrie, victimes absurdes d'un système et d'une folie suicidaires. Fils de nobles peuples, ils ont toute leur place ou doivent l'avoir dans la construction du monde où nous sommes nous-mêmes engagés. Les réconciliations d'aujourd'hui domineront les vieilles ruptures. C'est à cela que s'applique mon pays au dedans et au dehors de la communauté à laquelle l'attachent des liens heureusement choisis mais qui n'excluent aucune amitié. Et surtout pas celle que les siècles ont forgée entre vous et nous, entre les peuples soviétiques et le peuple français.
- L'évocation de ces souvenirs a pour moi, comme pour tous mes compatriotes, des résonnances poignantes. Français libres, Résistants, FFI ou FTP, toutes opinions rassemblées sous l'autorité du général de Gaulle, nous avons appris sur ces champs de bataille le -prix de la paix et de la liberté, et qu'elles doivent être sans cesse défendues, rétablies, préservées. Mais se prononcer pour elles ne suffit pas. Si l'on veut que les mots aient raison des armes, il faut assurer partout la sécurité de chacun. Cela vous le savez, est la politique de la France.
- La paix aussi demande du courage. Nos peuples ont prouvé qu'ils n'en manquaient pas. C'est ce courage qui nous a liés dans la fraternité d'armes. Sa grandeur fut le refus de se soumettre. Elle reste de travailler à la concorde entre les peuples par dessus les intérêts et les accidents de l'histoire.
- Nous lient en même temps que la mémoire que nous conservons des actes héroïques, la gratitude que nous devons aux morts.
- Voilà pourquoi, dans quelques instants, je confierai au nom de la France, à la ville de Volgograd, en la personne de son maire, la légion d'honneur que nous conférons aux anciens combattants de Stalingrad. Qu'il soit ainsi rendu aux sacrifices du peuple russe l'hommage que notre coeur comme notre raison leur doivent.\

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