Publié le 9 avril 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration du JET (Joint european Torus) à Culham (Grande-Bretagne), lundi 9 avril 1984.

9 avril 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration du JET (Joint european Torus) à Culham (Grande-Bretagne), lundi 9 avril 1984.

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Madame,
- L'opinion publique de nos pays, de nos dix pays, a trop tendance à ne retenir de la construction européenne que les situations de crise qui jalonnent son histoire. Pourtant l'Europe se construit, et il faut des manifestations comme celle-ci pour révéler en pleine lumière un paysage nouveau qui se dessine, ouvert sur l'avenir. Isolés, nos pays ne sont pas toujours capables d'affronter les premières puissances mondiales dans la compétition pour les techniques et les industries d'avenir. Ensemble, cela vient d'être dit, tout est possible. Chaque fois que l'Europe s'unit sur un projet, elle peut être la première au monde.
- Je suis heureux de l'occasion qui m'est donnée, en tant que Président du Conseil des Communautés, d'évoquer ici l'Europe à propos de l'inauguration du JET. Car c'est d'abord une grande réalisation technique où les ingénieurs et les techniciens de douze pays, puisque sont venus se joindre la Suède et la Suisse, ont été aux limites qui seront dépassées de leur talent. La technicité qui a permis de réaliser un appareil aussi exceptionnel, la maîtrise de l'organisation d'une rare complexité, le respect des budgets et des délais fixés, nous les retrouvons dans d'autres programmes technologiques : dans l'aéronautique, l'espace, les industries de l'information, les réacteurs à neutrons rapides dont le premier prototype industriel doit être prochainement mis en service. Nul ne peut, moins encore aujourd'hui, douter de notre capacité de réussir ces grands programmes qui déboucheront sur de nouvelles productions ou sur de nouvelles façons de produire. Ces programmes sont les clés de la croissance économique pour demain.\
Mais le JET est aussi un instrument de recherche fondamental puisqu'il s'agit de fabriquer les plasmas nécessaires aux réactions de fusion, de comprendre leurs propriétés en faisant appel à de nombreuses théories physiques, dans les conditions expérimentales inhabituelles, et de maîtriser progressivement ce qu'on appelle le confinement.
- Le JET s'ajoute ainsi à une liste qui commence à être longue de collaborations européennes en recherche fondamentale au sein de l'organisation européenne de biologie moléculaire, de l'observatoire européen de l'hémisphère austral, du CERN, de l'Agence spatiale européenne `ESA`, de l'Institut Laue-Langevin. A travers ces réalisations apparaît l'émergence d'une communauté scientifique européenne, ici très largement représentée, autour de pôles d'excellence, ouverts sur l'extérieur, exposés, c'est une bonne chose, à la compétition internationale. C'est dans ces lieux d'accueil, qui sont aussi des lieux de formation pour nos jeunes chercheurs, que se crée peu à peu une conscience commune : c'est donc là aussi que l'Europe se construit. Les scientifiques ont l'habitude de se retrouver sur le terrain universel de la science. Ainsi que l'écrivait Frédéric Joliot "La science est un élément fondamental d'unité entre les pensées des hommes dispersés sur le globe".
- Mais je n'oublie pas la finalité des recherches. Même si le terme en est lointain, on vient de nous le dire - quoique après tout quelques décennies, est-ce si lointain que cela ? - nous y serons vite. Nous savons que la maîtrise de l'énergie de fusion à des fins pacifiques est au bout du chemin. Si nous nous lançons ensemble dans des programmes de cette ampleur, c'est que nous sommes convaincus de la nécessité pour les pays industrialisés de se dégager progressivement des énergies non renouvelables. Mme Gandhi, lorsqu'elle a ouvert en septembre 1983 la Conférence mondiale de l'énergie, lançait un appel en ce sens : que les pays industriels réduisent leur consommation en pétrole et en ressources épuisables pour accroître la disponibilité d'énergie des pays en développement. Au-delà des programmes nucléaires actuels fondés sur l'énergie de fission, au-delà des efforts accomplis pour la conservation de l'énergie ou pour l'utilisation des énergies renouvelables immédiatement accessibles, nous avons le sentiment que la maîtrise de l'énergie de fusion nous fera faire un pas en avant considérable. J'ai dit, nous avons le sentiment, mais la communauté scientifique va de certitudes en incertitudes à partir d'expériences sur lesquelles c'est toute l'aventure de l'esprit et donc la certitude qui s'affirme.\
Il nous faudra pour cela prolonger le succès d'une -entreprise comme le JET, jouer du pouvoir multiplicateur des échanges, systématiser les va-et-vient entre laboratoires nationaux et laboratoires européens, rapprocher nos institutions académiques, bâtir à partir de pôles prestigieux comme le JET un véritable espace scientifique européen.
- Voilà, cette inauguration m'autorise à rappeler que la fusion est l'un des dix-huit grands projets de coopération internationale, vous le disiez monsieur le président de la Commission, retenus par le groupe technologie, croissance, emploi, créé en 1982 lors du Sommet des pays industriels ou industrialisés de Versailles. La Communauté européenne y est dès maintenant fortement engagée. Et l'association étroite entre des Européens qui choisissent de constituer une seule et même équipe accroît par là-même la possibilité de coopérer utilement avec nos partenaires, et notamment américains, sur une base équlibrée.
- Si, dans dix ans, nous voulons saluer une réussite comparable au JET, il faudra avec la même détermination - et plus encore peut-être, car le rôle de la recherche et de la technologie dans nos sociétés s'accroît inexorablement - répondre aux exigences du présent, qui sont celles des technologies de l'information et des technologies du vivant. C'est là aussi que se trouvent de nouvelles terres d'aventure : je crois que les chercheurs d'Europe se montreront capables de confirmer dans ces nouvelles directions leur dynamisme, et qu'ils se montreront dignes, comme ici-même, du prodigieux passé de notre continent.\
Je veux pour terminer rendre hommage aux artisans de cette réalisation. La Grande-Bretagne d'abord qui y a pris, comme pays hôte, une part importante. J'y trouve la confirmation d'autres décisions récentes, l'engagement sur le Programme Esprit par exemple, ou, avec les pays extérieurs à la Communauté `CEE` comme c'est le cas ici-même et c'est de bonne méthode, sur l'Airbus A 320, ou bien l'accord qui vient d'être signé de coopération pour le développement des réacteurs rapides.
- Oui, j'exprime au nom de la Communauté européenne mes voeux les plus fervents pour la complète réussite de l'-entreprise grandiose, réelle et symbolique qui s'engage ici.
- Je voudrais enfin, puisque nous sommes en 1984, ne pas manquer cette circonstance, Votre Majesté, pour rappeler que nous en sommes au quatre-vingtième anniversaire de l'Entente Cordiale, c'est-à-dire que c'est à partir d'événements de cet ordre, "entente" et "cordiale" que l'Europe a pris conscience d'elle-même. Ne retirons rien aux autres pays qui contribuent autant que nous à la construction de l'Europe, mais n'oublions pas non plus les jalons décisifs. C'est ce que je voulais vous dire pour conclure, madame, en souhaitant que l'avenir soit plus riche encore de réussites que le passé.\

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