Publié le 26 mars 1984

Entretien entre M. François Mitterrand, Président de la République, et M. Pierre Salinger, San Francisco, lundi 26 mars 1984.

Entretien entre M. François Mitterrand, Président de la République, et M. Pierre Salinger, San Francisco, lundi 26 mars 1984.

26 mars 1984 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION.- Monsieur le Président, je considère qu'une des étapes les plus importantes de votre voyage aux Etats-Unis, c'est cet après-midi, votre rencontre, votre débat avec les chercheurs et les dirigeants de Silicon Valley. Est-ce que vous pouvez me dire quel est le grand intérêt pour vous de cette rencontre, qu'est-ce que vous espérez tirer de cette rencontre ?
- LE PRESIDENT.- Il s'agit là beucoup plus que d'une expérience, d'une réalité intellectuelle, scientifique et industrielle parmi les plus importantes dans le monde. Ce qui m'intéresse surtout, c'est justement cette concentration de force, où la recherche fondamentale est rapidemeent suivie de la recherche appliquée et où la recherche appliquée se branche immédiatement sur l'industrie, et où l'industrie se développe de telle sorte que ce sont les mêmes personnes qui à la fois conçoivent et réalisent. Le fait qu'elles en aient les moyens et qu'elles aient comme support la puissante densité intellectuelle qu'apportent les universités voisines, est un exemple pour moi de ce qu'il faudrait réussir ailleurs, toutes choses étant égales car il ne faut pas identifier traditions françaises et américaines.
- Mais je crois qu'il est nécessaire que beaucoup d'enseignants, beaucoup de praticiens, d'industriels français viennent s'informer ici des politiques £ il y a des leçons à tirer, ensuite on les mettra en oeuvre à notre façon, en France.
- QUESTION.- Et cela, c'est vraiment la caractéristique de San Francisco et ses environs, la coopération entre l'éducation, la science et l'industrie. Est-ce que c'est quelque chose d'applicable en France ?
- LE PRESIDENT.- Je pense que oui. Regardez une ville comme Toulouse £ déjà on observe ce complexe se mettre en place : une puissante université, une branche technologique qui se trouve à la pointe par -rapport à beaucoup d'organisations comparables en Europe, et des grandes industries - notamment l'aéronautique - qui démontrent sur place que la France est capable de supporter les comparaisons. Et à partir de ces puissantes industries, on voit naître toute une série d'autres industries d'initiatives. Des cadres, en particulier se lancent à l'aventure eux-mêmes. Pour cela, le gouvernement met en place - on a commencé, on va continuer -, toute une série de dispositions fiscales pour permettre à ces audacieux de réussir.\
QUESTION.- Je voulais vous dire, au sujet fiscal, parce que c'est certain, en regardant le développement de Silicon Valley, que ce que l'on appelle ici le "venture capital", le capital à risques est né de certaines dispositions des impôts, c'est une des choses fondamentales qui poussent les gens à investir dans cette industrie. Est-ce que c'est quelque chose que vous pourriez envisager pour la France ?
- LE PRESIDENT.- Absolument. Pas quelque chose d'identique : mais nous avons déjà fait adopter un certain nombre de mesures, ou adopté nous-mêmes celles du gouvernement, qui donnent plus de chances au capital à risques £ ces mesures assorties de dispositions fiscales permettent plus aisément d'investir et en même temps de se lancer, comme je le disais, un peu à l'aventure, mais aventure contrôlée. Lorsqu'on est un cadre, un ingénieur, lorsqu'on est capable, lorsqu'on dispose d'une intelligence et d'une technique, mais qu'on n'a pas de capital d'origine, il faut pouvoir essayer de réussir.\
QUESTION.- Cela vous gêne , il me semble qu'il y a une fuite de cerveaux français vers les Etats-Unis. Par exemple, deux des derniers prix Nobel français ont été des Français qui sont devenus américains. `Gérard Debreu, prix Nobel d'économie 1983 et Roger Guillemin, prix Nobel de médecine 1977`
- LE PRESIDENT.- Oui, ce mouvement, je ne dis pas qu'il soit vraiment inversé aujourd'hui, mais il est quand même très ralenti. Très ralenti parce que nous avons développé les crédits à la recherche d'une façon considérable en donnant une priorité à la recherche dans notre budget, depuis déjà deux ans, deux ans et demi, à la culture et en même temps à la formation professionnelle, à la formation des hommes et des femmes capables, sur le terrain, de réaliser.
- J'ai connu l'un des deux prix Nobel que vous venez d'évoquer, le professeur Guillemin, il y a longtemps de cela. Il était venu aux Etats-Unis d'Amérique, mais il souhaitait pouvoir développer ses études pratiques dans des laboratoires en France. Le professeur Guillemin est de Dijon,j'étais moi-même parlementaire de Bourgogne. Nous avions comme cela des échanges de vues et j'ai essayé de contribuer à ce qu'on lui donne les instruments. On ne les lui a pas donnés : un laboratoire à peu près équipé, sans demander trop. Tout cela remonte déjà assez loin dans le passé. Le professeur Guillemin est allé mettre en oeuvre des recherches qu'il avait déjà conçues en France avant de venir ici, là où il a pu les mettre en application £ tant mieux, après tout pour la science £ tant mieux pour lui, car c'est un homme éminent et je n'ai rien d'autre à dire du moment qu'il a apporté un témoignage d'une grande réussite scientifique, on a tout lieu d'être satisfait.\
QUESTION.- On constate en France une certaine baisse de la langue française dans le monde. L'appréciation de la culture française...
- LE PRESIDENT.- Ca se discute. La francophonie représente encore une des grandes bases de la pensée, de la réflexion et de l'expression dans le monde. En tout cas nous nous organisons, nous avons créé les institutions adaptées au développement de la francophonie £ nous avons vraiment décidé de faire un effort précisément pour ne pas connaître ce déclin qui, à l'état naturel, nous menacerait, parce qu'une langue comme la langue anglaise par exemple, a pris le dessus, sur le plan des relations commerciales et des relations économiques, et elle est plus facile à apprendre.
- De ce fait, un effort supplémentaire est exigé pour ceux qui veulent apprendre le français. Alors, pour cela, il faut un bon équipement pédagogique, des enseignants un partout, donc des établissements, des lycées et des collèges, le développement des alliances françaises. Et puis avec nos partenaires francophones, il y en a beaucoup dans le monde, que ce soit aux Etats-Unis d'Amérique, que ce soit en Afrique, en Asie, on observe qu'il existe pas mal de peuples, en tout cas, élites qui s'expriment en Français. Si vous allez à l'Organisation des Nation Unies `ONU`, vous constaterez que beaucoup de participants s'expriment en français. L'autre jour, notre ministre des relations extérieures `Claude Cheysson` a réuni les francophones des Nations Unies il y avait quelques quatre-vings pays qui étaient là et chaque fois que je fais des sondages de ce genre à la Communauté économique européenne `CEE`, sur les dix participants, il y en a sept qui s'expriment couramment en français, qui interviennent en français. Nous avons des atouts, mais il faut les préserver, et c'est une lutte très dure.\
QUESTION.- Dernière question, monsieur le Président, comment sentez-vous la force de la communauté française, ici à San Francisco et peut-être un ou deux mots de votre appréciation de cette ville.
- LE PRESIDENT.- Cette communauté française est assez remarquable, elle a des racines historiques. San Francisco, à l'origine, a comporté une très forte présence française. Cette présence française s'est maintenue, mais naturellement elle a relativement moins d'importance parce que beaucoup d'autres communautés nationales se sont implantées et représentent aujourd'hui les expressions majeures de lavie à San Francisco. Mais au-delà de la tradition, c'est très vivant, on sent d'ailleurs une sorte de symbiose avec les activités américaines de la ville : ce sont très souvent des Américains, ces Français. Beaucoup d'autres sont des Français de France qui reviennent en France et il n'y pas de hiatus entre eux au moment où se fête la semaine française, le 14 juillet, par exemple, eh bien ! on sent que cela touche San Francisco qui y participe, qui se réjouit de cette attache française. Il se sentent chez eux et nous sentons nous qu'il s'agit là d'une des communautés les plus structurées, les plus fortes, les plus vivantes par l'esprit, les activités économique et commerciale, d'Amérique. Disons que nous avons des affinités particulières, et que venant dans votre pays, il est vraiment agréable pour le Président de la République française de trouver une ville comme celle-là et un accueil comme celui-ci, surtout que, San Francisco, indépendamment de l'attrait très puissant que représente la magnificence de son site, la beauté de ces lieux, la façon assez extraordinaire dont cette ville a été construite, arrivant d'ailleurs à une très grande réussite esthétique, fait preuve, à l'intérieur, d'une belle vitalité ! Lorsque je discutais hier avec Mme le Maire de San Francisco `Mme Dianne Feinstein` et les principaux dirigeants de la ville, j'observais une présence d'esprit, une modernité qui montrent bien que cette ville déjà ancienne reste l'une des grandes villes modernes des Etats-Unis d'Amérique.\

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