Publié le 26 mars 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au dîner offert par le "World Affairs Council" et le "Commonwealth Club" à l'hôtel Saint Francis, notamment sur le protectionnisme et les relations économiques internationales, San Francisco, lundi 26 mars 1984.

26 mars 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au dîner offert par le "World Affairs Council" et le "Commonwealth Club" à l'hôtel Saint Francis, notamment sur le protectionnisme et les relations économiques internationales, San Francisco, lundi 26 mars 1984.

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Madame, messieurs les présidents,
- Madame le maire,
- Mesdames,
- Messieurs,
- J'ai accepté avec plaisir l'invitation qui m'avait été faite de parler devant vos deux Clubs réunis, à l'occasion de ma visite à San Francisco. Elle me permet de m'adresser à des responsables importants de la Côte Ouest des Etats-Unis d'Amérique, et de leur dire, brièvement - car comment traiter d'un sujet aussi vaste - ce qu'est aujourd'hui la France et surtout le rôle qu'elle entend jouer dans le monde par -rapport à ses ambitions technologiques et sa politique économique.
- Je sais bien que l'un de vos deux Clubs a davantage le regard tourné vers les problèmes internationaux, que l'autre s'intéresse de près aux problèmes économiques, mais je devais choisir pour ne pas, par un discours trop long, traiter de sujets qui eussent dépassé votre capacité de patience. Aussi, aimerais-je parler brièvement et laisser davantage -cours aux questions, et donc aux réponses. Parce qu'après tout, c'est vous qui déciderez des sujets qui vous intéressent.
- Ne pouvant évidemment traiter tout à la fois, j'ai retenu l'aspect technologique. Je l'ai retenu parce que je viens de passer la journée à Berkeley, à Stanford £ les sujets de conversations ont porté sur ce point. C'est aussi l'une de mes principales préoccupations. Depuis déjà longtemps, j'ai privilégié la recherche, la culture et la formation professionnelle. A une heure où, dans la crise, la France doit modérer ces dépenses, nous avons doublé les crédits de la recherche et ceux de la culture. Parce qu'il nous semblait que pour faire un grand pays, pour lui donner toutes ses chances, il convenait d'abord de privilégier l'avenir et de fonder ses bases dans le présent en donnant la priorité à l'esprit, à la capacité d'invention, de création, par la science et par la beauté. Je vous demande pardon si, dans cet exposé liminaire, je m'en tiens à cet aspect technologique des choses et je souhaite que vos questions l'élargissent. Je répondrai comme je le pourrai, tout aussitôt.\
Les réalisations de votre Etat, la Californie, ne laissent personne indifférent par leur qualité, par leur ampleur, et je crois que la France - et l'Europe - ont beaucoup à tirer des expériences menées chez vous.
- J'ai eu ainsi, depuis deux jours, de nombreux contacts d'un grand intérêt. Je viens de vous dire qu'aujourd'hui j'avais passé de longues heures dans deux Universités voisines de réputation internationale. J'ai pu mesurer à Berkeley, comme à Stanford, l'extraordinaire enthousiasme des étudiants, du corps enseignant, des chercheurs. J'ai rencontré des chefs d'entreprise qui travaillent avec ces derniers en une féconde coopération.
- Certes, la Californie a d'abord su tirer parti de ses ressources naturelles £ riche terre agricole au départ, devenue grande région pétrolière et l'un des principaux foyers de développement industriel des Etats-Unis d'Amérique.
- Mais elle a investi dans l'intellingence, la première, je crois, de toutes les matières premières, force décisive de toutes choses et particulièrement de l'économie de demain. Vous avez su attirer chez vous les meilleurs esprits et développer la plus saine des émulations. Par une législation fiscale habile, vous avez orienté les capitaux disponibles vers le financement des activités les plus prometteuses. Ici, est née, en même temps qu'autour de Boston, une véritable symbiose entre les activités de recherche et le développement industriel et technologique qui y puise ses sources, et c'est cet exemple qui m'inspire. Et voilà que ces succès sont à la base de votre exceptionnelle prospérité, de votre renommée mondiale. Cela justifie que l'on vienne vous voir, souvent de loin. Peut-être une forme de civilisation est-elle en train de naître ? Certes, il n'est pas possible de transposer les modèles d'un pays à l'autre, du moins à l'identique. Vous avez, comme nous, vos traditions, votre originalité, vos pratiques. Mais, je le disais, sachons apprendre chez vous, de même qu'il est important pour vous, je le pense, d'avoir sur l'Europe et sur la France des idées justes. Je souhaite vivement que se multiplient les échanges entre nos Universités. De grandes réussites dans ce domaine s'accomplissent chaque jour. Aujourd'hui même, à Berkeley, a été signé un accord de coopération avec des Universités parisiennes et avec de grandes écoles françaises. Les entreprises aussi, les vôtres, les nôtres, ont de la même façon tout avantage à travailler ensemble dans les secteurs de pointe. C'est déjà le cas £ nous pouvons faire plus et nous pouvons faire mieux.\
D'autant que, comme vous le savez, la France met en oeuvre des programmes technologiques ambitieux : 50 % de notre électricité sont déjà d'origine nucléaire. Bientôt la proportion dépassera 75 %. Il ne nous faut que cinq ans pour construire une centrale nucléaire de 900 mégawatts et notre électricité nucléaire, exportée dans de nombreux pays étrangers, nous permettra de réduire notre dépendance énergétique, car nous, nous n'avons pas de pétrole, notre sous-sol ne nous apporte pas, de ce point de vue, les bienfaits de richesse, les assurances que bien d'autres ont la chance de découvrir.
- Dans le domaine, par exemple, des télécommunications, le système de commutation électronique français est l'un des plus avancés qui soient. Je crois que les télécommunications françaises se trouvent au deuxième rang dans le monde. Nous avons déjà exporté cette technique, la commutation, dans plus de trente pays.
- Notre train à grande vitesse `TGV` inaugure une nouvelle génération de matériel ferroviaire qui permet d'atteindre une vitesse commerciale de 270 km-h entre Paris et Lyon. Comme Atlanta, où j'étais il y a deux jours, San Francisco a précisément choisi une technique française pour construire son métro. On m'a même dit que les rails du célèbre "Cablecar", pour compléter votre inforation, venaient d'Hayange en Lorraine. Je rapporterai en France le modèle réduit bien construit et si évocateur du tramway de San Francisco que j'ai vu dans le passé. Car je suis venu pour la première fois dans votre ville, il y a quelques vingt-cinq ans. J'y suis revenu il y a dix-sept ans. J'ai donc pu observer l'évolution et les progrès. Quant au cable, je ne l'ai pas encore vu mais je pense qu'il existe.
- Prenez l'exemple de Renault, notre premier constructeur automobile français, c'est un spécialiste mondial de la robotique, et je crois bien que Renault va travailler avec une jeune entreprise californienne de lasers industriels.
- Bref, nous nous sommes mis à travailler sur l'avenir industriel de notre pays, ce qui exige un effort rigoureux afin de rétablir ses équilibres fondamentaux, mis à mal par la crise mondiale qui est venue nous frapper à notre tour, de sorte qu'il nous faut faire un puissant effort d'adaptation pour surmonter cette difficulté.\
Nous avons des résultats. Il vaut mieux que je les dise moi-même car parfois je remarque que les qutres l'oublieraient facilement. Et quand je lis la presse, ici et là je ne sais pas pourquoi, la France est parfois traitée sur le -plan économique avec quelque dédain, comme si la politique qui s'y mène provoquait quelque surprise, quelques inquiétude à l'extérieur.
- Eh bien, notre inflation est malheureusement beaucoup plus forte que la vôtre - malheureusement pour nous. J'ai trouvé moi-même lorsque je suis arrivé aux responsabilités du pouvoir 14 % d'inflation. L'an dernier l'inflation était de 9,3 %. Depuis maintenant six mois nous sommes en régime de croisière sur 7,5 % avec pour objectif d'atteindre 5 % à la fin de l'année. C'est notre travail actuel et cela nous rendra tout à fait compétitifs par -rapport à nos voisins, comme l'Allemagne `RFA` en particulier, et pourquoi pas nos voisins plus lointains, comme les Etats-Unis d'Amérique.
- Notre déficit extérieur a diminué de plus de la moitié en 1983 et notre déficit budgétaire reste l'un des deux plus faibles de tout le monde industriel au niveau environ de 3 % du produit intérieur brut `PIB`. Les économistes et les industriels qui sont dans cette salle comprendront ce que cela veut dire. Tandis que les comptes de notre Sécurité sociale, nos comptes sociaux sont équilibrés. Oui, je puis vous le dire : la France redevient l'une des nations les plus compétitives du monde, mais pas encore assez, d'où l'intérêt que je porte aux réussites des autres. Que de leçons à tirer de la qualité du travail, des réussites de l'intelligence aux Etats-Unis d'Amérique !\
Nous avons engagé nous-mêmes, pour moderniser notre industrie, non seulement des efforts d'investissements et de création, mais surtout de formation, parce qu'il faut bien que les jeunes femmes et les jeunes hommes soient formés aux métiers qu'ils exerceront et ces métiers changent. Il faut donc qu'ils soient formés aussi à la mobilité.
- Les grands savants, les grands techniciens avec lesquels j'ai passé un moment à Stanford, ont souligné à quel point, en l'espace de quelques années, l'industrie de pointe modifiera toutes les données de notre vie, y compris les détails de notre vie quotidienne. Plus de la moitié (60, 70 %) des objets dont se serviront dans quinze ans les habitants de nos pays, nous ne les connaissons pas encore. C'est dire l'exigence, la pression des faits, et sur le -plan de l'informatique et sur le -plan de la biologie. Un homme nouveau apparaît avec ses formes de civilisation propres, avec cependant toujours ce problème central qui, lui, reste le même au-delà des modes et des styles, l'éternel problème qui touche à la vie intérieure de chaque individu, de la vie, de la mort, de la joie, du chagrin, auquel aucune technologie ne répondra jamais.
- Or, il faut apprendre aux plus jeunes les métiers qui ne correspondent pas à ceux qui nous ont été appris, enseignés, puis il faut accroître les dimensions. Vous, vous n'en avez pas besoin dans ce vaste pays.\
Mais je pense à notre Europe, à notre Europe à nous, que de souvenirs dans ce mot Europe ! Cette Europe brisée en de très nombreux pays, et déchirée par des guerres, presque des guerres civiles, ensanglantée. La France a perdu un million et demi de jeunes entre 1914-18 `1914 - 1918`, 600000 entre 39 et 45 `1939 - 1945`. Quelle hémorragie ! Cette perte de vies, nous la ressentons encore. Nous nous sommes battus, vous étiez à nos côtés, nous vous devons pour une part notre liberté.
- Et nous avions, comme on disait à l'époque, des ennemis. Ces ennemis, ce sont nos amis d'aujourd'hui dans la construction de l'Europe. Et cette Europe, les pays de cette Europe ont appris à vivre ensemble après des réconciliations de l'immédiat après guerre. J'ai participé moi-même en 1947 - vous voyez cela fait 30 ans - au premier congrès de réconciliation, deux ans après la deuxième guerre mondiale, même pas deux ans. Je me suis retrouvé avec des parlementaires, des parlementaires allemands, des parlementaires italiens et nous avons conçu ensemble la grande construction, qui est loin d'avoir atteint son épanouissement et qui est nécessaire pour chacun de nos pays. Certes, chacun d'entre nous tient à préserver son identité. Mais que d'-entreprises pourraient être menées ensemble ! Je m'y consacre beaucoup présentement, puisque nous avons une institution, la Communauté économique européenne `CEE`, dont j'assume la présidence et qui bute encore sur un certain nombre de problèmes secondaires. J'espère qu'elle saura comprendre que dans le monde moderne, avec les Etats-Unis d'Amérique, le Japon, avec d'autres pays qui aspirent à détenir tous les moyens de l'expansion, l'Europe sera capable de s'affirmer, car en ce qui concerne la France nous agissons comme si nous devions agir seuls, en même temps que nous agissons pour parvenir à construire cet ensemble. Pour nous, beaucoup de problèmes restent à résoudre. La description rapide que j'ai faite de mon pays ne doit pas vous donner l'illusion que je vis seulement dans mes perspectives optimistes. J'essaie de voir, avec un regard froid, en tout cas un regard clair, les difficultés que nous avons à surmonter. Mais je reste convaincu que l'on surmonte toutes les difficultés quand on le veut, quand on y croit. Bref, quand on unit la volonté à l'ambition, je veux dire à un grand projet.\
Les problèmes sont de toutes sortes. Je vais en traiter un demain lorsque je m'arrêterai à côté de Peoria, dont on me dit que c'est une ville test pour les Etats-Unis d'Amérique. Ce que l'on pense à Peoria, l'Amérique doit le penser. Je ne sais pas si c'est exact parce que là je me rapprocherai demain du centre de gravité de l'Amérique profonde. Etais-je à l'extrémité ici ? Géographiquement, oui, mais pas tellement. Enfin à Peoria, j'aurai tout à la fois. Et, avec le ministre de l'agriculture, M. Block, j'observerai l'agro-alimentaire, la production. Je verrai la nature en ce début de printemps commencer à revivre, comme une sorte de reflet de la puissance de ce pays...
- Alors, je sais bien, je le dis tout le temps, on va me le redire tout à l'heure : attention au protectionnisme - européen, bien entendu -. Eh bien moi, je vous dis que, à protectionnisme, protectionnisme et demi, et qu'en réalité si on parle du vin californien et du vin français qui se disputent paraît-il pour savoir qui interdira à l'autre de pénétrer chez lui, je dis : "nous sommes quittes".
- Il faut faire très attention à ce que nous soyions capables les uns et les autres de mettre tout sur la table et d'en finir. C'est le cas de la France par -rapport à ses partenaires de l'Europe et c'est le cas de l'Europe par -rapport à son partenaire américain, et c'est le cas des Etats-Unis d'Amérique par -rapport à leurs partenaires dans ce monde. Il faut parler honnêtement. Les protectionnismes doivent disparaître si nous voulons donner l'élan à la reprise économique, si l'on veut donner toutes ses chances à la concurrence internationale. Je suis prêt à apposer ma signature à tous les accords qui suppriment toutes les formes de protection, bien entendu à la condition que cela soit bilatéral.
- Je pense à notre Europe où nous sommes également, sur le -plan du discours, les uns et les autres contre les protections. Mais je ne sais pas pourquoi, chaque mois d'octobre, les poulets des basses-cours de France ne peuvent plus franchir la Manche, c'est-à-dire aller en Grande-Bretagne. Je me suis interrogé sur ce phénomène parce que la Grande-Bretagne disait chaque fois : qu'est-ce que vous voulez, vos poulets ne sont pas en bonne santé. Je me disais : mais pourquoi les poulets français sont-ils en mauvaise santé chaque fois qu'arrive le mois d'octobre ? D'autant plus que la Grande-Bretagne, généreuse, considérait qu'en février les poulets français avaient retrouvé leur parfaite santé. Et comme cela se produisait chaque année, j'ai fini par comprendre qu'entre octobre et février, il y avait Christmas et que de ce fait, il valait mieux que ce fussent les poulets et les dindes anglais qui fussent rôtis et dévorés dans la nuit de la naissance du Christ.
- Nous vendions de la bière en Allemagne. Voilà que le gouvernement allemand qui est notre ami, avec qui j'entretiens les meilleures relations, a décidé par voie réglementaire que la bière allemande devrait être composée de tous les éléments qui la constituaient au 16ème siècle, ce qui veut dire que les produits que la France met dans sa bière à elle, ne lui permettent plus désormais de traverser la frontière. Je suis sûr que si c'était un Allemand ou un Anglais qui parlait à ma place, il trouverait des exemples dans lesquels il dirait : voilà ce que font les Français.\
Et moi je pourrais vous dire : voilà ce que font les Américains. Mais je suis votre hôte et je ne prétends pas plaider à sens unique. Je me souviens quand même qu'il n'y a pas si longtemps il était vraiment difficile d'acheter du gaz à l'Union soviétique, exactement au même moment où, du côté de l'Amérique, on vendait beaucoup de blé. Voilà pourquoi je me garderai d'évoquer ces sujets y compris le vin californien en oubliant le contexte. A San Francisco je fais une grande comparaison de caractère international : que chacun mette de côté ses protectionnismes et l'on verra, je le pense, un nouvel essor de l'économie s'en suivre. Après tout, faisons marcher nos intelligences, nos compétences. Mettons le meilleur de nous-mêmes. Acceptons de perdre des batailles afin de pouvoir en gagner.
- Nous avons nos défauts. Nous ne sommes pas toujours fidèles à nos principes, nous y manquons. Nous commettons les uns et les autres des fautes historiques.
- Mais nous cherchons et nous voulons avancer sur la même route, celle qu'ont prise vos fondateurs, celle qu'ont prise des pays comme le nôtre, celle qui fait qu'à l'origine de la plupart des institutions internationales qui tendent à l'arbitrage, à la sécurité, à la définition du droit, au droit des citoyens, vous et nous avons apporté notre contribution.
- Voilà. Notre amitié est solide, d'autant plus solide que nous employons le langage de la franchise, que nous nous disons ce qu'il faut se dire, comme dans une vie privée, dans un couple, dans une famille. Connaissez-vous pire ennemi de l'intimité, de l'unité d'une famille que le silence, lorsque le silence conduit à taire tout ce qui fait l'essentiel de la vie personnelle ? Lorsque chacun s'est mûré dans ce silence-là - il y a de bons silences mais pas celui-là - on peut dire que cette famille ou ce couple se sont désagrégés. C'est pourquoi il est très important que dans la vie internationale, l'amitié - c'est une grande amitié qui nous unit, c'est une grande amitié que j'ai pour le peuple américain - oblige à briser les silences et à dire clairement ce que l'on pense des actes des uns ou des autres. A condition, bien entendu, que cela ne soit pas systématique et que cela ne sonne pas comme une provocation ou comme un désaveu et que l'on sache que l'affection, que l'amitié, prévalent sur tout le reste.\
Mais je voudrais que nous ayons, avant de terminer, une vue en commun pour des problèmes qui me paraissent à moi comme les plus importants du monde : les problèmes du tiers monde et de son développement. J'ai toujours vu pour les temps qui viennent une menace - y compris une menace pour la paix - dans ce fossé qui continue de se creuser entre les pays industriels dits "du Nord" et les pays en voie de développement dits "du Sud". J'y vois d'abord l'amputation terrible que représentent cette pauvreté, cette misère qui s'étendent dans ces pays, et qui, sur le -plan purement économique, gèlent la capacité d'expansion de deux milliards d'êtres humains qui seront bien plus nombreux encore dans vingt ans. C'est-à-dire que nous nous appauvrissons nous-mêmes. Nous fermons nos marchés. Chacun d'entre nous cherche à créer, à produire plus de biens qu'il n'en peut lui-même consommer. Ces productions ne se justifient pas car le monde, à l'Est de l'Europe, est, non pas fermé, mais dans l'incapacité d'absorber tout ce que l'on pourrait lui vendre. Et le tiers monde est un marché apparemment vaste mais en réalité fort étroit. Alors où seront les capacités d'expansion que chacun d'entre nous -recherche ?
- Je n'ai pas abordé - vous l'avez constaté - l'aspect purement humain, encore est-il fondamental, parce que généralement cela sert d'alibi : on fait quelque chose comme on fait la charité. Il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de contribuer au développement parce que le développement, c'est la seule chance pour ce milliard d'êtres humains d'échapper aux misères de la faim, du froid, du soleil desséchant, du désert qui gagne du terrain, des maladies, des épidémies. Eviter cette destruction de l'homme ... c'est un devoir que d'y pourvoir quand on le peut.
- Et puis pour nous-mêmes, quelle chance si l'on retrouve l'élan des années de l'immédiat après-guerre, élan venu des Etats-Unis d'Amérique qui s'adressait à l'Europe et qui a permis de créer la plus grande période d'épanouissement économique qu'eut connue notre histoire, entre les années 1950 et 1970. Il faut vraiment mettre en garde les responsables de chacun de nos pays occidentaux contre cette indifférence.\
J'observe les phénomènes qui se produisent lorsque ces pays se révoltent, lorsqu'y fleurissent des mouvements de libération et d'indépendance : les mouvements révolutionnaires. Il ne faut pas confondre : si les révolutions ont pour origine la misère que l'on refuse, la dignité que l'on réclame, il faut être révolutionnaire. S'il s'agit au contraire de substituer des dictatures à d'autres dictatures et d'accroître la misère de l'homme par l'oppression et la politique dogmatique, il faut être contre les révolutions. Et je vois tant de femmes et tant d'hommes sur la terre qui cherchent simplement une chance de vivre. Le devoir de l'Occident c'est de contribuer à leur donner cette chance.
- Voilà ce que je pense personnellement, mais je n'accuse personne car mon pays, comme bien d'autres, a bien des reproches à se faire.
- Je crois à la démocratie mais bien rares sont les pays en voie de développement qui en jouissent. La plupart des gens sont illétrés, analphabètes et, à partir de là, s'implantent les partis uniques, les administrations dominantes, autour d'un chef qui incarne pour un moment l'histoire de ces pays, tandis que l'immense masse reste opprimée. C'est un phénomène presque constant que nous offre l'histoire. Et ce phénomène, comment pourrait-on le combattre, sinon par l'aide, par des ressources nouvelles, l'apprentissage de la démocratie, c'est-à-dire que le plus grand nombre est capable d'apprendre et de savoir. Quand on a appris et quand on sait, alors on domine la matière, cette matière que vos savants près d'ici sont en mesure d'ouvrir jusqu'à l'atome, lui-même déjà visité, pénétré, exploré, la matière à propos de laquelle on s'interroge déjà, la matière si forte, si riche d'énergie, si vivante. Et voilà qu'une question de plus est posée et je pense à Teilhard de Chardin, ce grand savant français qui repose en terre américaine : où se rejoignent l'esprit et la matière ? Je n'y répondrai pas car je n'en sais rien moi-même.
- Que cette interrogation soit possible montre bien où se trouvent les valeurs que des pays comme les Etats-Unis d'Amérique et la France ont le devoir de promouvoir. Votre pays a accompli tant de choses admirables. C'est un pays de liberté. La France est un pays de liberté. Que cela soit le meilleur tissu pour lier nos efforts. Et quand nous serons bientôt dans cette civilisation technologique nouvelle, nous disposerons d'extraordinaires moyens pour faire avancer les valeurs qui sont les nôtres. C'est aussi un peu ce que j'ai retenu de mon voyage en Californie.\
QUESTION.- Il y a dans votre gouvernement quatre ministres communistes qui sont réticents à l'égard de la politique technologique que vous envisagez de promouvoir en France.
- LE PRESIDENT.- Pourquoi précisément ? Je connais des ministres qui ne sont pas communistes et qui ne comprennent rien à la technologie. Et cela ne doit pas exister qu'en France. Les membres communistes au gouvernement, ils sont quatre et je vais vous faire une confidence : ils ne sont pas plus bêtes que les autres. En fait, la question n'est pas celle-là. Quand on passe devant un garde-barrière, il y a toujours une pancarte qui dit : attention, un train peut en cacher un autre. Cette question-là en cache une autre. Car ce n'est pas une affaire de technologie, ce n'est pas une question d'intelligence, de science. Les quatre ministres communistes du gouvernement sont des gens qui savent beaucoup de choses, qui sont allés à l'école, qui ont réfléchi, qui ont un coefficient intellectuel comparable à la moyenne de cette assemblée. Mais çà étonne qu'il y ait des ministres communistes dans un gouvernement français. Peuvent-ils avoir la même diplomatie, la même idée de l'homme, la même idée de la société, ont-ils la même liberté d'esprit ?
- Si j'ai formé un gouvernement avec quatre ministres communistes sur quarante, c'est parce que j'ai voulu, par -rapport à mes engagements, associer toutes les familles du grand mouvement populaire que j'ai cherché à créer, à développer, puis à faire triompher, afin de réaliser un certain nombre d'objectifs surtout des objectifs sociaux qui, selon moi, avait été négligés pendant dix ans, vingt ans, trente ans. Et cette union des forces de production était nécessaire à la réussite de cette -entreprise politique.\
`Suite réponse sur les ministres communistes du gouvernement`
- Mais quand on est membre du gouvernement, on n'est plus le représentant d'un parti. Les membres du gouvernement dépendent du choix du Premier ministre et du Président de la République. Dès qu'ils deviennent ministres, ils ne sont plus les représentants d'un parti. Ils doivent d'ailleurs renoncer à leurs activités en tant que leader ou porte-parole de leurs formations politiques. Le gouvernement doit former un tout .. Et cela, je le voulais par -rapport à mes engagements devant le peuple français. Et je vais vous dire quelque chose qui vous paraîtra peut-être détestable : je ne le regrette pas. Je pense même que sur le -plan de la politique étrangère, les choix que j'ai faits comme responsable de cette politique selon notre Constitution, ont une adhésion beaucoup plus large - parce que je n'ai, a priori, exclu personne parmi ceux qui représentent la masse des travailleurs et des producteurs français.
- Maintenant c'est comme çà. Si cela ne devait plus être comme çà, parce que la politique intérieure devait changer, je verrais bien. C'est le chef de l'Etat, une fois qu'il a nommé son chef de gouvernement, c'est-à-dire son Premier ministre, qui décide. Et mes décisions pour ce gouvernement, elles sont engagées pour un certain type de société, qui est fondamentalement celle que je vous ai décrite tout à l'heure et qui doit, par des libertés individuelles et par des libertés collectives, c'est-à-dire par des lois sociales, faire avancer la France autant que possible. En tout cas, si j'avais à m'expliquer sur ce sujet, je le ferais dans mon pays, mais pas ailleurs.\
QUESTION.- Pierre Salinger, qui s'exprimait récemment devant le Commonwealth Club, a dit que l'inflation était un "mal français".
- LE PRESIDENT.- L'inflation, ce n'est pas un mal français. C'est une maladie qui nous est venue surtout à partir de 1973 - 74 `1974` avec la crise du pétrole, l'augmentation soudaine des produits pétroliers. Et c'est toute l'Europe occidentale, non-productrice de pétrole - il n'y a pas si longtemps que l'Angleterre a trouvé du pétrole maritime, mais nos pays n'en ont pas - qui a été touchée. Il y a eu un premier choc pétrolier. Et puis un deuxième choc pétrolier. Et puis un choc du dollar. Ces trois chocs successifs ont, en effet, perpétué l'inflation et la politique économique, à mon avis très contestable, menée par la France dans les années précédentes, a fait qu'au lieu que ce mal recule suffisamment, comme en Allemagne `RFA`, en Grande-Bretagne et dans d'autres pays, il a chez nous persisté. Et c'est cette fièvre à laquelle je m'attaque aujourd'hui. Mais ne croyez pas que la France soit un pays malade de l'inflation. Il y en a trop par -rapport à ses principaux concurrents - Etats-Unis, Allemagne, Angleterre - mais, par -rapport à la plupart des autres, la France s'achemine actuellement vers un taux raisonnable. J'espère simplement que ce sera le plus tôt possible.\

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