Publié le 26 mars 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université californienne de Berkeley, lundi 26 mars 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université californienne de Berkeley, lundi 26 mars 1984.

26 mars 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le président de l'université de Californie,
- Monsieur le chancelier,
- Si j'ai tenu à venir chez vous, c'est pour me rendre compte par moi-même des conditions qui ont rendu possible un développement scientifique et industriel rarement égalé. De ce que j'ai lu, de ce qui a été dit, de ce que j'ai déjà observé, je retire un certain nombre d'enseignements utiles.
- La qualité du système universitaire, d'abord.
- En 1983, l'Université de Berkeley a été désignée comme la première université des Etats-Unis d'Amérique pour la qualité de l'enseignement dispensé et le niveau des publications. Et ce qu'il y a de remarquable dans cette notoriété c'est qu'elle est fondée à la fois sur les sciences exactes, sur les sciences humaines et sur un éventail exceptionnel de disciplines. Nous avons aussi la conviction, en France, que c'est à l'intersection des disciplines que se posent les questions essentielles et que se produiront les progrès déterminants.
- Certains opposent démocratisation et qualité. Je crois que c'est une fausse querelle. Les sociétés modernes requièrent, comme c'est le cas dans votre pays, qu'un pourcentage très élevé de la population puisse poursuivre une formation universitaire.\
La liaison université - économie, c'est la deuxième dominante observée dans une université comme la vôtre. C'est une des clefs de votre réussite et, pour nous, en France, un de nos objectifs actuels pour assumer la continuité, la fécondité de la recherche, comme la diffusion, dans le tissu économique, des innovations. Nous nous y employons, dans mon pays, en prenant le problème à son début : donner aux individus, à chaque individu, une formation initiale aussi élevée que possible. Je le disais à l'instant, il faut que ces jeunes gens soient prédisposés à recycler leurs connaissances à tous les ages de leur vie et à s'ouvrir à des coopérations extérieures à leur domaine d'activité, en passant de l'un à l'autre s'il le faut, pour changer plus aisément de profession et suivre le mouvement des changements économiques.
- Nous avons, en France, créé un réseau de communications qui est déjà le -fruit de coopérations de ce type et qui comporte l'utilisation conjointe de technologies qui, jusqu'ici, n'avaient été associées que dans quelques domaines, le domaine militaire et le domaine spatial. Ces technologies touchent déjà la masse des citoyens dans leur vie quotidienne, personnelle,professionnelle, qu'il s'agisse de télécommunications - technologie dans laquelle la France se trouvau premier rang - de télématique ou d'imagerie médicale. Pour progresser dans cette voie, développons, mesdames et messieurs, vous tous qui êtes là, la coopération entre les grands pôles intellectuels et scientifiques de nos pays.
- Comme, en particulier, cela devient plus que jamais nécessaire entre le Nord, industriel, et le Sud des pays en voie de développement, c'est une des vérités sur lesquelles j'insiste partout où je passe. Lorsque l'on parle des pays en voie de développement, il ne s'agit pas seulement d'un point de vue humanitaire, ce serait très insuffisant, même si cela était naturellement nécessaire £ nous ne progressons pas les uns sans les autres, les uns contre les autres £ c'est dans l'intérêt des pays industriels qu'il faut promouvoir partout l'élan des technologies modèles, la relance de l'activité et - disons les choses - l'arrêt de la compétition sauvage entre les prix et les matières premières.\
La coopération franco-américaine, quant à elle, peut s'appliquer à des domaines aussi différents que la médecine, l'océanographie, l'espace, l'énergie, l'électronique, que sais-je encore ? Aujourd'hui, et je m'en réjouis, six universités de Paris et les Grandes Ecoles de France signent avec l'Université de Berkeley une déclaration commune. J'ai pu saluer en entrant ici un certain nombre de présidents d'universités, en même temps que Mme le Recteur de l'Université de Paris et diverses personnalités du monde scientifique, qui sont présentes dans cette salle. Nous avons beaucoup à apprendre de vous et je pense que nous pouvons vous apporter quelque chose ... Cela arrive et cela doit arriver encore plus ! C'est une question de volonté et d'ambition, et cette volonté et cette ambition, nous l'avons. Nos universités, ces grandes écoles ont déjà beaucoup agi, non seulement pour former, comme cela était normal, leurs élèves qui sont d'un bon niveau reconnu partout dans le monde, mais encore pour former les autres, pour former les chômeurs qui, à l'heure actuelle suivent des stages, déjà maintenant par dizaines de milliers, bientôt par centaines de milliers £ ces chômeurs sont formés par des jeunes gens bénévoles, eux-mêmes encore dans les grandes écoles et qui se passionnent pour cette tâche, pour qu'il y ait, d'une intelligence à l'autre, un transfert de connaissances qui permette en même temps à notre économie de s'adapter aux besoins actuels et aux besoins nouveaux.
- Pendant trois ans,tantôt à Berkeley, tantôt en France, six universités de Paris et les Grandes Ecoles de France, conviennent de réunir leurs efforts et leurs connaissances avec l'Université de Berkeley pour promouvoir leurs recherches et leurs échanges de chercheurs, d'enseignants et d'étudiants. Déjà, j'ai pu rencontrer, au long de ce passage très vivant et très sympathique, depuis que je suis entré dans la campus de votre université, un certain nombre d'étudiants français. Je n'ai pas la veine nationaliste au point de m'éblouir lorsque je rencontre un français quelque part mais, j'avoue que j'aime bien quand même en rencontrer, ce qui ne me fait pas dédaigner du tout la rencontre utile avec les étudiants américains, et avec tous ceux qui sont venus chez vous parce qu'ils avaient quelque chose à apprendre de plus. Et je voudrais en effet que cet échange s'accroisse. Beaucoup de disciplines sont enseignées ici £ c'est un nombre record de disciplines variées. En effet, notre civilisation ne peut être que polyvalente, de même qu'elle ne peut se former qu'à l'enseignement du plus grand nombre possible de cultures confrontées.
- Je souhaite que cet accord en préfigure d'autres, qui s'appliquent dans les meilleurs conditions. Il faudra y veiller £ les grandes idées, les grands projets, onttoujours besoin ensuite d'être suivis de près. Environ deux cents étudiants français fréquentent les départements de sciences, d'ingénierie des universités californiennes. On remarquera combien ce chiffre est insuffisant.\
Monsieur le chancelier, vous êtes ici à Berkeley au coeur des questions que pose aujourd'hui l'évolution de notre société. Le mythe du progrès n'est certes pas nouveau mais ce sont nos sociétés occidentales qui en ont posé les fondements et ont du même coup donné à ce mythe des proportions illimitées. Seulement vous le savez bien, vous le vivez et combien d'étudiants me le faisaient observer quand ce ne serait que par les pancartes qu'ils affichaient, à quel point il y a parfois contradiction. Aux espérances que suscite ce progrès se mêlent aussi craintes et interrogations : la crainte d'un recul dans la capacité de l'homme à maitriser son destin, à aborder de plain pied des problèmes fondamentaux, qui restent quand même des problèmes de culture.
- Aussi, après avoir parlé, en commençant, des liens qui doivent être naturels et fructueux entre université et industrie, j'ajouterai que la réflexion sur la façon dont nos sociétés doivent franchir les nouvelles étapes qui arrivent doit être conduite en confiance mutuelle par tous : vous, chercheurs, vous, femmes et hommes de science, vous, étudiants, qui accéderez à bien des responsabilités et qui, en même temps et surtout, accroîtrez votre capital de savoir et donc l'affirmation de votre propre personnalité, sans oublier les hommes d'Etat, les responsables de nos sociétés qui doivent s'informer. Si leur rôle n'est pas toujours de conduire - c'est une fausse conception de l'autorité de l'Etat - il est au moins de contribuer, d'aider, de donner le moyen - sans quoi que d'initiatives seraient perdues ! - aux uns et aux autres, ensemble de faire en sorte que les doutes soient salutaires et non démobilisateurs. Il m'est arrivé, dans un débat public en France, de faire remarquer que j'aime ceux qui cherchent et que je me méfie un peu de ceux qui trouvent. Ce n'est pas une excellente définition scientifique, mais passons du -plan scientifique au -plan moral et intellectuel et je vous assure que la question mérite d'être posée. Je veux dire par là qu'il faut surtout que, dans le système politique, dans un domaine qui n'est pas celui de la métaphysique, ce que l'on trouve ne se transforme pas en dogme, de telle sorte que chacun soit contraint de se couler dans un moule. La tentation du dogme est la tentation la plus répandue dans le monde, et pas seulement là où l'on croit.
- Je souhaite que tout cela soit le point de départ d'une nouvelle renaissance et pas l'amorce d'une démission ou d'une soumission qui représenterait un recul de l'espérance.\
J'ai été très sensible, monsieur le chancelier, mesdameset messieurs, et vous aussi monsieur le président, à l'accueil qui m'est réservé dans votre université. C'est la deuxième fois que j'y viens - la première fois était peut-être un petit peu plus discrète - mais j'en tire, pour moi-même un enseignement humain.
- Par -rapport aux responsabilités qui sont les miennes dans mon pays et sur le -plan international, c'est une source de force et d'énergie que de rencontrer ici la jeunesse qui travaille, la jeunesse qui veut, la jeunesse qui s'interroge. Les éternelles questions qui se posent à l'homme dans son travail, sans doute la marche de son esprit, mais aussi par -rapport à sa vie, par -rapport à son destin : est-il plus exaltantes, plus nécessaires questions ? En tout cas, je me les pose, moi aussi et lorsque je rencontre des femmes et des hommes plus jeunes que moi, lorsque j'évoque toute l'évolution de ces quinze à vingt dernières années, je sais bien que les modes, les styles, les expressions changent, les sciences, les techniques, parfois les moeurs. Mais je sais qu'il existe aussi une identité permanente et c'est surtout celle-là qui m'intéresse.\

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