Publié le 25 mars 1984

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à la radio "France Cable Communications", San Francisco, dimanche 25 mars 1984.

25 mars 1984 - Seul le prononcé fait foi

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à la radio "France Cable Communications", San Francisco, dimanche 25 mars 1984.

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QUESTION.- Monsieur le Président de la République, pour R COM, soit 80 radios libres en France. Tout le monde a été frappé à Washington des liens anciens que vous avez évoqués avec les Etats-Unis, d'une histoire que vous avez racontée sur votre enfance d'abord et de vos premiers voyages que vous avez évoqués. Pouvez-vous préciser la -nature de ces deux contacts et l'Amérique d'aujourd'hui est-elle fidèle à l'image de votre enfance ?
- LE PRESIDENT.- J'avais beaucoup entendu parler des Etats-Unis d'Amérique dans ma famille, dans mon petit pays natal, à Jarnac près de Cognac, parce que les habitudes du négoce de cette région ont, depuis longtemps, créé des relations particulières avec quelques pays où le Cognac s'exporte, c'est-à-dire les Etats-Unis d'Amérique, la Grande-Bretagne, les pays Scandinaves. Ce n'était pas mon cas personnellement, je n'étais pas d'une famille qui produisait ou négociait du Cognac, mais celui de mes camarades, de mes amis. La plupart de ces garçons, et aussi de ces filles, à 16 ans, 17 ans, 18 ans, avaient beaucoup voyagé, étaient allés passer une année pour apprendre une langue et beaucoup allaient aux Etats-Unis d'Amérique. C'était donc un sujet de conversation très commun dans notre petite ville. En même temps ces jeunes gens revenaient le plus souvent avec des camarades de leur âge, venus des Etats-Unis d'Amérique avec lesquels nous discutions beaucoup. Donc toute une ambiance et à cet âge-là je savais beaucoup de choses sur les Etats-Unis d'Amérique de l'époque, sur leur façon de vivre, sur leurs goûts et j'avais quelque admiration pour ces jeunes gens qui, généralement, étaient, peut-être, mieux organisés que nous sur le -plan sportif, qui réalisaient aux yeux de certains de petits exploits et qui avaient une bonne armature intellectuelle. Ils avaient aussi une certaine disposition d'esprit qui rencontrait dans ce pays d'origine protestante, ce qui n'était pas non plus le cas de ma famille mais c'était toujours le milieu dans lequel nous vivions, une haute habitude de la lecture de la Bible, qui était le livre quotidien et donc, venant toujours de ces milieux une sorte de relation intellectuelle et religieuse avec la plus haute tradition américaine.
- Bref tout un ensemble, un tissu, une sorte d'impression culturelle qui faisait que j'avais un certain goût pour ces Etats-Unis d'Amérique, vus d'une façon peut-être un peu mythique, celle d'une génération, la génération des jeunes gens qui avaient 16 ans, 17 ans, 18 ans au moins en 1930, mais c'était aussi une projection sur le passé de certains Etats-Unis d'Amérique qui avaient plus d'un siècle d'âge. Ce sont des impressions d'enfance.\
`Suite réponse`
- Je suis venu aux Etats-Unis d'Amérique pour la première fois en 1946 parce que j'avais été curieux et que j'organisais un circuit de conférence sur lequel il me fallait trouver un support matériel et j'ai beaucoup circulé pendant un mois à peu près avant d'aller dans les mêmes conditions au Brésil et de revenir finalement en France. Cela m'a occupé de nombreuses semaines, le voyage total, puis je suis revenu en France pour être élu peu après pour la première fois député à l'Assemblée nationale et je suis resté par la suite au Parlement d'une façon ou d'une autre pendant 35 ans.
- Pendant ce temps je suis revenu aux Etats-Unis d'Amérique une dizaine de fois peut-être et j'ai approfondi mes connaissances, surtout dans les années 1967 - 1968, en allant systématiquement dans les deux tiers des Etats et en rencontrant surtout les milieux universitaires, ce qui était à ma portée, mais en m'informant aussi beaucoup des conditions de vie, économiques et sociales. Les souvenirs de 1946 sont plus importants que les autres parce que c'était la première fois et que j'ai reçu de plein fouet la vision des Etats-Unis d'Amérique au lendemain de la guerre alors que moi je sortais d'une Europe meurtrie à ce point qu'on n'y voyait plus que les destructions £ je voyais les Etats-Unis d'Amérique dans leur montée en puissance avant de devenir ce qu'ils sont aujourd'hui.\
QUESTION.- Monsieur le Président de la République, je vous pose la seconde question. Vous préconisez en France une révolution technologique de style californien. Mais comment pensez-vous faire passer l'esprit de Silicon Valley dans un pays marqué par l'empreinte de Colbert, où les lois ont été dictées par Napoléon, alors qu'ici à San Francisco 80 % des entreprises ont moins de cinq ans ?
- LE PRESIDENT.- Ce n'est bien sûr pas facile. Il est certain qu'il y a des traditions françaises qui ne ressemblent guère aux traditions américaines et ce n'est pas une affaire de choix politique. La France conservatrice est une France dirigiste et centralisatrice. La France à direction socialiste est une France qui finalement est plus ouverte, elle a organisé la décentralisation et cherche à diminer le pouvoir de la bureaucratie, elle n'y parvient pas toujours bien entendu parce que notre tradition est essentiellement celle qui veut une capitale, un Etat central, un pouvoir qui réunit dans ses mains tous les fils.
- Vous avez cité très utilement Napoléon Ier et Colbert. Il faut certes rappeler tout l'effort de la monarchie française pour arriver à rassembler dans ses mains les terres françaises et par la suite on observe tout naturellement le même effort qui d'ailleurs se comprend fort bien parce qu'il fallait rassembler, il fallait unifier. Une étude récente que je lisais montrait qu'il y a simplement 120 ans dans toute la moitié de la France il n'y avait qu'une commune sur quinze dans laquelle on parlait français. Donc il a fallu unifier, cette démarche est parfaitement compréhensible. Mais depuis maintenant un bon siècle, avec les évolutions de la technique, avec les moyens de communication, il est presque nuisible au contraire de ne pas restituer à chaque groupe culturel, à chaque groupe géographique, un moyen de s'exprimer. D'un excès de centralisation donc pourrait naître et par là-même se développer des envies d'éclatement £ il faut donc trouver la bonne harmonie, ce n'est pas aisé tous les jours entre un pouvoir qui doit se faire respecter partout car la France doit rester la France et être en même temps un moyen de libérer les énergie créatrices partout où elles se font jour.\
`Suite réponse`
- La technologie précisément est l'un des domaines où s'applique ce type de réflexion bien qu'il ne faille pas là-dessus être pessimiste £ je ne cherche pas à développer en France la société américaine, je cherche à tirer les meilleures leçons d'une très haute connaissance dans certains secteurs de pointe, de plus de disponibilité, vous l'avez dit aussi, d'une rapidité d'exécution, d'une mobilité de la pensée de l'action qui donne à ce pays une allure qui lui confère une capacité dont nous serions en droit d'être jaloux, mais enfin il faut prendre notre pays tel qu'il est, il a ses vertus, il a aussi ses avantages. En tout cas, on observe dans notre pays et dans beaucoup de villes, pas simplement à Paris, un essor extrêmement puissant des intelligences, des énergies, de ceux qui conçoivent et qui sont ceux qui réalisent le plus souvent, et je cherche à ce que ce soit le plus souvent, afin précisément de réduire le circuit, le passage direct de la recherche fondamentale à la recherche appliquée et à la recherche fondamenindustrielle et ensuite à l'entreprise elle-même. Et nous avons des centres très importants. L'autre jour je faisais une visite à Toulouse, qui est maintenant une grande ville universitaire et technologique, et de plus en plus se multiplient des exemples de ce genre. Mon voyage d'aujourd'hui par exemple à Berkeley et Stanford, Silicon Valley, celui que je ferai à Pittsburgh demain soir, vont exclusivement dans ce sens. J'essaie d'être mieux informé.\
QUESTION.- Monsieur le Président de la République, que pensez-vous pour R COM de l'avenir des radios libres dans notre pays ? Ne constituent-elles pas ces petites unités énergiques de création qui sont ici considérées comme l'avenir ? Je vous pose cette question aux Etats-Unis où il y a 8000 radios et après que vous soyez passé aussi bien à CNN à Atlanta qu'à Meet the Press, NBC.
- LE PRESIDENT.- Si je n'étais pas pour je n'aurais pas donné le coup d'envoi, car c'est bien avec les gouvernements que j'ai constitués que sont nées, qu'ont pu se développer et qu'ont été reconnues les radios libres. Jusqu'en 1981 aucune n'était autorisée et les poursuites judiciaires s'abattaient sur ceux qui s'engageaient dans cette voie, j'ai eu l'occasion moi-même de le vérifier ! On se plaint qu'il n'y ait pas assez d'autorisations, mais c'est la Haute Autorité qui les décerne et cela fait quand même environ actuellement 850 radios libres, 850 sur l'ensemble du territoire. Il ne m'appartient pas de juger s'il y a le moyen disons "spatial" d'en contenir davantage. Je sais bien qu'il reste des problèmes délicats, notamment celui de la publicité : c'est un dossier que j'étudie et pour lequel j'essaie d'être logique avec moi-même, c'est-à-dire de faire que ces radios puissent représenter une forme d'expression tout à fait conforme à ce que j'ai voulu. Je m'exprime devant vous dans cet esprit et c'est vrai que l'exemple américain est à cet égard très intéressant. Il n'y a jamais eu de monopole, le monopole ce n'est pas moi qui l'ai créé, il existe, il présente aussi de grands avantages. La France est un pays moins étendu, pardonnez cette vérité de La Palice, que les Etats-Unis d'Amérique et il faut tenir compte du fait qu'il existe déjà une tradition du service public dont procède pour l'essentiel la création des moyens de la radio et de la télévision avec des grands postes et des grandes chaînes, la création a pu se développer dans ces conditions assez ramarquables. Voilà ce que je puis vous dire là-dessus en achevant cette intervention et en vous disant que c'est un des dossiers qui restent vraiment présents sur ma table de travail.\
QUESTION.- Merci monsieur le Président. Une dernière question si vous le voulez bien sur la politique américaine. Vous avez salué le maire noir et démocrate d'Atlanta, vous avez désiré rencontrer Mme Feinstein, maire démocrate de San Francisco où aura lieu en juillet la Convention démocrate. Est-ce indiquer une préférence pour l'élection prochaine du Président des Etats-Unis par -rapport au républicain Reagan à qui vous avez rendu visite en visite d'Etat ?
- LE PRESIDENT.- Je ne m'occupe pas, surtout ici de la politique intérieure américaine. C'est une question de convenance, de courtoisie et en même temps je crois d'usage parfaitement compréhensible. Je n'ai pas décidé d'aller voir le maire démocrate d'Atlanta et le maire démocrate de San Francisco, j'ai décidé d'aller à Atlanta et à San Francisco, et je me réjouis que dans ces deux villes, soient à la tête de la gestion municipale des personnalités aussi puissantes qu'Andrew Young à Atlanta et Mme Feinstein à San Francisco.
- Il se trouve que pour moi c'est une relation très intéressante, très instructive. A vrai dire à Atlanta j'étais attiré aussi par une raison, enfin surtout par une raison, c'est que c'est la ville de Martin Luther King dont Andrew Young est le continuateur £ quant à San Francisco, alors là vraiment c'est la ville où est la plus marquée l'influence française à travers le siècle et même davantage. C'était donc les deux raisons fortes. Mais que s'y soit ajoutée une rencontre avec deux personnalités de la qualité de celles dont nous parlons c'est une chance, et s'il se trouve en plus qu'elles soient démocrates, c'est bien. Il n'y a aucune raison après tout que je ne rencontre que des Républicains et vice-versa. C'est la géopolitique des Etats-Unis d'Amérique. Il était bon que je pusse rencontrer les uns et les autres.
- LE JOURNALISTE.- Merci monsieur le Président de la République de cette interview exclusive accordée à R Communications, c'est-à-dire 80 radios libres en France.\

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