Publié le 18 mars 1984

Article de M. François Mitterrand, Président de la République, pour le magazine américain "Parade", publié le dimanche 18 mars 1984.

Article de M. François Mitterrand, Président de la République, pour le magazine américain "Parade", publié le dimanche 18 mars 1984.

18 mars 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Pour les jeunes générations de lecteurs qui n'ont connu que la paix, les questions que je vais aborder peuvent paraître bien abstraites. De leur solution dépend néanmoins ce qui nous tient à tous le plus à coeur, la construction d'un monde où chacun pourra faire preuve de l'esprit d'-entreprise et de la créativité qui constituent ce que vous appelez l'esprit pionnier.
- La visite d'Etat que je vais commencer dans trois jours à l'invitation du président Reagan sera la onzième que j'effectuerai dans votre pays. Je m'y suis rendu pour la première fois en 1946, à lâge de trente ans. Je me souviens à l'époque avoir été frappé par le contraste entre une Europe dévastée et des Etats-Unis d'Amérique qui, après avoir apporté toute leur énergie à la libération de notre continent, offraient l'image des bienfaits que la paix pouvait apporter.\
Ma conviction a toujours été que la paix - comme la liberté - n'est jamais donnée, qu'elle est une conquête permanente. Tout déséquilibre militaire crée un risque de guerre et c'est parce que nous ne l'avons pas compris dans les années 30 `1930` que nous avons dû subir la seconde guerre mondiale.
- Cette leçon a une actualité : le pacifisme - quelle que soit sa valeur morale - ne garantit malheureusement pas la paix. C'est la raison pour laquelle j'ai proposé et défendu le principe fondamental de l'équilibre des forces en vertu duquel j'ai approuvé le déploiement en Europe des missiles américains `fusées Pershing` capables d'équilibrer les SS 20 soviétiques. Bien entendu j'ai toujours ajouté que je souhaitais que cet équilibre se situât au plus bas niveau possible et j'ai déploré que la négociation de Genève ne l'eût pas permis ce qui eût évité l'escalade actuelle. Les Soviétiques auraient dû comprendre et admettre qu'il était impossible d'accepter la présence massive des SS 20.
- Dans les périodes de turbulence que nous vivons il est essentiel dêtre solidaire de ses amis. Les Etats-Unis et la France font partie de la même alliance, le traité de l'Atlantique Nord, signé le 4 avril 1949. Tout au long de leur histoire, la France et l'Amérique ont d'ailleurs été du même côté dans les moments difficiles, que ce soit lors du blocus de Berlin, de l'incident de l'avion U 2 ou de la crise de Cuba. Mes amis britanniques me pardonneront-ils de rappeler que nous sommes même le plus ancien allié des Etats-Unis, puisque nous sommes amis d'avant la naissance.
- Ces dernières années, nous n'avons pas eu de mal à nous trouver d'accord sur l'essentiel et je crois pouvoir dire qu'à l'heure actuelle, au sein de l'Alliance atlantique, les Etats-Unis et la France savent qu'en cas de besoin ils pourraient compter l'un sur l'autre.\
Je voudrais particulièrement attirer l'attention sur des points chauds importants dans le monde aujourd'hui : le Proche-Orient, le Tchad et l'Amérique centrale.
- La présence militaire de la France au Liban et au Tchad répond à des obligations issues de l'histoire qui doivent être assumées, et à la demande des gouvernements légitimes de ces deux pays.
- Au Liban, les soldats français ont, au péril de leur vie, évité le renouvellement des massacres de populations civiles. Au Tchad leur présence a arrêté la guerre civile et préservé l'équilibre de l'Afrique noire.
- Le seul objectif de la France dans ces deux pays est de contribuer au rétablissement et au maintien de la paix, de l'indépendance et de la souveraineté. La réconciliation nationale en est, dans les deux cas, la condition. La France cherche à la hâter, ce qui permettra à nos soldats de rentrer chez nous. Mais il est temps que la communauté internationale assume ses responsabilités au regard de la paix. Au Proche-Orient nous soutiendrons toute tentative susceptible d'aboutir à une solution qui reconnaisse et garantisse les droits de tous les Etats et de tous les peuples de la région.
- Il a pu cependant nous arriver, et il nous arrivera encore, de ne pas faire, sur tel ou tel problème, le même choix. Nous avons ainsi analysé différemment les origines des conflits dans le tiers monde. Ainsi, les peuples d'Amérique latine, en-particulier, manifestent leur volonté de s'affranchir des dominations économiques et de conquérir des droits civiques et politiques £ ces aspirations sont légitimes. Sinon, nous pensons que ces aspirations déçues seront sources de nouvelles violences et conduiront ces peuples à rechercher le soutien des seuls pays capables de les aider dans leur lutte - et ces pays, on le sait, ne sont pas en Occident.\
On a beaucoup reproché à la France dans votre pays d'avoir pris la décision de quitter le commandement intégré de l'OTAN, comme si ainsi nous avions quitté l'Alliance atlantique... Les débuts de notre force nationale de dissuasion ont également été vus à Washington d'un mauvais oeil. Et pourtant ce sont autant de décisions qui expliquent aujourd'hui notre solidité. Les Français se sentent responsables de leur propre défense. Il n'y a, dans mon pays, ni sentiment neutraliste, ni mouvements pacifistes puissants. La France a les moyens de sa défense.
- Comme quoi, l'expression de différences, voire même de divergences parfois, à l'intérieur d'une alliance, loin d'en miner la cohésion, est indispensable à sa vitalité. C'est au demeurant ce qui distingue les relations entre les démocraties qui forment notre alliance des -rapports entre pays de l'autre bloc qui laissent peu de place à l'autonomie de chacun.
- Ne parler que de l'Alliance donnerait une vision incomplète du monde en 1984. Je sais combien l'avenir des relations américano - soviétiques vous préoccupe. Nous autres Français vivons sur le même continent que les Russes. Nous n'avons pas d'hostilité à leur égard. Mieux, nous avons avec eux des relations séculaires amicales. Avec le déploiement des euromissiles une étape a été franchie. Il ne serait pas sage de s'y arrêter. Parce que nous avons confiance en nous-mêmes, nous ne devons pas hésiter à dialoguer avec l'Union soviétique. La fermeté de notre langage et de notre action ne saurait interdire la constance des relations.
- Dans le domaine politique, je pense que les grandes nations du monde doivent toujours rechercher le dialogue, dès lors que les bases en sont claires.\
Au demeurant, dans le domaine commercial, nous avons toujours été favorables au maintien des échanges.
- La capacité de création, d'adaptation et de renouvellement s'est manifestée de bien des façons dans votre histoire. Vous avez souvent pris la tête de la modernisation et du développement des nouvelles technologies £ en ce moment même vos romanciers, vos peintres, vos musiciens, tant de cinéastes, tant d'artistes - j'entretiens des relations amicales avec nombre d'entre eux - illustrent cette créativité.
- Nous aussi, en France, même si le contexte est différent, sommes aujourd'hui attelés à une formidable tâche de modernisation. La France n'est pas seulement le pays de la gastronomie, des parfums et de la mode, ce qui est déjà fort bien. Nous sommes le pays du train à grande vitesse `TGV` et, plus largement, de tous les moyens de transport : automobile, métro, hélicoptère. Le pays aussi qui a apporté la contribution essentielle à la fabrication de l'avion Airbus comme à celle de la fusée Ariane.
- Nous avons développé une industrie nucléaire qui couvre tout le cycle, de l'extraction à la production d'électricité. Plus de 50 % de l'électricité française en provient. Et il existe, vous le savez, une grande tradition française de recherche scientifique et d'invention.
- En 1981, la France se situait au cinquième rang pour l'effort de recherche. Les efforts actuellement entrepris devraient bientôt nous mettre au troisième rang mondial.
- Notre volonté d'être parmi les meilleurs dans les domaines d'avenir fait que nous acceptons pleinement le jeu de la concurrence internationale loyale. Nous sommes l'un des pays dont l'économie est la plus ouverte sur l'extérieur.\
Cette modernisation industrielle est menée avec le souci permanent d'une politique sociale ambitieuse : non seulement quasi gratuité des soins médicaux et de l'enseignement, retraite à 60 ans, congés de maternité, mais aussi durée du travail hebdomadaire ramenée à 39 heures, lutte contre les discriminations entre hommes et femmes, élargissement des droits des travailleurs dans l'entreprise et surtout effort considérablement accru de formation : des jeunes, des chômeurs, formation permanente.
- J'espère que cet article a éclairé certains des grands problèmes que le président Reagan et moi-même aborderons cette semaine, à Washington. Tous sont importants, pour nous, pour vous, pour le monde. Au premier rang d'entre eux, la première de nos richesses, la paix.\

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