Publié le 14 février 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la cérémonie en mémoire des résistants Bertie Albrecht et Jacques Guéritaine à Cluny, mardi 14 février 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la cérémonie en mémoire des résistants Bertie Albrecht et Jacques Guéritaine à Cluny, mardi 14 février 1984.

14 février 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Monsieur le président du conseil général,
- Mesdames et messieurs,
- Tous ces souvenirs ont été évoqués. Ceux qui les ont vécus ont médité, reconnu les noms de leurs voisins, de leurs amis. Pour ceux qui, plus jeunes ou venus de l'extérieur, n'ont connu cette histoire que de loin, mais la vivent intensément dans le sentiment patriotique qui nous étreint, cela retracera une page importante de l'histoire de la France.
- On vous l'a dit, cette petite ville tant marquée par les siècles illustres, cette petite ville encore riche de pierres assemblées ou de pierres détruites, si forte dans tout le souvenir de la France, s'est trouvée pendant la dernière guerre au centre de l'une des actions les plus fortes, les plus coordonnées et les plus constantes, de ce qu'on appela plus tard "la Résistance".
- On vous l'a dit encore, cette petite ville a connu les arrestations massives, la déportation, les deuils puis les bombardements. Au moment même où parvenaient les troupes venues de l'Ouest sur le sol normand, Cluny et sa région, en avance sur le reste la France, se libéraient grâce à l'audace de leurs maquis qui tenaient toutes les routes avoisinantes. J'ai moi-même assisté à l'un des parachutages dont les images photographiques figurent dans votre exposition, et j'ai vu ce qu'était une population avec ses charettes, ses chariots, les chevaux, les vaches attelées, tandis que par une sorte de paradoxe, on allait chercher les containers qui venaient de tomber du ciel, tout cela en plein jour, tandis que les Allemands, d'assez loin, devaient considérer le spectacle.
- Mais Cluny compte ses morts. Et ceux qui se sont exprimés avant moi et qui représentent cette collectivité, qui, l'un et l'autre, ont d'ailleurs été et sont encore maires de Cluny, ceux qui ont ce grand honneur de représenter, à des -titres divers, l'hôtel de ville et le conseil général, une aussi noble collectivité, ont dit parfaitement ce qu'il convenait d'exprimer.
- On a bien voulu rappeler au passage que j'avais, moi-même, inauguré le monument aux morts - les morts de 39 - 45 `1939 - 1945` - près de l'église Notre-Dame où je me trouvais en effet avec mon ami le maréchal de Lattre, et où, déjà, nous avions célébré ensemble ces grands moments.\
Quand j'ai connu Bertie Albrecht, c'était à Mâcon. Nous nous rencontrions pour harmoniser nos actions. J'étais venu de Lyon. Henri Frenay se trouvait là. Quelques résistants, devenus fameux par la suite, assuraient la liaison, nous avons longuement parlé, nous nous sommes séparés. Lorsqu'elle m'a dit : "au revoir", c'est à Cluny qu'elle rentrait, ce que je ne savais pas, et elle rentrait dans la maison où je devais moi-même vivre un jour puisqu'elle était là, abritée, protégée par ceux qui devaient devenir mes beaux-parents `M. et Mme Gouze` et qui n'ont dû peut-être leur salut qu'à Bertie Albrecht. La gestapo est venue ici interroger les survivants peu après son arrestation et son exécution et mon beau-père, qui devait devenir un peu plus tard président du comité de Libération, eut la chance, prévenu par un bon voisinage, de pouvoir partir juste à temps et d'échapper à la suite des événements qui marquèrent cruellement Cluny `déportation de 71 habitants le 14 février 1944`.
- Nous avons vécu intensément ces instants et Bertie Albrecht reste pour moi l'une des figures les plus pures, les plus nobles de la Résistance, peut être un des tempéraments les plus forts, ceux qui dès le point de départ ont choisi, qui ensuite ont su organiser, et ont compris que la Résistance cela ne pouvait pas être simplement une aventure de circonstance mais que c'était le recommencement d'un pays. Elle symbolise aujourd'hui, pour ceux qui s'attachent à ces événements, l'un des instants où notre histoire s'est faite, où notre histoire, celle que nous vivons aujourd'hui, a recommencé d'être.\
J'ai été sensible, monsieur le maire `Jean Munier`, à votre invitation. Vous avez résumé dans un beau discours, non seulement l'histoire que nous racontons pour l'instant, mais aussi la leçon qu'elle comporte, et vous aussi, monsieur le président du conseil général `Patrice Pelat`, j'ai retrouvé l'écho de très anciennes conversations lorsque nous étions tous à l'unisson alors que les heures tragiques se déroulaient et qu'allaient commencer les heures glorieuses de la Libération. C'est pour moi une grande joie que d'être parmi vous, même si nous célébrons des souvenirs qui ont suscité tant de deuils et de larmes. Sont présentes ici les familles. Mais comment ne pas trouver dans cette cérémonie un motif d'espérer ! Les occasions qui nous sont données de retrouver sur le terrain femmes et hommes attachés profondément, sans le crier sur les toits, sans vanités, sans glorioles, simplement parce qu'ils sont faits comme cela, Français, Bourguignons, solides aux postes et qui aiment leur patrie et qui la servent quand il le faut, qui protestent, qui se fâchent et puis l'heure du devoir sonne, ils sont là, ils aiment leur patrie, ils l'aiment et ils la servent. A-partir de là, que de difficultés s'effacent ! Comme il est bon de sentir que nous appartenons à la même communauté, que nous sommes du même peuple, que nous avons les mêmes devoirs et que l'on perd ou que l'on gagne ensemble.
- Eh bien, il y a quarante ans, précisément, nous avons gagné ensemble. Oh certes, c'était la tragédie, elle exigeait beaucoup d'efforts et la sanction, c'était perdre sa liberté et, bien sovent, la mort.
- L'effort d'aujourd'hui est d'un autre ordre. Remercions ceux d'il y a quarante ans. C'est grâce à eux si nous pouvons aujourd'hui débattre de nos problèmes dans la paix. Mais l'effort est toujours là, si nécessaire. L'effort d'abord sur nous-mêmes pour mieux comprendre ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous déchire. Les efforts aussi pour comprendre que la patrie a besoin de nous, de notre travail et de notre constance, sans doute aussi de notre amour. J'ai puisé dans cette petite ville de Cluny, parmi ces belles et nobles collines, à travers le goût que j'ai eu, comme tant d'autres parmi vous, de la grande histoire qui se trouve logée dans ces murs, par l'union de la grande aventure spirituelle et des belles conquètes matérielles : tout cela compose un paysage très typique de la France que nous aimons. J'évoque encore le souvenir des morts et des martyrs. Leur nom est inscrit sur ces plaques ! Jacques Guéritaine, le vieux et solide maire disparu avec les siens `déportés le 14 février 1944`, Bertie Albrecht `exécutée en 1943` pour l'autre rue. Nous avons dit, et bien d'autres avant nous l'ont fait lorsque son corps rejoignit ceux du Mont Valérien, ce qu'elle représentait. Eh bien, nous, les vivants ou les survivants, et vous plus encore les plus jeunes, sachez ce que nous avons vécu et à votre façon, qui sera différente, mais fidèle j'en suis sûr au message de la France, faites à votre tour ce qu'il faut pour que nous soyons tous fiers de ce pays qui est le nôtre.
- Vive la Résistance,
- Vive Cluny,
- Vive la République,
- Vive la France.\

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