Publié le 7 janvier 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du Noël des Arméniens dans la salle des fêtes de la mairie de Vienne, samedi 7 janvier 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du Noël des Arméniens dans la salle des fêtes de la mairie de Vienne, samedi 7 janvier 1984.

7 janvier 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Louis Mermaz vient de vous rapporter dans quelles conditions je me trouve maintenant parmi vous. C'est pour moi une excellente occasion de vous rencontrer, je veux dire, de vous rencontrer de nouveau car ce n'est pas la première fois que je viens à Vienne, loin de là. Ce n'est pas la première fois non plus que je me trouve devant une communauté arménienne. Mais enfin, en raison des circonstances, et notamment de la fête que vous célébrez, je me réjouis d'avoir pu ajouter au programme de la journée cette brève incursion au sein d'une communauté à laquelle je disais, le 23 avril 1981, qu'elle représentait l'une des richesses de la France. Je continue de le penser.
- Pour aborder quelques sujets très sérieux, j'ai veillé constamment à ce que la position de la France, dans les institutions internationales - comme l'Organisation des Nations unies, comme le Parlement européen, la Communauté européenne - soit toujours clairement définie. D'abord, nous avons la chance d'avoir chez nous une grande communauté. Cette communauté, il faut le dire, après le drame de 1915, mais aussi dans les années précédentes, a été reçue fraternelelement par notre pays. Elle a fourni à la France des citoyens et des soldats.
- Dans quelques jours, au mois de février, j'attends du gouvernement qu'il donne une célébration particulière au 40ème anniversaire de la mort de Missak Manouchian, l'un des grands héros de la résistance française.
- Et partout où la France a son mot à dire, elle veut rappeler en toutes circonstances l'identité arménienne, marquée par le grand drame du génocide. Pourquoi refuserait-on à ceux qui sont issus de ce peuple le droit d'être ce qu'ils sont ? Leurs traditions, grandes traditions historiques, leur art, leur littérature, leur langue ? Pour ce qui touche la France elle-même, elle est forte de ses diversités. Et pour ce qui touche la vie internationale, tant de peuples ont été victimes des grands drames de l'histoire, peuples auxquels on s'attache à restituer leur réalité ! Le vôtre est parmi les plus nobles, qui ont le plus marqué l'histoire et qui ont le plus souffert de ce qui fut un massacre insupportable.
- Très souvent, lorsque je m'adresse à mes amis personnels arméniens - j'ai de nombreux amis personnels parmi vous - je leur dit "la France doit être l'un des pays du monde où vous devez vous sentir chez vous, dans la mesure où vos anciens, vos ancêtres, ont été éloignés de leur patrie et ont souffert dans leur chair, dans leur sang, dans leurs affections, dans leurs familles, de ce qui a constitué l'un des actes les plus tragiques du dernier siècle. Sentez-vous parmi nous, vous êtes partie de notre peuple. Vous représentez une façon d'être que vous exprimez, une façon de préserver une culture qui m'intéresse au plus haut point". J'ai demandé que, de plus en plus, on sache exprimer ce que vous êtes, dans les médias, à l'école, dans tous les domaines de l'enseignement. Vous êtes une communauté, il faut que vous ayez la possibilité de perpétuer votre langue, je le répète, votre culture. De ce point de vue, j'ai donné, récemment, des directives qui devraient permettre à vos enfants de pouvoir bénéficier pleinement des deux cultures qui les forment : la culture arménienne et la culture française. Ils n'en seront pas moins bons Français pour ça. Je dirai presque, "au contraire" parce qu'ils se sentiront plus forts, plus riches. Ils connaîtront plus de choses et ils seront reliés à leur histoire.\
Vraiment, parfois, devant certains drames qui se sont produits, où la cause arménienne a été, à mes yeux, dévoyée par la violence, je me disais : "mais il n'y a pas de malentendu, il ne peut pas y avoir de malentendu entre les Arméniens et la France". La France est une terre d'accueil, d'hospitalité et les fils et les filles de ceux qui ont tant souffert savent bien qu'ils ont été totalement admis dans la communauté française. Il ne peut pas y avoir de malentendu. Faut-il perpétuer le meilleur de vous-mêmes ? Je viens de vous le dire. Je vous aiderai de mon mieux mais je n'ai pas tellement besoin de le faire car les pouvoirs publics sont naturellement portés vers ce que vous êtes, ce que vous faites, ce que vous apportez à la France.
- Quant à l'histoire elle-même, je viens de vous le dire, le 23 avril 1981, c'est-à-dire quelques jours avant que je ne sois élu aux fonctions qui sont les miennes aujourd'hui, je disais : "il n'est pas possible d'effacer la trace du génocide qui vous a frappé. Il faut que cela s'inscrive dans la mémoire des hommes. Il faut que ce sacrifice puisse, pour les plus jeunes et les plus petits, servir d'enseignement et, en même temps, de volonté de survivre, afin que l'on sente à travers les temps que ce peuple est un peuple riche de ressources, qu'il n'appartient pas au passé, qu'il est bien du présent et qu'il a un avenir".
- Voilà, je profite de l'occasion pour vous le dire. Je ne vais pas faire un grand discours. Je suis venu faire une visite d'amitié. Je le répète : il ne peut pas y avoir de malentendu, c'est tellement évident. Quelques éléments, généralement venus de l'extérieur, veulent pratiquer à l'égard de la France - qui n'a pour responsabilité que d'avoir été amicale - des actes de violence dont nous souffrons tous. Ce n'est pas une méthode acceptable et assurément je ne l'accepterai jamais. Mais ne parlons pas de cela. Maintenant, réjouissons-nous. Vous êtes ici rassemblés pour une fête qui est notre fête, qui fait partie de notre mémoire collective à nous tous aussi, mais qui se situe à une date différente. Cela me donne l'occasion de la fêter deux fois. Après tout, je ne m'en plaindrai pas. Alors, passez une bonne journée, vivez les heures qui viennent dans le souvenir et l'espérance.
- Mesdames et messieurs, je suis heureux de vous avoir rencontrés à Vienne et j'espère qu'il me sera donné, plus tard, de dire à nouveau l'attachement que je vous porte. Je vous remercie.\

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