Publié le 3 janvier 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, mardi 3 janvier 1984.

3 janvier 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, mardi 3 janvier 1984.

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Monsieur le Nonce,
- Je tiens d'abord à vous remercier pour les voeux que vous venez d'exprimer à mon intention et plus encore à l'intention de la France, en votre nom comme au nom du corps diplomatique tout entier. Je souhaite saisir cette occasion, monsieur le Nonce, pour vous demander de transmettre à Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II, mes sentiments personnels. Nous sommes sensibles à ses messages, à ses appels, comme il vient de le faire de nouveau à l'occasion des fêtes de Noël. Son dernier voyage en France a été pour nous l'occasion d'apprécier hautement, une fois de plus, la qualité de ses pensées et de ses actions. Veuillez lui transmettre nos sentiments.
- C'est la troisième fois, mesdames et messieurs, que nous avons l'occasion de nous rencontrer pour des voeux de Nouvel An. Les rites sont respectables mais cette cérémonie et les échanges dont elle est l'occasion ont une portée qui, dans mon esprit, n'est pas simplement formelle.
- Si j'observe, en effet, le laps de temps écoulé depuis notre première rencontre, j'aperçois des problèmes qui demeurent, lancinants, sans solution, mais aussi l'espoir indestructible des peuples et la volonté tenace des gouvernements.
- Il faut bien le dire, ce sont encore la course aux armements, les menaces sur la paix, les guerres qui durent, celles qui éclatent, le sous-développement, la faim, tous ces maux trop connus que nous sommes contraints de rappeler d'une année à l'autre et de déplorer.
- Oh, certes, nous savons que l'histoire va le plus souvent lentement et que les intérêts contraires, fussent-ils de part et d'autres légitimes, les passions, l'-état variable du développement, ne permettent pas d'espérer qu'en l'espace de quelques mois, ni de quelques années, l'humanité ait trouvé son point d'équilibre. Au moins pourrait-on désirer qu'ici et là des progrès soient sensibles. Et, moins que jamais, il ne faut céder à la tentation du découragement, ni à celle du "chacun pour soi", du repli sur soi. Voilà pourquoi je vous parlerai encore, en pensant que nous avancerons pas à pas, et de la paix et du développement.\
D'abord, parlons de ce dernier point, puisque le sous-développement des deux tiers de l'humanité, avec son cortège de souffrances et d'injustices, reste à nos yeux, nous, Français, le problème central de notre monde. Il continue de former la sombre toile de fond de nos affrontements, de nos compétitions et de nos différends.
- Ce fossé entre les peuples riches et les peuples pauvres - matériellement, cela va sans dire, car les peuples pauvres sont souvent très riches d'une très grande culture - mais matériellement, la différence de condition reste le vice fondamental de la société internationale, telle qu'elle est aujourd'hui. Et si nous ne parvenons pas à remédier à cette situation, il est à craindre que pour tout le reste nous bâtissions - selon l'expression consacrée - sur le sable. C'est pourquoi, nous devons absolument, par conviction comme par intérêt, accroître l'aide au développement, que ce soit par le biais d'un effort national - et la France mène le sien, l'augmente régulièrement, dans des conditions souvent difficiles - ou que ce soit par l'intermédiaire des organisations et institutions internationales spécialisées, dont je tiens à souligner le rôle irremplaçable - en dépit des critiques, parfois fondées - de tel ou tel aspect de leur fonctionnement - nécessaire et qui, au total, ont été un facteur de grand progrès au-cours de ces dernières décennies. Par exemple, vont dans le bon sens, même si c'est encore insuffisant, l'augmentation des ressources du Fonds monétaire international, la reconstitution des ressources de l'Agence internationale pour le développement, la négociation d'une nouvelle convention entre un certain nombre de pays du tiers monde et la Communauté européenne, qui, il faut le dire, a souvent donné l'exemple dans ce domaine. Faut-il redire, une fois encore, qu'à l'heure où toutes les économies sont interdépendantes, il n'y aura pas de reprise durable dans la croissance des pays développés sans qu'y soient associées les économies du sud. A fortiori, il n'y aura pas de relance solide du nord au détriment du sud.
- Il ne s'agit pas d'un problème dont nous aurions le choix de parler ou non. Je ne vous fais pas là un discours, comme l'on dit, académique, où l'on choisit le thème de circonstance. Il n'y a pas de circonstance particulière. Cela fait longtemps que cette situation est connue de tous les responsables du monde. Ce problème s'impose à nous £ aucun pays développé ne peut l'éluder. Chaque année à venir le rappellera d'une façon de plus en plus dure, parfois cruelle. Mieux vaut savoir, dès maintenant, ce que nous voulons et organiser de la façon la moins irrationnelle possible la cohabitation de tous les peuples sur la terre.\
Et c'est encore de cohabitation que je vais parler en évoquant maintenant les menaces qui pèsent sur la paix. J'emploie ce mot, croyez-moi, avec précaution. Je sais que trop de conflits, baptisés pudiquement "locaux" ou "régionaux", ensanglantent en vérité des peuples vaillants, tour à tour au Proche-Orient, en Asie, en Afrique, en Amérique latine, que sais-je... Cette liste n'est pas exaustive. Pour nombre des peuples victimes de ces guerres, dont beaucoup d'entre vous sont ici représentés, la paix n'est pas à préserver. Elle est d'abord à conquérir.
- La France se déclare prête à apporter sa contribution au rétablissement de la paix, là où elle est rompue, ou à prévenir les conflits qui s'amorcent, surtout quand des pays, vis-à-vis desquels elle a des relations et des obligations particulières, le lui demandent. Je pense aux deux pays où des armées françaises se trouvent aujourd'hui présentes : le Tchad et le Liban. Là comme ailleurs, ce sont les nationaux eux-mêmes qui règleront ou bien jamais leur propre problème. Mais il appartient aussi à la société internationale, aux institutions internationales, d'assurer le relais, d'assumer leurs responsabilités.
- Il est très simple de vous dire, mesdames et messieurs, quelle que soit votre position sur ces sujets et j'imagine aisément que ces positions sont différentes, il m'est très aisé de vous dire que la France n'en attend aucun avantage pour elle-même, hors des obligations historiques qui sont les siennes, des contrats, des traités qui la lient à tels et tels d'entre vous et au facteur d'équilibre qu'elle peut représenter dans plusieurs régions du monde. Mais, pour ce qui la concerne, elle souhaite la réconciliation, elle souhaite la paix dans l'indépendance, l'intégrité et la souveraîneté respectées. Elle n'est en aucune mesure partie prenante, et ne demande qu'à rester chez elle, à contribuer autant qu'elle le pourra au développement et à la prospérité des pays en cause.\
Nous n'avons pas un seul soldat hors de nos frontières qui n'ait d'autre mission que de préserver des vies humaines, que de contribuer à rétablir des équilibres et, si ces pays, par la suite, désirent notre contribution pacifique à leur développement, il leur suffira de nous le demander. Bref, la France déclare à tous ceux qui sont ici, aux peuples que vous représentez, au travers de vos gouvernements, à tous sans exception, qu'elle ne se reconnaît comme l'ennemie d'aucun. On peut avoir, en effet, des amitiés privilégiées et elle en a ! Des traditions historiques particulières, et elle en a ! Est-il un seul de vos pays qui échappe à la fois à la force des siècles, à la puissance du langage, à la communauté de civilisations et de cultures, et aux échanges privilégiés que l'histoire et la géographie ont pu vous apporter ? Nous sommes dans ce cas. Mais nous ne sommes les ennemis d'aucun peuple sur la terre et nous respectons les Etats, que nous reconnaissons, quelque idée que nous ayons de ceux qui les dirigent. Il serait déjà bien beau, en effet, que, à travers toute la planète, nous soyons vous et nous, en telle situation, qu'au-delà des usages diplomatiques, nous considérions comme nécessaire de pratiquer les mêmes idéologies, de rechercher les mêmes objectifs. Ne rêvons pas et pensons qu'en 1984, nous avons à bâtir le monde pour ceux qui y vivent, pour les générations qui suivent et d'autres répondront plus tard, à notre place, soit aux questions que nous n'aurons pas su résoudre, soit aux questions nouvelles qui se poseront dans la société de demain.\
Ne vous méprenez pas lorsque j'emploie ce mot de "paix". Je n'entends donner de conseil à personne, surtout, lorsqu'au nom de la France, je constate que les problèmes entre l'Est et l'Ouest continuent de peser lourd sur l'ensemble des problèmes mondiaux. Nous sommes nous-même, la France, un pays qui se trouve mêlé de près à ce type de -rapport, par l'histoire et par la géographie. Nous avons la chance de disposer de liens d'une qualité rare avec les principaux protagonistes. Nous avons une amitié et une alliance historiques avec les Etats-Unis d'Amérique. Nous sommes sur le même continent et des relations de peuple à peuple continuent, vivantes, actives, amicales, entre le peuple russe et le peuple français.\
Et, quant aux autres, nos voisins, voilà déjà quelque temps que nous sommes associés dans une communauté économique `CEE` avec des implications politiques multiples. Passant par-dessus des conflits terrifiants, dont nous ne nous sommes pas encore remis, ni les uns, ni les autres, des guerres civiles entre Européens, devenues des guerres mondiales, eh bien, nous avons bâti notre communauté. Et s'il est un point qui permet de dire que cette communauté a triomphé des embûches de l'histoire, c'est qu'il n'est plus de conflit sanglant possible, imaginable, entre eux. Ce ne sont pas les seuls : je n'oublie pas les autres pays de l'Europe, puisque je parle ici en tant qu'Européen. Non seulement cette communauté peut s'ouvrir et même, le cas échéant, doit s'ouvrir au terme de négociations bien menées, si l'on se comprend bien, mais encore, ceux qui n'ont pas vocation à y participer, sont nos frères. Nous partageons les mêmes soucis, nous avons vécu souvent des mêmes cultures. Bref, il faut savoir que la France sera toujours un élément de rapprochement sans prétendre s'imiscer dans les négociations qui ne sont pas les siennes, sans prétendre arbitrer des oppositions qui ne sont pas les siennes, en respectant d'abord les peuples et les Etats, en sachant exactement la place qui est la nôtre, sans excès d'orgueil et ni de modestie, en sachant seulement - comme l'a fort bien dit M. le Nonce - que notre pays représente l'une des constantes de l'histoire dans l'avance intellectuelle et spirituelle du monde.\
Et si j'ai souvent répété, pour en finir avec ce point dominant, "développement et paix", le nécessaire équilibre des forces, tout simplement pour éviter que la crainte, qui serait alors légitime, que la peur des autres ne l'emporte sur les lois de la raison £ si partout je vais répétant, au nom de la France, que l'équilibre des forces est nécessaire au niveau le plus bas possible s'il s'agit d'armement, au niveau le plus haut possible s'il s'agit d'un équilibre dans les domaines de la création, du développement et du progrès, c'est parce que cela correspond à notre conviction profonde, puisqu'il suppose, cet équilibre, le respect de l'autre et le refus de faire peser sur l'autre une menace. Même si cette menace ne devait jamais entrer dans les faits, elle est suffisante pour peser sur l'esprit et nous devons bien prendre garde à cette réalité qui veut que c'est l'esprit qui commande.\
Mesdames et messieurs, je vous remercie encore de vos voeux. Je vous présente les miens. Je vous l'ai dit tout à l'heure : à vous-mêmes à vos familles, à vos peuples et vous voudrez bien les transmettre aux chefs d'état et de gouvernement que vous représentez ici.
- Je forme des voeux pour la réussite de votre mission en France, pour le temps que vous l'exercerez. Vous êtes, à vous tous, l'une des composantes importantes des communautés étrangères, mes amis qui vivent et travaillent en France. Au-delà de vos personnes, je salue les communautés nombreuses ou peu nombreuses qui vivent sur notre sol. Le devoir que je considère au premier rang des miens est de préserver mon pays de toute atteinte de caractère raciste, qui puisse signifier un sentiment de domination qui serait infondé.
- Vous toutes et vous tous, participez au développement de mon pays et je vous en remercie. Voilà l'hommage que je voulais vous rendre, mesdames et messieurs, et à vous particulièrement, monsieur le Nonce, toujours présent dans toutes nos fêtes - nos fêtes de famille - et nos réunions internationales d'ampleur comparable à celle-ci.
- Mesdames et messieurs, à l'année prochaine ! Du moins, si telles et tels d'entre vous, comme il est normal, doit quitter notre pays dans l'intervalle d'une année pour remplir d'autres fonctions ailleurs, qu'ils gardent au moins, je le souhaite, le meilleur souvenir de ce temps de vie passé parmi les Français et sur le sol de France. Et pour ceux d'entre vous qui célébreront avec moi, l'an prochain, la suite des temps, sachez que j'éprouve un grand plaisir à vous rencontrer. Il n'est aucun d'entre vous qu'il faille, en quoi que ce soit, exclure, quelque opinion qu'on ait de la conduite politique de chacun de vos pays. Vous êtes ici la société des peuples et c'est bien votre place, en début de cette année 1984, que de vous associer à nos célébrations.
- Mesdames et messieurs, monsieur le Nonce, je vous remercie.\

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