Publié le 1 décembre 1983

Réponses de M. François Mitterrand, Président de la République, au questionnaire de la revue "Challenge", Paris, décembre 1983.

1 décembre 1983 - Seul le prononcé fait foi

Réponses de M. François Mitterrand, Président de la République, au questionnaire de la revue "Challenge", Paris, décembre 1983.

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QUESTION.- Dans notre société, l'image du dirigeant ou de l'entrepreneur a été longtemps mauvaise. On a même dit que les Français étaient fâchés avc leur industrie ...
- LE PRESIDENT.- D'abord l'image du chef d'entreprise, c'est l'image de l'entreprise elle-même. Une image longtemps liée à des conditions de travail difficiles, à des systèmes de rémunération injustes. Les relations sociales y étaient archaïques. Savez-vous qu'avec les lois sur les droits nouveaux sur les travailleurs, nous n'avons fait que rattraper un retard sur certains de nos partenaires européens ?
- Deuxième raison : le dépérissement de notre appareil industriel. Par manque d'investissement et de prévision, on avait laissé se dégrader notre outil principal. Comment se sentir bien dans un secteur vital et pourtant délaissé ?
- Troisième raison : tout semblait aller bien, les années de croissance se succédaient. C'était la moindre des choses de réussir. C'était banal. Aujourd'hui tout change. Tout franc gagné sur les marchés extérieurs est une victoire. La crise a ce mérite de redonner ses lettres de noblesse à la fonction d'entrepreneur. Les Français commencent à comprendre : c'est l'entreprise qui crée la richesse, c'est l'entreprise qui crée l'emploi, c'est l'entreprise qui détermine notre niveau de vie et notre place dans la hiérarchie mondiale. Mais, ne l'oublions pas, l'entreprise alors veut dire : tous ceux qui y travaillent. On peut comprendre que ceux qui n'ont pas part au capital et peu aux bénéfices aient lutté, doivent lutter pour que soient reconnus et défendus leurs droits. Cette évolution nous l'avons souhaitée et nous l'avons accélérée.\
QUESTION.- Quel rôle peut être joué par les jeunes dans cette évolution ?
- LE PRESIDENT.- Je note le rapprochement des modes de vie entre les jeunes adultes d'origines sociales ou professionnelles différentes. Ils choisissent les mêmes loisirs. Ils pratiquent les mêmes sports. Ils ont les mêmes comportements familiaux. Cette convergence entraînera inévitablement des -rapports sociaux nouveaux.
- La "génération des trente ans", celle qui cherche sa voie après avoir acquis une formation et une première expérience, celle dont le chemin n'est pas encore définitivement tracé, cette génération est plus apte à comprendre les autres catégories professionnelles, les autres métiers. Elle n'est pas encore soumise aux pesanteurs sociologiques, aux corporatismes. Elle se sait dans une situation plus instable à cause de la crise. Et cette instabilité, si elle est difficile à vivre, a des aspects positifs : moins de rentes, plus d'imagination et, je l'espère, plus de solidarité.
- Les nouvelles entreprises créées par les jeunes sont très éclairantes. Ces jeunes, qui ont bénéficié d'une formation de haut niveau et qui se regroupent entre amis pour monter une entreprise en s'y donnant à fond, à mi-chemin entre le travail et le loisir, sont en train de donner un nouveau visage à l'entreprise et de renouveler le tissu productif.
- Laissez-moi vous dire aussi que la société dans laquelle vous entrez, nous l'avons voulue plus juste. Ce nouvel équilibre des chances entre toutes les classes et toutes les régions, doit être le terreau de l'initiative.
- Des mesures concrètes ont été prises, j'en rappelerai quelques-unes : totale exonération d'impôt direct pour les trois premières années d'activité (réduction de 50 % les deux années suivantes), moyens accrus de l'Agence nationale pour la création d'entreprises, simplification des procédures administratives... L'état a rempli son rôle, à vous de jouer.\
QUESTION.- En matière éducative, on a pu interpréter certaines mesures récentes du gouvernement comme un nivellement par le bas. Quelle place accordez-vous aux élites dans notre société ?
- LE PRESIDENT.- De quelles mesures voulez-vous parler ? Augmenter sans cesse les moyens de l'éducation nationale et de la culture, est-ce ce que vous appelez nivellement par le bas ? Donner enfin à la recherche de pointe, après des années d'abandon, les financements nécessaires, est-ce encore du nivellement ? Ouvrir l'université à l'industrie, au commerce, aux services, est-ce toujours du nivellement ? Je m'opposerai en tous cas à toute tentative de ce genre.
- Ce que nous voulons, c'est donner à tous les mêmes chances au départ. Ne pas faire cet effort de prospection serait un gaspillage immense ... un bel exemple de nivellement par le bas. Mais qu'après, les meilleurs se dégagent : parfait ! Que les élites se distinguent, tant mieux. Les élites, ce sont ceux et celles qui font progresser la collectivité nationale : un chef d'entreprise, un écrivain, un enseignant, un artiste, un responsable d'un service administratif, un artisan, un chercheur, un agriculteur, un ingénieur, un commerçant, un ouvrier .. Leur point commun, c'est la volonté de créer, le goût de réussir, le désir de marquer leur domaine d'action. S'il fallait faire de la France je ne sais quel pays-grisaille, ne comptez pas sur moi.\
QUESTION.- Historiquement, il semble qu'il y ait eu dans notre pays démobilisation des énergies, de l'envie d'entreprendre, du désir d'imaginer, notamment dans les années 70. Nous en payons maintenant la facture, notre pays étant envahi de produits étrangers que nous sommes parfaitement aptes à inventer et à produire. Plutôt que des mesures diverses et ponctuelles, ne faut-il pas un électrochoc, un grand projet pour renverser la tendance ?
- LE PRESIDENT.- Par -nature, je n'ai pas de prédilection particulière pour les électrochocs et, si l'on veut être suivi, je crois qu'il vaut mieux convaincre qu'imposer.
- Quant au grand projet dont vous rêvez, il n'y a qu'à regarder devant soi, il s'impose à nous ! Croyez-vous qu'éviter à son pays le destin de nation de second rang, d'économie sous-traitante, croyez-vous que ce soit une mince ambition ? Croyez-vous qu'aider notre économie à entrer dans le monde des technologies nouvelles, que former les hommes à ces technologies, que restructurer notre appareil industriel soit un objectif futile ? Croyez-vous que lutter pour que la moitié sud de notre planète sorte de la misère et ne nous entraîne pas de crises en crises vers de multiples conflits, croyez-vous que ce soit une activité dépourvue de sens ?\
QUESTION.- Peut-on réconcilier la vie et le travail alors même que les exigences de la compétition internationale peuvent conduire pratiquement à la notion de travaux forcés ? Est-il vrai que nous irions en sens inverse des pays du pourtour pacifique qui sont extrêmement laborieux et motivés par le travail ?
- LE PRESIDENT.- La compétition s'accroît, c'est vrai. Mais se produit aussi une modification profonde du travail lui-même où les aspects répétitifs sont pris de plus en plus en charge par des machines et où l'essentiel est demandé à l'invention, à l'imagination. En d'autres termes, la compétition nous contraint à la création. Et répéter, c'est toujours se perdre un peu, alors que créer quelque chose, c'est toujours se créer soi-même. Ne croyez pas non plus que les pays où la production atteint parfois des cadences extrêmes puissent longtemps se dispenser de répondre aux besoins et aux aspirations légitimes des travailleurs qui sont sensibles à toutes les valeurs qui font les vraies civilisations.
- La frontière entre travail et loisir ne sera plus ce qu'elle était autrefois : un coup de sirène qui libère les travailleurs, une porte séparant l'enfer des chaînes du paradis des congés payés. Il y aura du temps partiel, du temps choisi, toujours plus d'alternance entre stages de formation et périodes de vie active.
- Cette liberté, à la fois offerte et imposée par de nouvelles technologies, sera peut-être difficile à vivre. Mais il faudra oser être libre, comme nous devons oser imaginer. Et dans cette liberté là, croyez-moi, il y aura place pour toutes les civilisations, tous les choix de vie.\

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