Publié le 4 novembre 1983

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la Maison de la Culture de la Rochelle (Charente-Maritime), vendredi 4 novembre 1983.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la Maison de la Culture de la Rochelle (Charente-Maritime), vendredi 4 novembre 1983.

4 novembre 1983 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Ici s'achève le voyage qui pendant deux jours m'a permis de visiter les points essentiels de la région Poitou-Charentes.
- Partout, j'y ai trouvé l'accueil que je pouvais espérer de ce qui est quand même mon pays mais plus encore des Françaises et des Français attachés à la République et qui, à chaque instant, en dépit des difficultés, savent montrer qu'ils sont capables d'aborder le présent.
- J'ai vécu des moments intenses avec mes compagnons de voyage. J'ai pu rencontrer la plupart des responsables. J'ai rencontré aussi une large part de notre peuple £ c'est dire, que je vous quitterai dans un moment avec des images plein la vue, de belles images, certaines nobles et fortes, d'un peuple rassemblé.\
En écoutant l'exposé du maire de cette ville `Michel Crépeau ` ministre du commerce et de l'artisanat`, je retenais les quatre idées qu'il avait proposées : ouverture, liberté, réforme, travail.
- Ouverture, pris dans le sens physique de la géographie, de l'histoire, du négoce mais aussi des idées, c'est bien La Rochelle, La Rochelle et La Pallice, cette admirable baie que je survolais pour venir. D'ici partirent - c'est dans votre histoire quotidienne - les grands navigateurs qui découvrirent tout le secteur nord de cette Amérique. De là partirent tant de marins charentais mais aussi vendéens, aussi bretons, parfois normands, qui ont illustré par leur démarche continue la présence, le courage et l'esprit d'-entreprise de la France. Ouverture sur le grand large ! Ce port est de mieux en mieux disposé pour participer au premier rang au grand courant des affaires, au commerce international. Comme on me le disait à l'instant, c'est le deuxième port céréalier pour l'exportation de nos produits et particulièrement de ceux du Poitou-Charentes. Ce port qui va s'améliorant après avoir vu quelques hommes de talent et d'obstination y consacrer leur vie. Je pense à l'oeuvre de M. Brisson. J'ai pu constater que la relève est assurée.
- Ouverture qui prend une signification particulière à une époque ou l'on débat beaucoup de projets politiques. Faut-il s'ouvrir, faut-il se protéger ? Il n'est pas interdit de se protéger contre les concurrences déloyales. Des clauses de sauvegarde sont inscrites dans le traité de Rome, dont nous n'avons pas fait particulièrement usage mais qui sont là, prévues par les politiques et les juristes de l'époque. Je veux la concurrence loyale £ il faut que les neuf autres pays du Marché commun `CEE` s'habituent à révéler eux-mêmes les barrières qu'ils élèvent contre les autres et particulièrement contre nous-mêmes.
- Mais il faut aussi que la France soit davantage sûre d'elle. Elle est capable par son esprit d'initiative, de création et d'invention, par sa capacité de travail, de supporter la concurrence. Là où elle ne le peut pas alors c'est qu'il ne fallait pas y aller. Là où elle peut, il faut qu'elle s'affirme sur tous les marchés du monde et là où les choses changent. Les choses changent, les techniques évoluent vite £ c'est la troisième révolution industrielle en moins de 200 ans : la vapeur, l'électricité, maintenant l'électronique. A chaque fois, le choc est reçu en pleine face par les travailleurs de l'époque qui sont les premiers à souffrir des lenteurs et des duretés. Chaque fois qu'une société hésite à s'adapter, ce sont les plus faibles et les plus démunis qui souffrent £ d'où l'urgence et la nécessité de lier la réforme à l'esprit d'ouverture £ j'en parlerai tout à l'heure.\
Liberté - deuxième thème évoqué par M. Crépeau - cela ressemble à ouverture. L'homme libre a l'esprit ouvert. S'il veut s'affirmer lui-même dans son intégrité et dans sa plénitude, il faut qu'il respecte celle des autres comme il demande à être respecté lui-même. Autrement, le contrat ne serait pas respecté, ni respectable.
- Liberté ! Je ne ferai pas la leçon à La Rochelle. M. le maire vient à l'instant de me montrer une gravure, qu'il a préféré ne pas vous montrer pour m'épargner, montrant le Roi Louis XI avec le genou en terre devant le Maire de cette ville. Cela ne m'aurait pas du tout gêné sinon que les Français auraient pu être un peu surpris par cette figure inhabituelle. Il n'empêche, mesdames et messieurs, que l'un des moments les plus tragiques de notre histoire a été celui vécu par La Rochelle `siège de La Rochelle`, non seulement comme symbole - et quel symbole ! - mais aussi dans la réalité charnelle de cette ville.
- Je pense que l'histoire de France a hésité ce jour-là. Elle s'est même un peu brisée. D'un coté, tout ce qui était contenu dans la Renaissance, cette irruption soudaine de toute la culture grecque après la prise de Byzance, tout cet apport des cultures, ce mélange, cette confrontation ! De l'autre, en même temps, cette fermeture de la Méditerranée orientale après la conquête par les Turcs, et donc cette projection rendue nécessaire à toutes les marines, qu'elles fussent vénitiennes, génoises, marseillaises, rochelaises afin de retrouver pour l'Occident de nouvelles marches : ce fut l'Amérique !\
La liberté est indispensable à la démarche humaine ou bien elle s'emprisonne. Croyez, mesdames et messieurs, qu'au-delà de nos divergences et des contestations, j'ai des oreilles pour entendre et des yeux pour voir. Tout ceci passe dans mon esprit bien loin derrière le respect fondamental des libertés auxquelles je crois. Non seulement parce que j'y crois, mais parce j'y suis tenu £ c'est mon devoir, au-delà de ma conviction. Ne craignez pas pour les libertés, même si l'on vous souffle insidieusement qu'elles seraient menacées. Nous sommes nombreux, moi le premier, à en savoir le -prix.
- Le domaine de la liberté est d'abord celui de l'esprit : c'est là que la liberté commence. Cependant pour ceux qui comme moi et beaucoup d'autres de ma génération présents dans cette salle ont pu connaître la privation de liberté, elle est toute simple, cette liberté d'aller, de venir, de respirer en marchant librement sans contrainte. Sachez qu'il n'y a pas d'ouverture de l'esprit qui soit interdite aux Français dès lors que cette démarche respecte celle des autres. C'est pourquoi j'ai développé ce thème hier à Poitiers. C'est pourquoije crois à la valeur des institutions - je ne parle pas spécialement des institutions constitutionnelles qui n'en sont qu'une partie - aux institutions, c'est-à-dire à l'organisation de droit d'une société, organisation, seule en mesure d'assurer la liberté des individus. Je crois au droit des personnes qui est le premier de tous les droits, car à quoi servirait-il de bâtir une société si l'individu dans son sein ne s'y retrouverait plus ?
- J'ai toujours considéré que mes choix politiques pouvaient naturellement être contestés par beaucoup d'autres. Je ne vois pas pourquoi tout le monde penserait comme moi. Je me suis chargé de ne pas toujours penser comme les autres. Voilà pourquoi je crois profondément que ce à quoi j'adhère, ce pourquoi j'ai lutté et suis resté le même - je fais toujours les mêmes choix - représente une avancée supplémentaire vers une liberté qui s'appelle la responsabilité.
- Les lois de décentralisation en sont une illustration parmi d'autres. Si j'apercevais que cette démarche aboutissait à une impasse, je n'aurais aucun amour-propre pour rebrousser chemin. Seulement la démonstration a été trop souvent faite dans le passé que l'impasse était ailleurs et qu'il fallait se frayer un chemin au travers de sociétés troublées pour que partout les institutions garantissent les libertés. Je disais à Poitiers que les libertés n'existent pas à l'-état naturel, qu'elles sont un produit de l'homme. Il a fallu les imposer aux groupes sociaux, aux privilèges économiques, aux privilèges du savoir, aux privilèges de la richesse. Les privilèges de la fortune ne sont pas en soi des privilèges détestables s'ils sont acquis par le travail et par l'intelligence. Mais à la condition que ne se fige jamais une société ni que, d'une génération à l'autre, ne se perpétuent les différences.\
Ouverture et liberté ! J'évoquais il y a un instant les événements qui ont marqué le siège de La Rochelle et l'ont suivi. L'acte de Louis XIV revenant sur celui d'Henri IV ôte au règne de ce grand Roi toute sa superbe, tous ses mérites, et le prive de l'essentiel. Il n'a pas assez aimé les Français puisqu'il a osé frapper certains qui étaient souvent parmi les meilleurs, en les frappant dans leur chair, dans leur vie, en engageant une guerre que l'on a presque oubliée aujourd'hui sauf pour ceux qui vivent de cette histoire de près de deux siècles de persécutions. Ce jour là, la France a tourné le dos à elle-même. On en paie peut-être encore le -prix aujourd'hui.
- Pensant à celà je me garderai, pendant le temps qui est le mien, où j'assume à mon tour la charge suprême dans le pays - à la suite de tous ces noms illustres dont quelques-uns ont été cités ici même et ce soir - de remettre en cause ce qui constitue le meilleur de la France. Voilà pourquoi j'en appelle au-delà des compétitions politiques, voilà pourquoi j'en appelle lorsqu'il le faut - pas n'importe comment, ni sans savoir pourquoi - au rassemblement des Français chaque fois qu'il s'agit de construire l'avenir, de préparer la France à de nouvelles conquêtes £ chaque fois qu'il s'agit de produire et de réunir une société dans ses diversités, sachant qu'après tout c'est notre affaire à tous.\
Le travail : il ne s'agit pas de travailler plus, il s'agit de travailler mieux. J'ai ici même repéré les exemples qui m'étaient fournis par ces artisans qui me recevaient dans la salle précédente £ ces réussites admirables, de toutes les formes d'artisanat ! Un peu plus loin, j'ai vu des industries, spécialement celles de La Rochelle dont nous a parlé Michel Crépeau, parvenues au point le plus achevé dans la fabrication des produits les plus élaborés.
- Je me disais : quelle responsabilité est la mienne, que de parvenir ou non à remodeler l'instrument au moment même où cette troisième révolution industrielle substitue des machines au jugement, à la mémoire, après que la machine ait remplacé le muscle à la fin du XVIIIème siècle, durant tout le XIXème et le début du XXème. Et la machine qui devait alors libérer l'homme, l'a écrasé !
- Voici que s'offre à nous ce nouvel instrument, qui cause actuellement des dommages en-raison du manque de souplesse de notre société, parfois des égoïsmes, souvent des privilèges qui se refusent au changement. Former des milliers, des millions de jeunes ! 70000 sont actuellement réunis dans les groupes réduits pour aborder des formations nouvelles et spécialement les techniques de pointe - que l'on appelle ainsi indûment - puisque ces techniques appliquées aux industries anciennes sont en mesure des les rénover.
- Voici une grande ambition : conquérir l'avenir ! Maîtriser le présent ! Et ceci au moment où c'est peut-être le plus difficile ! Cela ne m'inquiète pas. C'est parce que c'est difficile qu'il vaut la peine de s'y appliquer. J'aurais regretté d'être là en une période plus aisée. Tant mieux pour les autres s'ils y étaient ! Je suis fier d'avoir été choisi par les Français et je resterai obstiné dans ma tâche, en l'assumant pleinement parce que c'est difficile, parce que c'est mon rôle que d'assurer le changement et que le changement est rendu nécessaire quand c'est difficile, c'est-à-dire quand ce que l'on n'a pas voulu changer rend impossible l'avenir.\
Ouverture, liberté, réforme ou changement - le mot réforme quelquefois a mauvaise presse - ou très bonne presse quand il signifie un choix spirituel - et travail ! j'en étais là : il faut travailler mieux. Ceci ne veut pas dire que ceux qui s'appliquent à leur tâche n'en soient pas capables. Il faut simplement être capable - et je retrouve le début de mon exposé - de travailler mieux que les autres, c'est-à-dire de vaincre dans la concurrence internationale, d'être mieux placé. Pour être mieux placé, il faut avoir des produits de meilleure qualité. C'est ainsi. Nous avons nos chances.
- J'ai rappelé au long de ces deux jours que si nous n'étions pas encore en mesure de fabriquer les objets, le contenant, le produit, la boîte qui marquent désormais l'avancée dans l'électronique et particulièrement dans l'informatique - bien que nous ne soyions pas si mal placés que celà - c'est le contenu, le programme, le logiciel qui nous permettent aujourd'hui de mobiliser les intelligences : car c'est l'intelligence française, le logiciel français qui aujourd'hui sont le plus demandés dans le monde.
- Quand on sait la qualité des techniques françaises dans des industries dites anciennes - elle ne le sont pas toujours tellement - et cette aptitude a appréhender les techniques nouvelles, il reste à se dire : voilà notre tâche, elle est de former, de diffuser le savoir. Un grand thème qui m'a toujours animé a été - je ne suis pas le seul dans ce cas - de faire de l'éducation la priorité des priorités.
- Allons plus loin £ la diffusion du savoir, de toutes les formes de savoir, mais particulièrement du savoir technique et du savoir professionnel, doit permettre à ces générations d'artisans admirables d'être demain à la base des industries les plus puissantes.\
Je crois que l'on peut dire cela à La Rochelle, ville qui ne se remarque pas seulement par la qualité de son site, sa beauté tout simplement, par l'étonnant attrait qu'elle offre à ceux qui la visitent. Je pense que La Rochelle contient des richesses humaines, une capacité de refus à tout ce qui signifie domination de l'extérieur. Ne revenons pas à la Charte d'Aliénor d'Aquitaine. Après tout, le Roi Louis VII aurait peut-être mieux fait de ne pas partir en croisade et de garder cette Reine dont on dit qu'elle était fort belle mais qui avait aussi quelques riches provinces dont il fallut être séparé longtemps et même un peu trop longtemps. Elle avait de bonne idées, Aliénor d'Aquitaine. Moi j'aime cette fierté des villes qui se refusent. Ensuite l'usage s'établit et ce qui est exigence devient simplement politesse. Et quand c'est une façon d'être poli, pénétrant dans une ville, que de s'incliner devant le premier des édiles, c'est une forme de noblesse pour celui qui s'incline et pas simplement pour celui qui reçoit.
- Je viens devant vous, mesdames et messieurs, habitants de La Rochelle et de la région non pas en vous disant : tout est bien ici, vous êtes meilleurs que les autres. Mais vous participez éminemment - je dois dire avec quelquefois plus d'activité que d'autres - au redressement national. Vous produisez, vous travaillez, vous avez une grande tradition de liberté farouche et résolue et vous êtes ouverts sur le monde. Qu'est-ce qu'on peut demander de plus ?
- Voilà comment, à-partir d'un autre discours, j'ai dû bâtir le mien. Mais croyez bien qu'il correspond, non pas à l'improvisation du moment, mais au sentiment profond que j'ai de mon devoir à l'égard des Français. Ma croyance dans la France, je l'ai puisée sur les bords de la Charente, je l'ai gardée sur les bords de la Seine et, lorsque j'ai besoin de retrouver les sources, je reviens, comme c'est le cas aujourd'hui. Merci mesdames et messieurs.
- Vive La Rochelle,
- Vive la République,
- Vive la France.\

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