Publié le 26 juin 1983

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration du musée de la Résistance, Saint-Brisson (Nièvre), dimanche 26 juin 1983.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration du musée de la Résistance, Saint-Brisson (Nièvre), dimanche 26 juin 1983.

26 juin 1983 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- J'ai été particulièrement sensible à l'invitation qui m'a été faite de présider l'inauguration de ce musée de la Résistance à Saint-Brisson.
- Pourquoi particulièrement sensible ? On l'imagine aisément. D'abord parce que nous sommes ici au coeur du canton de Montsauche que j'ai de 1949 à 1981, représenté à l'Assemblée départementale. Parce que j'ai été parlementaire représentant cette région pendant 35 ans, parce que j'en ai connu plusieurs générations et qu'aujourd'hui encore j'y reconnais celles et ceux qui sont essentiellement la vie de ce canton, la vie de Saint-Brisson.
- Pourquoi satisfaction particulière ? Parce qu'il s'agit d'un musée de la Résistance au siège du parc naturel régional du Morvan. On a déjà assez parlé des années déjà très anciennes où nous étions quelques uns à discuter de ce que serait cette oeuvre. Dans notre imagination elle avait beaucoup d'ampleur et je crois que dans la réalité, elle n'en manque pas. J'en ai félicité tout à l'heure les artisans et s'y ajoute aujourd'hui le fait que ce siège du parc naturel régional du Morvan est occupé par plusieurs expositions, mais surtout par ce musée permanent de la Résistance en Morvan.
- Alors là, les souvenirs affluent. D'un autre ordre. Je n'étais pas dans le Morvan lorsque la guerre après 1940 s'est cristallisée dans un sursaut patriotique, celui des premiers résistants, celui des marquisards. Je n'y suis venu que deux ans après. J'ai donc pu connaître quelques uns des héros survivants de cette grande histoire, dans un pays encore tout imprégné du malheur. J'étais à Planchez, à Montsauche, à Dun-les-Places, détruits, incendiés, jalonnés de morts et particulièrement Dun-les-Places, où nous étions ce matin, où les hommes du village ont tous été fusillés, je veux dire tous les hommes qui se trouvaient présents un jour comme un autre, qui devait être le dernier.
- Voilà une entrée en matière pour parler de la résistance en Morvan. C'est une vieille terre rebelle que celle-ci. On le comprend assez bien quand on en voit les contours, quand on observe son relief, quand on a l'occasion de pénétrer dans sa forêt. Nature rebelle, hommes rebelles. On l'a toujours été. Sans remonter très loin, des morvandiaux étaient déjà résistants en 1814 à la fin des guerres napoléoniennes et des premières occupations. Résistant, le Morvan l'a été en 1870 et 1871 avec déjà des maquis qui tentaient de barrer la route aux Prussiens comme on disait. Résistants en 1940, nous allons en parler. Sans oublier d'autres formes de résistance pour une certaine conception de la liberté de l'homme, qui a vu le Morvan et bien au-delà du Morvan toute une partie de la Nièvre, se soulever à l'annonce du coup d'Etat de 1851. Et la Nièvre s'inscrivit ainsi parmi les quelques départements du Centre et du Sud-Est qui ont su incarner la -défense de la République.\
1940 - 1944, les traces sont partout. On nous les fait revivre et parcourir ici dans ces salles que vous visiterez aujourd'hui et dans les jours suivants. La multiplicité des réseaux, car les maquis ne furent qu'une création dans la seconde partie de la guerre, essentiellement dus aux jeunes gens qui refusaient d'obéir aux ordres de réquisition, de départ, de travail forcé en Allemagne. A ce moment-là les premiers réseaux de résistance disposaient d'un mouvement populaire de grande importance qu'il fallut discipliner, organiser, rendre apte aux combats. Mais avant cette période déjà des résistants avaient, dans leur solitude le plus souvent, engagé la bataille pour le jour qui viendrait, ils n'en doutaient pas, à leurs risques et périls. La France de nouveau serait libre et je retrouvais à travers les images qui m'étaient proposées toute une série de visages qui ont symbolisé cette résistance, dont certains m'ont été familiers, aujourd'hui pour la plupart, mais pas tous, disparus. Il en est parmi nous en cette après-midi.
- Je voyais Joseph Pelletier et le maquis Joseph. Je voyais la photographie d'Aubin que j'ai connu, beaucoup connu. J'aperçevais toute une série de physionomies qui me rappelaient tout aussitôt tant de moments de ma propre vie autour du Colonel Roche qui fut le chef de la résistance départementale et qui a siégé longtemps au Morvan. Bien d'autres encore qui mériteraient d'être cités. Et puis, parmi ceux qui n'ambitionnaient pas d'être des chefs de maquis, bien que ces derniers fussent nécessaires, toute une série de morvandiaux, très simplement volontaires, présents, courageux, avec leur solide bonne humeur, leur optimisme et leur attachement aux racines-mêmes du pays. J'en vois quelques-uns devant moi. Alors là cela m'est difficile de les citer, ils vont rougir de confusion. Et oui, le temps a passé, mais nombreux sont encore les témoins. Ils ont vécu de durs moments, celui des représailles, celui de la réaction violente, brutale, on pourrait dire sauvage des armées allemandes contraintes d'abandonner notre territoire. Puis les populations civiles qui offraient le gîte, souvent complices, apportant au-delà des éléments de nourriture ou du refuge, les quelques mots qui apportaient le réconfort.\
On peut dire que c'est une région qui sait ce que c'est qu'aimer son pays et le servir. Il est important qu'en certains moments les Français puissent rentrer en eux-mêmes pour retrouver l'histoire, l'histoire qui leur est commune, qu'ils ont faite ensemble. Aucun des actes héroiques n'a effacé, pour aucune génération, les différences naturelles de groupes professionnels, d'origines sociales, d'opinions politiques, de conscience religieuse, de choix philosophiques. Non, aucun moment héroique n'a jamais effacé ces distinctions propres à notre vieux pays et pourtant, on a vu ceux dont je viens de parler si différents, parfois si opposés, capables de choisir d'abord, puis de bâtir ensemble ce qu'a été, ce qu'est la France d'aujourd'hui. De s'imposer un devoir au-delà de leurs propres passions, de leurs justes tempéraments, de leur adhésion légitime. Il fallait bien que la France pût continuer de vivre et d'être et d'avancer dans l'histoire le visage libre et fort avec - et pourquoi pas ? - l'orgueil d'être Français. Je veux dire le bel orgueil d'être Français, et non pas la vanité de se sentir différent, et certainement pas supérieur, mais d'être soi-même, tel que les siècles nous ont faits. Tel que nous avons maintenant à assurer la permanence, la continuité, la transmettre. Il est des jeunes parmi nous qui commencent de recevoir l'enseignement des plus anciens et l'histoire qui est racontée dans ces pièces ici, derrière moi, seront une façon pédagogique, utile d'apprendre ce qu'a été un moment du passé.
- Ainsi que l'a dit Paul Flandin, cela ne s'est pas fait tout seul, ici en tout cas, mais nulle part ailleurs, rien ne s'est fait tout seul. Tout est affaire de volonté, de courage, de ténacité, d'initiative et d'imagination. Il en est de ce dont nous parlons comme du reste. Aucune crise n'est insurmontable, aucune. On peut et on doit toujours gagner quand on a la chance d'être les Français.\
Alors vous verrez bien comment cela se passait quand on n'avait rien, ou pas grand chose, quelques armes bricolées en attendant le secours extérieur. Les solides amitiés toujours vivantes, vous verrez comment c'est, comment c'était. Vous verrez l'habillement du maquisard, naturellement pauvre et souvent errant. Vous verrez ce que c'étaient que les soins donnés aux blessés, le sort réservé aux prisonniers. Vous verrez ce que c'était que cet engagement de vie et de mort pour la patrie.
- Doivent être remerciés les bons artisans de ce musée. On a cité M. Suratteau, M. Vigreux, ce sont les universitaires qui ont conçu la façon de représenter cette histoire, qui connaissent, non seulement parce que intellectuellement ils ont été formés à cela, mais aussi parce que en tant qu'habitants, originaires de ces pays, ils aiment les faits et les gestes du Morvan. Puis il y a l'oeuvre architecturale, on a vraiment tiré le meilleur de ces anciennes étables, dont la noblesse architecturale - bien que son objet fût modeste pour les animaux qui étaient là, mais les animaux sont respectables - a plus de style et de valeur esthétique que bien des bâtiments réservés aux hommes et femmes de notre temps. A un moment on savait construire durablement et on aimait le beau. Ce beau a été bien servi par les architectes autour de M. Fernier. Et puis vous avez l'équipe du parc que je féliciterai globalement, qui a trouvé bien entendu, des -concours extérieurs, notamment des secrétariats d'Etat aux anciens combattants et dans les différents échelons de l'administration nivernaise et régionale. Et puis sans doute beaucoup d'humbles services que je ne saurai énumérer, que je ne connaitrai peut-être jamais moi-même, mais qui marquent bien de quelle façon, ici, nous sommes devant une oeuvre collective, où reste l'essentiel, où transparaît l'essentiel de l'âme du Morvan.\
Alors je vous ai dit pourquoi j'avais été heureux d'être invité. Vous me direz, mais cela allait de soi ! Non. D'abord je ne peux pas aller partout £ ensuite quand même quand cela me vient du Morvan, il y a quelque chose qui s'éveille. Ce n'est pas à dire que j'aurai une préférence, je n'ai pas à avoir de préférence. Disons simplement que j'ai quelques facilités à retrouver une trace qui était celle de ma propre vie et puis celle où tout de même par une relation constante, à travers plus de 35 ans, se sont bâties les amitiés, les affections, les fidélités qui vont très loin dans le Morvan. Terre difficile à pénétrer. On trouve vite le granit. Mais enfin si on sait comprendre un peu comment est disposée la géologie du Morvan, on trouve quand même un passage qui vous permet de planter en bonne terre les arbres qui grandissent, qui durent et qui font ces admirables paysages que nous avons aujourd'hui sous les yeux.
- Mesdames et messieurs, merci à vous d'être venus célébrer cette forte circonstance qui évoque des souvenirs douloureux en même temps que des souvenirs de grandeur qui ne doivent rester à l' -état de souvenir, mais à celui de projet ou de promesse.
- La grandeur de la France, elle est entre nos mains. Merci.\

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