Publié le 7 mai 1983

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université de Nankin, samedi 7 mai 1983.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université de Nankin, samedi 7 mai 1983.

7 mai 1983 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le recteur,
- Mesdames et messieurs,
- Venant ici pour la première fois je me suis aussitôt revêtu des insignes de l'université de Nankin. C'est pourquoi je porte cet insigne qui m'honore, puisqu'il marque que vous m'avez admis parmi vous. Un insigne est un symbole et le symbole que je prête à celui-ci porte aussi bien sur les sentiments que j'éprouve que sur la volonté que j'ai de donner plus de réalité encore à l'amitié entre le peuple chinois et le peuple français au travers de nos jeunesses.
- Je suis très touché de l'accueil que vous me réservez, que vous réservez ce matin au Président de la République française dans votre université, l'une des plus anciennes et des plus prestigieuses de votre pays. Ici ont été formés dès le début de ce siècle certains des penseurs et des savants qui ont ouvert à la Chine les portes d'un monde nouveau. Et je pense parmi nos contemporains au professeur He Ru, traducteur en français des poèmes du président Mao, élève de Paul Valéry et qui se trouve présent parmi nous. L'un de vos professeurs, Wu Dian Xiong, physicien qui poursuit actuellement des recherches très importantes aux Etats-Unis d'Amérique. Au professeur Xu Zhimian, auteur de la première anthologie de littérature française en chinois et je ne cite que ceux-là, je pourrais aussi bien évoquer l'oeuvre et la pensée de nombreux professeurs qui enseignent dans cette université.
- Vous me permettrez cependant de m'adresser particulièrement à vous monsieur le recteur, monsieur le professeur Guo Lingzhi dont les travaux sur la géologie sont connus dans le monde entier et qui animez avec tant de compétence et de succès la coopération franco - chinoise dans le domaine des sciences de la terre.\
Peu de nations aussi éloignées l'une de l'autre ont, me semble-t-il, d'aussi évidentes affinités et j'ai pu vérifier au-cours des entretiens que j'ai eus avec vos plus hauts dirigeants combien nos gouvernements portés par des préoccupations voisines sont faits pour agir ensemble. Et je crois que ce mouvement qui nous rapproche est profond car il prend ses racines dans le coeur et la civilisation de nos peuples.
- Ce n'est pas un hasard si nos philosophes, que nombre d'entre vous étudient, se sont passionnés dès le siècle des lumières pour les écrits de vos sages. Si certains de nos plus grands écrivains - vient à l'esprit aussitôt le nom de Ségalen - et bien d'autres : Saint-John Perse, Claudel encore, se sont retrouvés dans votre poésie. Si Balzac, Hugo, Maupassant, Dumas, Zola ont parlé, parlent encore à l'imagination de tant de jeunes chinois qui reconnaissent des voix familières. Si Pa Kin que nous honorerons aujourd'hui a, parmi bien d'autres, choisi la France pour affirmer son talent. Un Français ne peut visiter votre pays comme un voyageur ordinaire. Ce qu'il y voit lui parle de la grandeur de vos combats, des espoirs de votre nation. Mais ce qu'il observe le ramène souvent à la France et à lui-même.
- Ce sentiment je l'ai éprouvé hier à Si-Ngan, cité chargée d'histoire, on le sait bien et je le ressens encore et aussi fortement ici dans votre ville, dans votre université. J'ai vu tout à l'heure cette allée magnifique qui mène au tombeau de l'empereur Zhu Yuan Zhang. (J'ai le sentiment que quelques semaines à l'université de Nankin amélioreraient ma façon de m'exprimer en chinois). J'ai gravi les marches du mausolée du Dr Sun-Yat Sen. Je visiterai dans un moment le pont qui enjambe le Yangtsé. Trois lieux pour mieux comprendre la Chine d'hier et les aspirations de la jeunesse d'aujourd'hui. Trois lieux et encore une fois trois symboles : le tombeau d'un libérateur qui nous parle de l'attachement de la Chine à son indépendance et à sa dignité. Le souvenir d'un patriote et d'un penseur dans lequel la nation chinoise continue de voir la marque profonde de son unité. L'exploit d'un peuple qui refusant de subir une fatalité quelconque lance à la nature le défi du progrès. Telles sont les images dominantes d'un très vieux pays - le vôtre - qui ne renie rien de sa civilisation passée, mais qui trouve dans le génie de ses habitants la ressource du renouveau.\
Eh bien la France partage avec la Chine cette volonté de vivre libre dans un monde où tant d'hommes et tant de peuples ont perdu le droit, la volonté ou tout simplement les moyens de conduire eux-mêmes leur destin. La France partage avec la Chine cette résolution de défendre son rang et sa place parmi les nations. Elle partage avec elle cette détermination à construire dans la discipline et l'effort un avenir digne de son passé.
- Cet effort ne pourra être mené à bien sans la jeunesse. C'est vous qui étudiez qui ferez demain entrer votre pays - vous avez commencé - dans une nouvelle ère de progrès technologique et d'ouverture aux courants du monde. C'est vous qui maîtriserez les secrets de l'électronique, des biotechnologies, des sciences de la terre, de la terre et des eaux ou le fond des océans, la conquête de l'espace. C'est vous qui partagerez votre savoir avec les jeunes de votre âge et qui enseignerez souvent, comme chez nous, à vos parents les découvertes prochaines de l'esprit humain.
- (Vous voyez que je suis quand même la traduction en chinois. La seule personne à laquelle je ne laisse pas son entière liberté, c'est un interprète).
- La France, je voudrais vous le dire, vient de lancer un grand programme de formation pour ses jeunes de 16 à 25 ans et particulièrement pour ses jeunes qui ne sont pas passés par les universités. C'est un crime que de gaspiller tant de capacités contenues dans la jeunesse de nos pays. Notre mot d'ordre c'est : pas de jeune sans formation. Vous savez qu'un groupe d'experts du centre mondial qui vient de se créer, à mon initiative, dans l'informatique vient de venir chez vous, ici même, à l'université, pour commencer une collaboration entre nos savants, nos chercheurs et nos jeunesses.
- Nous installons, en France, pour l'instant plus de 20000 micro-ordinateurs dans nos lycées pour que les adolescents puissent aiguiser leur intelligence, leur goût d'apprendre et d'accéder aux nouveaux métiers et nous pensons que ce sera une façon d'accroître leurs capacités, d'apprendre même de communiquer. Il se pose un problème dans le monde occidental que vous n'ignorez pas. Au-delà des formations fondamentales qui mènent à la recherche, à l'enseignement, à l'épanouissement culturel, il faut développer les formations à vocation professionnelle de façon que de plus en plus d'étudiants trouvent, leurs diplômes en poche, un emploi conforme à leur souhait, mais aussi aux besoins de la société.
- Je souhaite que les étudiants français soient tout-à-fait préparés aux changements de la troisième révolution industrielle que nous vivons actuellement. Je souhaite qu'ils soient davantage ouverts au monde, mais rien ne remplace le contact personnel avec d'autres pays et avec d'autres peuples.\
Comme votre pays, la France sait qu'elle n'est grande, qu'elle ne restera grande - elle fût la première nation formée en Europe, au Moyen-Age dans notre temps à nous, dans notre temps occidental - qu'elle ne restera grande qu'en continuant à contribuer au progrès de l'esprit humain, en étant présente dans tous les combats pour la liberté, de l'esprit £ pour la conquête de la matière £ pour la maîtrise des techniques et pour l'explication de la vie.
- La France est, on le sait bien dans le domaine de la science, la patrie de Pasteur, de Marie Curie, de Frédéric Joliot qui a laissé tant de traces en Chine, de beaucoup d'autres savants qui ont illustré notre pays. Mais il ne faut pas oublier qu'elle est aussi celle de l'Airbus, un avion remarquable, du train le plus rapide du monde `TGV`, de l'énergie nucléaire sans doute la mieux dominée, des télécommunications les plus modernes, d'une médecine de pointe, d'une agriculture forte. Je dis cela en sachant parfaitement que ce que nous avons à apprendre des autres et aussi nos points faibles. Tout mon effort tend à ce que la France, l'un des premiers industriels du monde, ne se laisse pas distancer dans les technologies nécessaires, et mobilise son peuple pour les conquêtes nécessaires.
- Une exposition universelle se tiendra à Paris en 1989, soit deux siècles après la première grande révolution française. J'espère que la Chine y présentera les témoignages de sa culture millénaire et ceux de sa modernisation. J'en ai parlé à vos dirigeants. Je pense que ce projet se réalisera.\
Quant à la langue française, elle n'est pas seulement la langue de la France, elle est aussi celle de millions et de millions d'hommes à travers le monde. Elle est aujourd'hui un des plus grands moyens d'échange et de communication de notre planète. J'ai été très sensible au fait d'apprendre que nous avions parmi nous et le président de l'enseignement de la langue française en France et le secrétaire général, mais aussi de rencontrer des professeurs chinois et des professeurs français qui sont non seulement les témoins, mais les acteurs vivants de l'actualité de notre langue.
- Je viens vous apprendre, vous informer, si vous ne le savez déjà que votre gouvernement vient de prendre une mesure très importante, à mes yeux, pour que l'enseignement du français soit développé dans vos universités et qu'il trouve sa place dans votre télévision.
- Quant à la France, elle est prête à accueillir dans ses écoles, ses laboratoires, ses instituts plus d'étudiants chinois qu'il n'y en a aujourd'hui, plus de boursiers, plus de jeunes gens qui seront ensuite porteurs d'une part de notre civilisation. Et j'en attends beaucoup car il s'agit des jeunes femmes et des jeunes hommes sur lesquels votre pays va s'appuyer pour construire son avenir.
- Etudiants de Nankin et étudiants de toute la Chine vous êtes la jeunesse d'un grand et vieux pays, mais vous êtes aussi la force d'un pays neuf, dynamique plein d'espérance. J'ai confiance en vous, j'ai confiance dans l'amitié entre la Chine et la France.\

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