Publié le 14 avril 1983

Toast prononcé par M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par le Conseil fédéral suisse en son honneur, Berne, jeudi 14 avril 1983.

14 avril 1983 - Seul le prononcé fait foi

Toast prononcé par M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par le Conseil fédéral suisse en son honneur, Berne, jeudi 14 avril 1983.

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Monsieur le président,
- Madame,
- Mesdames et messieurs,
- Nous aurons fait finalement assez peu de discours aujourd'hui, nettement moins que la moyenne dans ce type de -rapport, ce qui prouve que vous et nous sommes sensibles à bien des formes d'économie et, en-particulier, l'économie verbale.
- Mais ce qui a été dit par vous l'était avec suffisamment de concision, de précision et de chaleur pour que ces paroles aient été, y compris ce soir, utiles et ressenties par nous comme des paroles touchant au fond des questions - ce fut le cas lors de notre rencontre devant MM. les Conseillers fédéraux - mais aussi au fond des relations humaines, en évoquant des mots très simples qui portent toujours loin, à condition de ne pas en abuser. Les mots qui touchent aux sentiments personnels entre vous, moi-même, nous, et mieux encore entre nos peuples.
- Il y a longtemps que je connais la Suisse. J'y étais venu dans mon adolescence. Mais jamais je ne l'ai autant espérée qu'au mois de mars 1941, alors que j'avais quitté par mes propres moyens un camp où j'étais prisonnier de guerre à destination de Schaffhouse, magique Schaffhouse, qui a représenté le seul endroit de la frontière où l'on pu espérer devenir libre sans avoir à traverser le Rhin à la nage ou bien le lac, et compliqué Schaffhouse avec ses redents, ses retours, de sorte que l'on arrivait sur cette terre et que l'on en ressortait pour se retrouver prisonnier sans s'en être rendu compte.
- J'ai passé des mois à étudier la carte de la boucle de Schaffhausen et je la connais mieux, mesdames et messieurs, que nombre d'entre vous. Malheureusement ! la Suisse est restée, à l'époque, une idée de liberté car, à peine arrivais-je à distinguer les premières collines de Suisse, après être venu de Weymar à pied, c'était la fin de l'aventure, qui ne devait reprendre que longtemps plus tard, et par d'autres chemins.
- Oui, la Suisse c'était pour moi l'idée de liberté tous les jours, toutes les heures, la volonté tendue pour conquérir un peu de cette terre où j'échapperais aux rigueurs de la guerre. N'être plus combattant forcé de ne plus l'être alors que la guerre continuait .. eh puis ! un moment d'arrêt dans une guerre, dans un pays pacifique et ami, c'était aussi un havre espéré. J'y suis revenu, bien entendu, pendant la guerre, après avoir réussi enfin à rejoindre mon pays et j'étais de ceux qui, reliés directement avec Londres, franchissaient de temps à autre - pardonnez-moi ! - illégalement votre frontière pour, hors de toute tracasserie douanière, ce qui était le moyen le plus sûr, venir rejoindre ici des camarades, recevoir des instructions, les ramener dans mon pays. Je le répète : oui, la Suisse, c'était la liberté.\
Je suis revenu encore, mais beaucoup plus tard, à un rendez-vous qui reste dans ma mémoire. Lorsque, l'une des rares fois dans mon existence, j'ai dû connaître un accident de santé - c'était il y a bien longtemps en 1955 - 1956 - et j'étais resté plusieurs mois incertain, là, quand j'ai eu l'excellente idée, elle m'a été soufflée, de venir retrouver l'équilibre et la santé en Suisse et j'y ai vécu quelques semaines d'été, à Crans-sur-Sierre. J'ai traversé vos collines, marché à travers ses herbes qui n'étaient que des fleurs, la jonction du printemps et de l'été en compagnie d'André Malraux qui fut un compagnon assez intéressant pour la période dont je vous parle. Il me parlait de Samarcande et j'entendais les chevaux mogols piaffer le long des grandes routes, ce qui nous éloignait de ce paisible lieu ... pas si paisible que cela, où l'on retrouvait la trace des recherches et des angoisses de Rainer Maria Rilke.
- Oui, pour moi, la Suisse des libertés a été, dans un moment important de ma vie, la Suisse de l'équilibre personnel. Ce n'est déjà pas mal. Puis j'y suis revenu souvent, plutôt à la -recherche non pas des émotions politiques mais en quête d'esthétique avec le goût d'y retrouver la trace de l'Histoire sous sa forme la meilleure, au travers de vos richesses acquises par la création de l'homme, à travers les siècles et les siècles récents qui m'intéressaient particulièrement. Que de fois suis-je allé à Coppet pour retrouver quelques portraits qui me rappelaient une période qui m'intéressait à l'époque et qui était celle de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècles, dans ce centre intellectuel qui fut, je le crois, dans l'Histoire de l'Europe, l'un des grands moments où l'on rêvait du monde futur et où on le faisait.\
Suisse, terre de liberté, terre d'équilibre, terre d'Histoire. Trois apprentissages qui s'ajoutaient à la vie quotidienne vécue avec nombre de compatriotes qui étaient mes amis £ mais cela est une affaire davantage privée, je n'ai pas l'intention de raconter ma vie ce soir à Berne. J'ai davantage l'intention d'y retrouver, comme cela, par moment, mes moments importants, ce qui a pu me relier aux grandes idées qui ont animé mes choix personnels et mes choix politiques. La Suisse, par le hasard de la vie et non point pour faire un discours ou un propos de circonstance, qui serait compliment, mais parce que c'est vrai, parce que c'est comme cela, s'est trouvée à plusieurs carrefours importants de mes choix. Comme cela se fait dans un climat d'amitié, de compréhension où j'ai découvert que les Suisses n'étaient pas tout à fait comme on dit, oh ! ils doivent bien être un petit peu "comme on dit" mais ils ne sont pas simplement "comme on dit" ... c'est-à-dire que ce peuple discipliné, travailleur, laborieux - je ne vais pas vous faire la litanie que vous entendez tous les jours, qu'il vous arrive sans doute de dire vous-mêmes - j'y ai trouvé des esprits puissants, originaux, constructifs, sensibles aux finesses de la vie, à sa richesse véritable.
- Alors, lorsque j'entends ou je lis dans la presse que je ferai un voyage bien difficile parce que le climat entre nos deux pays serait aigri par une infinité de petites ou de graves difficultés, j'y trouve un aspect caricatural que la journée passée aujourd'hui n'a en rien vérifié mais je pensais bien que cela ne se vérifierait pas, non seulement parce que je connaissais quelques-uns des dirigeants de la Confédération et j'en connaissais la qualité, mais aussi parce qu'il n'y avait pas de raison de confondre l'accessoire avec le principal.\
J'ai été pendant 35 ans parlementaire de mon pays, pendant 35 ans au même endroit, de telle sorte que j'y ai pu éprouver bien des joies, bien des difficultés, puis connaître un peu, apprécier ce qu'était la -nature humaine, les lois et les rigueurs de la vie en société, les contradictions, les conflits, les réussites aussi, les entraînements, les enthousiasmes, les amitiés.
- Mais je me suis rendu compte que les plus difficiles aspects de la vie quotidienne tournaient autour de la mitoyenneté. Tous mes habitants et mes électeurs de cette région du Nivernais, du centre de la France, avaient toujours à confier à leur député et maire que j'étais, de vastes procès. Toujours. Oh ! qui s'arrêtaient souvent à la confidence, qui n'allaient pas plus loin. On réglait bien des choses à l'amiable. C'était presque toujours des procès de mitoyenneté. où commence et où finit la propriété ? Terrible aventure, dans ce monde qui est le nôtre, que d'avoir un mur mitoyen. Comment le réparer ? A qui incombe cette charge ? Qui mettra le moellon qui manque ? Et si l'on regarde par-dessus le mur, n'est-ce pas une curiosité illicite ? Bref, c'est très difficile d'être des voisins. Comme il est commode d'aller à l'autre bout du monde, du côté de l'Extrême-Orient ou en Océanie, et de découvrir des affinités illimitées avec des gens que l'on ne rencontre jamais !
- C'est peut-être pour cela d'ailleurs que les Suisses et les Français avaient fini par ne plus se rencontrer du tout. Mais ces procès de mitoyenneté n'ont quand même pas engrangé des luttes éternelles et je retrouvais les mêmes dont je vous parle qui se disputaient le samedi, jouer aux cartes le dimanche matin ou au tiercé, aller se promener, chercher des champignons l'après-midi et dans les plus grandes circonstances vivre ensemble des grandes dates de toute vie humaine : le baptême ou le mariage ou bien veiller les morts avec un sentiment de fraternité très profond, permanent qui finalement racontait l'histoire durable de cette région. Nous avons malheureusement connu assez de guerres, des guerres mondiales pour savoir ce que c'était que la fraternité inébranlable de ceux qui venaient du même village, partageaient ce qui restait de pain, de liberté ou qui affrontaient ce qui restait de vie. C'est un peu le type de nos relations telles que je les vois ou telles que je les sens, une certaine difficulté quotidienne qu'il ne faut pas exagérer et une démarche commune sur tous les grands ensembles.\
Mieux vaut le principal que l'accessoire, encore vaut-il mieux que le principal soit harmonieux, réglé autant que possible l'accessoire. C'est ce que nous allons faire et dans courant de la journé j'étais presque étonné que la liste en fut finalement si brève. Nous n'avions pas beaucoup de différends. J'en ai relevé une douzaine dont cinq étaient réglés avant que nous n'ouvrions la bouche et les griefs n'étaient pas que suisses j'étais quand même heureux de le constater. Il y avait de part et d'autre des réclamations. Trop difficile de franchir cette frontière, un peu trop d'acrimonie, un souci abusif du règlement, des mesures de protection qui s'exécutent sans qu'on le dise, une certaine incompréhension lorsqu'il s'agit de discuter des intérêts les plus terre à terre. Oui, c'est cela la pratique quotidienne de la politique. Et si nous voulons précisément vivre en Europe ensemble, il faudra s'habituer aux procès de mitoyenneté qui ne gâcheront pas le reste de la semaine car ils disparaîtront, se règleront à l'amiable dès lors que l'on aura, et vous avez, messieurs, j'ai eu le bonheur de constater au-cours de nos conversations collectives et privées, une vue universelle de ce qui constitue nos intérêts communs, nos obligations historiques et je crois bien le fond de notre être.\
Alors là c'est toute la dimension que vous venez d'indiquer monsieur le président, c'est le dimension de l'Europe, des relations entre la Communauté `CEE` à laquelle nous appartenons, les relations de l'Europe historique et géographique telles que les siècles nous les ont faites, telles que nous héritons, telles qu'il s'agit maintenant de la perpétuer. Et puis au-delà des frontières de l'Europe les points d'équilibre entre les grands antagonistes dont nous sommes les partenaires et les partenaires de plein droit même si les -rapports de puissance ne nous situent pas tout au même -plan.
- Mais le -plan véritable je le répète c'est celui de souverainetés équidistantes qui ont pour objet d'affirmer l'originalité, l'identité d'un peuple qui tous ensemble réussiront un jour si nous le voulons à faire de l'Europe et du monde quelque chose d'habitable pour une espèce humaine qui a bien de la peine à s'y faire. D'où la présence que nous jugeons indispensable de votre pays quand vous le voulez bien entendu, quand votre peuple le décide. C'est quand même lui qui finalement est le maître de vos décisions. D'où votre présence que nous jugeons nécessaire dans les instances internationales. Je crois qu'il s'est établi au-delà des procès de mitoyenneté un -franc langage, et, je crois une coopération, un -concours où la France et la Suisse siègent très aisément côte à côte, se donnent un coup de main, s'épaulent pour présenter des thèses qui nous sont propres aux autres pays du monde. C'est là que l'apport français - je n'insisterai pas - et l'apport suisse peuvent représenter quelque chose d'irremplaçable par les qualité que l'on vous reconnaît que je citais tout à l'heure un peu en plaisantant. Il ne faudrait pas se figer dans une admiration mutuelle mais les qualités que l'on vous reconnaît au-delà de vos frontières font que si l'on veut mettre du ciment entre les pierres mal jointes des constructions auxquelles nous appartenons on peut s'adresser aux bons ouvriers que votre peuple sait produire et qui a montré bien souvent l'exemple non seulement dans les grandes perspectives le choix des grandes idées mais aussi dans l'application quotidienne pour que le travail accompli soit un travail bien fait.\
Il est comme cela un certain nombre de pays dits petits par la superficie, par le nombre d'habitants. Un certain nombre pas beaucoup qui sont plus grands que bien des pays nombreux et étendus. Si l'on compare l'apport à l'histoire, à la culture, à l'évolution de la société, vous êtes à cet égard un grand pays. Je ne vous le dis pas pour vous flatter mais c'est parce que l'histoire le démontre. Je crois vraiment que nos relations qui étaient bonnes, avant nous et que nous n'avons pas inventées, - nous ne sommes les porteurs que d'une brève période, d'une longue histoire - n'ont pas connu de drame du moins depuis longtemps. Je crois que nos relations peuvent connaître tout de même au travers des années prochaines un mieux être, une aisance, une harmonie à laquelle en tout cas il faut travailler.
- On n'empêchera pas que vous êtes comme vous êtes, que nous sommes comme nous sommes, que nos orientations politiques ne soient pas identiques, quoi que vous ayez su dans votre Conseil fédéral allier le contraire et n'est pas dit que le contraire était contradictoire, ce serait une faute philosophique à laquelle on ne comprendrait rien mais enfin quand les contraires s'assemblent cela fait un tout. On forme une synthèse avec des éléments d'analyse. En France, nous avons moins que vous ce don. Nous en avons d'autres et les capacités de notre peuple sont telles que chacun étant maître chez soi de ses orientations sans passer son temps à dauber le voisin nous ayons assez de confiance en nous pour savoir qu'il est un certain nombre de valeurs privilégiées qui restent notre domaine commun. C'est à celà que je pensais monsieur le président tandis que je vous écoutais prononcr ce toast. Je ne sais pas pourquoi je viens de prononcer ce mot qui ne vient pas de chez moi ni de chez vous mais nous ne refusons par l'apport international à condition de ne pas en abuser.\
Monsieur le président, madame, mesdames et messieurs je lève à mon tour mon verre selon une tradition qui est une bonne tradition. Il y a de bonnes traditions. Je lève mon verre pour que vous sachiez vous tous ici présents que les Français forment des voeux pour vous dans vos affections, vos cercles familiers, pour vous-mêmes, votre santé et particulièrement madame et vous monsieur le président puisque vous nous faites la joie d'être ceux qui aujourd'hui portent l'invitation et la charge de la réception.
- Au-delà de vos personnes mesdames et messieurs nul ne s'étonnera que je lève mon verre à la santé du peuple suisse. Vous vous ferez nos interprètes auprès de lui pour qu'il sache qu'il est le principal partenaire de la rencontre d'aujourd'hui.
- Merci.\

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