Publié le 20 octobre 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au musée d'art moderne de Troyes, mercredi 20 octobre 1982.

20 octobre 1982 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au musée d'art moderne de Troyes, mercredi 20 octobre 1982.

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Lorsque j'ai reçu l'invitation de la ville de Troyes, conjuguée à celle de M. Levy, jai tout de suite accepté, pour plusieurs raisons que je vais vous exposer rapidement.
- La première est que je connaissais déjà depuis de longues années et M. Levy et son oeuvre, sa passion de l'art et ses vertus de collectionneur, et que je suivais avec intérêt et curiosité sa marche ascendante vers la collection qu'aujourd'hui vous nous présentez.
- La deuxième, c'est que cette invitation, faite par cette ville, me donnait l'occasion de venir célébrer avec vous, de venir inaugurer, une grande collection que j'appelerai provinciale, même si son inspiration fut plus large. Elle se situe dans-le-cadre d'une province qui a su garder son caractère, au-centre d'une ville dont vous venez de rappeler, monsieur le maire, qu'elle a été préservée après les grands incendies médiévaux depuis le XVème siècle, ce qui marque bien soit une chance historique, soit la pérennité des gens de ce pays. Et aussi parce que, me déplaçant deçi-delà, en France, comme il y va de ma charge, je cherche à donner une signification à chacun de ces déplacements. Il me semblait que l'effort d'un maire, d'une municipalité, d'un département, d'une région de l'Etat, effort soutenu pour restituer à des nobles bâtiments leur force et leur valeur ancienne, mais aussi pour les adapter au monde moderne tout en respectant les normes de l'art - et que le fait que ces bâtiments puissent recueillir une collection de cette qualité permettant de dire quelques mots sur la nécessaire décentralisation dans un domaine aussi précieux. Non qu'il faille être circonspect comme l'est la direction des musées de France, dès lors qu'on voit essaimer un peu partout des musées dont on n'est pas toujours assuré que la continuité leur sera accordée. Mais là, dans une ville de cette importance, riche d'une telle tradition, nourrie de culture d'art, on peut être sûr, alors, que toutes les chances sont de ce côté. Au travers de cette Champagne et de Troyes, se perpétue l'enseignement quotidien d'oeuvres d'art offerts au regard de chacun.
- L'équilibre, toujours difficile, d'une capitale aux rayonnements universels et d'autant de capitales moyennes ou importantes qui racontent notre histoire, qui dessinent notre géographie, qui sont un peu l'expression, au travers de ses formes esthétiques, du mouvement intérieur d'un peuple, ce qu'on appellera l'âme permanente d'un peuple tout cela valait, me semblait-il, la peine d'être souligné et d'organiser cette rencontre. Elle a eu lieu, en voilà l'esprit, je le soulignerai après M. le maire de Troyes.\
Quant à la qualité de cette collection, bien d'autres que moi pourront la célébrer. Il y a des experts, des connaisseurs, des créateurs, dont la vie est pratiquement fixée sur la connaissance et la pénétration de l'art. J'en jugerai comme beaucoup de Français, passant, un peu rapide, vivant d'impressions ou d'intuitions, contraint de former ma connaissance des choses à mesure que les images se précipitent et s'accumulent, ayant quelque peine à prendre le recul nécessaire, ou réservant ce temps pour plus tard. Je n'en ai pas moins remarqué avec admiration, d'abord la somme de patience et de ténacité, en même temps que de goût, qu'il a fallu à Pierre et Denise Levy pour réunir ces oeuvres. Et, comme vous l'avez rappelé, monsieur le maire, depuis les grands réalistes à la Courbet ou à la Millet, en passant par les Nabi ou les Fauves, ou bien les Cubistes ou bien l'Ecole de Paris, ou bien les Surréalistes, et d'autres encore qui échappent à toute définition, ou d'autres qui figuraient déjà dans ces écoles - on sait que ce sont des écoles généralement après coup - et qui avaient échappé à l'attention du Parisien ou du provincial comme moi-même venus d'autres cieux. Je pense à Maurice Marinot dont je découvre la qualité égale à celle des plus grands, au travers de ses efforts réussis pour créer une verrerie qui épouse exactement son inspiration, sa capacité. Tout cela marque une vue générale des choses, un goût de la diversité des talents, des préférences aussi - que ferait-on sans préférence ? - tout cela donne finalement un résumé très riche de détails, de tout ce qui, depuis plus d'un siècle, signifié l'expression française dans le domaine de la peinture et, moins sans doute, dans le domaine de la sculpture. Ainsi, ces quelques grands témoins connus, réputés, assis, comme Gimond ou comme d'autres - je pense en-particulier aux bronzes de Derain que j'ignorais - qui marquent bien que les arts, cousins germains, sont vraiment de la même famille, tandis que l'éclosion des grands talents de ces cinquantes dernières années marque bien que les frontières sont difficiles à dessiner.\
Au-delà de cette collection, de son -cadre, songeant comme vous-même, monsieur le maire, au travail que cela a dû représenter, au souci financier pour les administrateurs, à l'attention apportée par les artisans, les ouvriers, puis les maîtres d'oeuvre, les responsables conservateurs de ce musée, les architectes, à cette somme de labeur et de goût de la réussite, je peux vous dire, mesdames et messieurs, qu'il n'est pas donné tous les jours - voyageant à travers la France ou l'Europe - de découvrir des coins privilégiés, des espaces choisis ayant atteint cet équilibre.
- Est-ce que cela nous étonnera lorsque nous penserons au passé de Troyes, à son passé d'architecture et de sculpture, aux influences restées si longtemps tenaces de la tradition française et médiévale peu à peu remplacées, mais plus tardivement qu'ailleurs, par l'influence italienne, avec une série de grands maîtres - faut-il citer aussi bien Florentin, que Juliot ou Gentil - qui ont marqué tout le long du XVIème, et même du XVIIème siècle ? Une tradition originale soutenue sans doute par des éléments qui figureront comme une sorte d'environnement, comme un support : l'activité économique de la ville. Aujourd'hui, on parlera de bonneterie mais on pouvait déjà, je crois, depuis 1754, parler de mécanique dans le domaine de l'emploi, du textile, du tissage. Notre attention reste fixée sur la fameuse aventure tragique des canuts de Lyon, mais les ouvriers de Troyes ne s'étaient pas révoltés, on comprend les raisons de la révolte du XIXème siècle, mais ils ne s'étaient pas révoltés, ils avaient tout de suite assimilé les besoins du progrès et le mariage si difficile de l'homme et de la machine.
- Je pense que cette capacité d'aborder l'époque moderne que je souhaite à la ville de Troyes pour la période que nous vivons, marque bien aussi la possibilité pour ceux qui ont eu la chance d'être visités par l'esprit de la création, de mener à bien leur oeuvre. Quand j'observais les verres de Marinot, je pensais que c'était aussi une ville où le vitrail avait joué son rôle et s'inscrivait dans une connaissance générale du vitrail en France. Soudin, Gauthier, Macabret, tous ces noms ne s'inscrivent pas en lettres flamboyantes dans l'histoire de l'art, mais ils représentent une longue lignée artisanale de grands talents que l'on retrouve aussi bien chez ce créateur qui a vécu à Troyes et à travers toute une série d'oeuvres que j'ai appris à connaître aujourd'hui même au cours de cette visite.\
Je n'ai rien d'autre à vous dire, aujourd'hui. Le reste est du domaine de la réflexion, après le choc des impressions reçues. Qui pourrait prétendre tout aussitôt réciter comme une leçon préalablement apprise, tout ce que représente l'enrichissement, le choc subi par les visiteurs des oeuvres d'art ?
- Vous allez, vous, rester avec elles. Un seul parmi vous s'en est un peu séparé mais je pense qu'il a trouvé beacoup de joie dans cette séparation, d'autant plus que rien ne lui interdit de venir rêver devant l'oeuvre d'une vie, d'une oeuvre désormais acquise et enregistrée, assimilée par une collectivité aussi enrichissante que celle de Troyes et de la Champagne.
- Je remercie ceux qui ont contribué à donner à cette province et à cette ville, part de la France, substance même de la France, son éclat d'aujourd'hui. Je ne suis pas venu vous dire autre chose, sinon ajouter mon plaisir personnel. Troyes n'est pas si loin de Paris et a dû souffir longtemps, j'imagine, de cette proximité. Elle en souffre encore aujourd'hui, et pourtant, elle a su demeurer, j'espère qu'elle demeurera, un centre de vie et de création, d'innovation, un centre original. Puissiez-vous, mesdames et messieurs, connaître dans le temps qui vient d'autres chances £ puissiez-vous perpétuer celles qui vous ont été léguées. Merci.\

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