Publié le 15 octobre 1982

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration de l'avenue Emile Aubert à Barcelonnette, vendredi 15 octobre 1982.

15 octobre 1982 - Seul le prononcé fait foi

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration de l'avenue Emile Aubert à Barcelonnette, vendredi 15 octobre 1982.

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Mesdames et messieurs,
- Avant de dévoiler cette plaque qui marquera dans le marbre le souvenir d'Emile Aubert, en ce carrefour, à l'ouverture de cette vallée, dans un pays qu'il a représenté, qu'il a beaucoup aimé où, comme je le vois, on a gardé son souvenir, je vais prononcer quelques mots.
- En m'adressant d'abord à celles et ceux d'entre vous qui, plus jeunes, ne l'ont pas connu. Pour eux, que signifie une cérémonie de ce genre. Il y en a des rues, des avenues, des places, des carrefours dans toutes les villes de France et bien des noms inscrits dont on méconnaît toujours l'histoire ! Il faut donc en fixer la mémoire dès maintenant pour qu'on sache bien, à travers la génération suivante, ce qu'a représenté Emile Aubert, qui fut maire de Barcelonnette et sénateur de ce département `sénateur SFIO, ancien membre de la convention des institutions républicaines`. Je le dirai d'un mot, bien d'autres qualités mériteraient qu'on s'y attache : l'intelligence, la bonté, la disponibilité, mais c'est surtout le souvenir d'un homme de courage. Un homme de courage dans sa vie personnelle, dans ses choix patriotiques. On vient de le rappeler à l'instant pendant la guerre, la guerre classique, traditionnelle d'abord et puis la guerre extraordinaire, exceptionnelle, conduite par un peuple occupé, se battant au point de départ le dos au mur avec pour perspective la mort ou la fin de la liberté. Il a pris rang, comme il savait le faire, inspirant, animant, témoignant, porteur de ce beau sourire dans ce visage calme, réconfortant pour ceux qui étaient ses compagnons, homme d'imagination et de caractère.
- Et comme vous le savez, il a subi de graves blessures dont il s'est remis assez, non pas pour vivre comme tant d'entre nous à l'âge de la retraite, ce qui est très honorable, mais plus encore voulant éprouver son corps, ses facultés physiques et allant en haut de vos montagnes pour marcher, reconnaître vos pistes, vos sentiers, votre altitude - altitude morale et altitude physique - exerçant sa jambe mutilée et donnant l'exemple d'une ténacité, d'une volonté de dominer la difficulté du relief, un exemple de courage dans ses gestes les plus simples, un exemple de courage dans ses choix les plus profonds.
- C'est donc un bel exemple à offrir surtout pour ceux qui croient comme moi que l'effort est la justification de la vie, que tout effort accompli pour une noble cause n'a pas besoin d'autre récompense que celle qu'éprouve celui qui a le juste sentiment d'avoir accompli ce qui devait l'être et qui accorde ses lettres de noblesse à l'existence.\
Rien ne se fait dans un peuple, pas plus que chez l'individu sans l'amour et le respect de l'effort. Cet effort individuel, Emile Aubert l'a recherché, peut-être en avait-il même le goût singulier jusqu'à la provocation, jusqu'à l'extrême. Il est bon qu'il y ait des hommes qui sachent aller à l'extrême de leurs moyens et de leurs forces. Mais aussi Emile Aubert en tant que responsable, membre d'une collectivité, d'un peuple qu'il aimait si profondément, cet effort collectif à-partir duquel on peut bâtir, construire, créer, imaginer, difficile par définition, sans quoi ce ne serait pas un effort. Si l'effort avait été aisé, il ne mériterait même pas qu'on en parle. C'est cet effort d'un peuple qui permet au nôtre d'être aujourd'hui ce qu'il est à travers l'histoire. Ce risque, ces périls, ces chutes brusques, ces réussites admirables pourraient définir le peuple français sur le temps, la durée. Un peuple qui, aujourd'hui, peut prétendre en toute certitude figurer parmi ceux qui resteront capables de montrer au reste du monde qu'il est de grands chemins à suivre, y compris sur des montagnes, le plus haut possible même et surtout quand c'est dur. Et c'est comme cela, au bout du compte quand survient le moment de la halte, du repos, qu'on peut se regarder tout droit dans les yeux avec le sourire des camarades heureux d'avoir combattu côte à côte, content de soi et sûr que si l'on n'a pas pu parvenir encore jusqu'aux cimes, ce seront les autres qui le feront.\
Emile Aubert était un exemple. Ceux et celles qui l'ont connu, qui l'ont aimé, les membres de sa famille savent bien que ce que j'exprime-là est vrai, que ce n'est pas un discours de circonstance. Moi, je le sens, parce que, pendant de longues années j'ai vécu d'amitié, de confiance et parce que j'ai admiré le haut alpin - quelle est la différence entre un haut alpin et je ne sais plus comment signifier maintenant les Alpes-de-Haute-Provence - haut provençal ou haut alpin, cet homme qui respirait la confiance dans son pays. Ceux qui l'ont connu n'oublieront pas l'homme qu'il était, respecteront sa mémoire et garderont parmi tous les visages rencontrés une mémoire particulière de celui-là comme je le fais moi-même en cet instant. J'étais venu dans les jours de joie, nous étions réunis dans son foyer, je suis venu au jour de deuil qui l'a vu disparaître `en 1969`, je viens aujourd'hui en ce jour du souvenir. Je n'essaierai pas de faire de distinction entre ces jours puisqu'ils sont l'image même de la vie où se relient le passé, le présent à peine vécu qu'il n'est déjà plus là et l'avenir qu'il faut bâtir. Je ne vois pas d'autre symbole meilleur que celui-ci, parmi ses familiers, à donner en ma qualité de Président de la République pour ce qui, à mes yeux, peut et doit être un Français respectueux de sa tradition et fondateur de l'avenir. Il n'y a pas meilleur exemple que celui d'Emile Aubert.
- Monsieur le maire, je vous remercie de votre accueil, des paroles que vous avez prononcées. Nous vivons un moment d'émotion et de gravité, je veux que ce moment soit un moment d'espoir. Je vous remercie.\

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