Publié le 28 septembre 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Toulouse, mardi 28 septembre 1982.

28 septembre 1982 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Toulouse, mardi 28 septembre 1982.

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Monsieur le maire,
- Je vous remercie de vos paroles d'accueil, de cette présentation de Toulouse et de ce présent auquel je suis sensible, puisqu'il me rattache plus visiblement encore à la grande tradition qu'incarnait Jean Jaurès.
- Nous sommes un peu, nous qui avons la France en charge dans cette filiation de pensée, dans cette conception des relations de l'Etat et du citoyen, dans cette vue universelle de l'évolution des sociétés, qui suppose la connaissance de ses mécanismes.
- Je suis sensible à vos propos vous ai-je dit. Je n'oublie pas les années où nous avons siégé ensemble au Parlement et de quelle façon, au-delà des divergences, différences d'opinion quant à la façon de considérer le devenir et le présent de notre pays, il était toujours possible de débattre. C'est bien cela la République, dont nous sommes nous tous, vous et moi-même, les serviteurs.
- Je vous remercie, mesdames et messieurs, d'être présents dans cette salle des Illustres, dans cet admirable Capitole qui aujourd'hui avec cette foule, ce soleil, cette lumière, signifie, comment dirais-je, la vie même, la vie dans sa force et son épanouissement, la capacité de votre ville, on la sent dès l'atterrissage de cet hélicoptère et le long de vos avenues, le long de ce canal, sur chaque place et, au détour de chaque carrefour, et sur cette place synonyme d'histoire, de poésie, de sens de l'Etat, -défense d'une culture, synonyme aussi de beauté.
- Parmi vous, mesdames et messieurs, je reconnais bien des visages qui me sont chers, des amis de longue date, des compagnons de toujours ou de presque toujours. Soyez sûrs que j'apprécie très vivement cette rencontre, dans ces lieux qui évoqueront pour nous toute une histoire, qui fût la nôtre avant qu'elle ne se confonde avec l'histoire du pays même.
- Et vous aussi, mesdames et messieurs, qui n'étiez pas de ceux-là et vous en avez bien le droit, qui avez là où vous l'avez jugé bon, répondu à la fois à l'appel de votre conscience et à l'idée que vous vous faisiez de votre devoir et qui avez servi autrement que nous mais je le pense et je le souhaite, et je le crois, dans le respect de notre vocation commune, vous êtes de la même façon les bienvenus ici.
- Enfin comment puis-je prononcer ces paroles puisque je suis moi-même votre invité, votre invité à tous, monsieur le maire, mesdames et messieurs du conseil municipal, mesdames et messieurs les élus de la ville de Toulouse. On me permettra, puisqu'il s'agit d'une grande capitale, de remercier du même coup l'ensemble des corps constitués ou des représentants de cette région que je retrouverai, au demeurant, dans un moment et dans un autre lieu.\
Vous avez parlé de Toulouse. Il faudrait beaucoup de temps, une grande inspiration pour prononcer les paroles capables d'exprimer la force, la permanence, le devenir de cette ville. Sachez, j'ai tenté de l'exprimer à diverses reprises, sachez que - mais moi-même, non pas sous ce ciel - un peu plus loin, un peu plus haut, pas dans les pays du nord, mais tout juste à la frontière de la langue d'oc et de la langue d'oil, à quelques mètres de l'endroit où la frontière passait, nourri par mes parents du côté d'oil et par mes grands-parents du côté d'oc, j'ai pu à tout moment, dès mon enfance, mélangeant les dialectes et les patois qui se parlaient concurremment d'un village et d'un hameau à l'autre, mesurer à la fois l'âpreté des luttes d'autrefois, la grandeur des traditions opposées, le -prix des luttes, souvent la rigueur imposée à des pays comme ceux-ci qui ont dû défendre leur culture, leur langage, leur façon d'être, leur forme de civilisation dans la peine et dans la douleur et qui aujourd'hui apportent en don à ce qui est la France, l'une des plus grandes formes de la pensée et de l'expression.
- En-passant, montant l'escalier, j'ai aperçu cette fresque qui représente la cérémonie des Jeux Floraux. Vous me rappeliez qu'ils avaient précédé, et de loin, la Comédie française, avec quelques siècles d'avance. C'est vrai que Toulouse, grande capitale Française, avait une vocation permanente, presque dès sa naissance, à être la capitale de quelque chose qui se formait à -mesure que le temps passait, qui rassemblait des peuples et des peuples et qui a fini par devenir le centre d'une culture originale. Ce n'est pas moi qui prétendrait que cette culture doive être comprise par contradiction avec celle de la même qui m'inspire, mais comme complémentaire. Et vous avez raison de défendre ce qui fait le meilleur de vous-même. J'ai toujours demandé, avec beaucoup de chance d'être entendu, à MM. les ministres de l'éducation nationale et de la culture, qui sont ici, de veiller dans leur action à toujours préserver les chances, non pas de ce qu'on appelle, à tort, les cultures minoritaires, mais la diversité des cultures dont chacune est à soit toute seule et par elle-même une culture même : celle d'un peuple.\
Mesdames et messieurs, parmi les problèmes évoqués hâtivement par nécessité - nous sommes soumis, vous comme moi à un emploi du temps serré - vous avez tout de même brassé un certain nombre de sujets qui touchent au développement de votre ville en signalant le doublement de cette population en l'espace de 35 ans, en marquant, au passage, que si la sécurité se trouve parfois altérée, avec le phénomène de la ville et de l'entassement humain, vous avez plutôt vu diminuer la présence des forces de police, je suppose que cela n'a pas commencé avec le mois de mai 1981. Bon, il est vraisemblable que de mauvaises habitudes ont été prises précédemment et que l'on n'a pas encore eu ou bien le réflexe, ou bien le budget, de les corriger tout aussitôt. Mais enfin nous avons de bonnes oreilles pour entendre, et la sécurité des Français , à Toulouse comme ailleurs, doit être une priorité dans notre action.
- Après tout, lorsque nous nous trouvons soit sur le terrain des luttes extérieures, lorsque nous appartenons à des générations qui ont fait des guerres, nous sommes un certain nombre ici, dans cette salle, et lorsque nous nous retrouvons chez nous, à quoi peut-on aspirer, sinon à la paix civique, sinon au recul de la délinquance pour se trouver mieux encore chez soi, et là je n'aperçois pas de distinction, de divergences profonde, même si on peut débattre sur les méthodes. Nous appartenons à la même société, nous appartenons au même pays £ nous en sommes comptables à des degrés différents et selon les époques. Mais nous en sommes tous comptables communément, je veux dire tous ensemble. Je m'efforce de répéter cela partout, même quand ce n'est pas très bien compris.
- Alors, comme ce n'est pas toujours très bien compris, je répète : je crois avoir entendu dire, lorsque j'étais enfant que, surtout sur-le-plan des idées, comme un clou dans un mur, il valait mieux taper souvent dessus. Et bien, la République est la République. Le peuple français m'a chargé de l'incarner, pour le temps qui m'a été prêté par le suffrage universel, et j'entends bien servir la France dans toutes ses composantes. Naturellement, j'ai bien mes préférences, j'ai bien mes amitiés, j'ai bien les idées, auxquelles j'ai attaché ma vie, mais je ne nie pas l'importance des autres pour ce qui touche à la vie nationale, dans ses traits essentiels et je ne fais pas de différence.\
Seulement vous avez au travers de ces problèmes très pratiques, qui sont de votre ressort, insisté sur la nécessité du dialogue entre l'Etat et la commune. Si M. Eeckhoutte s'était exprimé, il le fera peut-être, il m'aurait dit : "et le département" ? Et M. Raymond qui va s'exprimer me dira : "et la région ?" C'est-à-dire les grandes collectivités locales, territoriales qui font la richesse et la diversité de la France.
- Eh bien monsieur le maire, vous me rendrez grâce : on ne vous aura jamais donné auparavant un instrument semblable à celui qui résulte des lois sur la décentralisation. C'est avec cet instrument-là que vous serez en-mesure, d'une façon organique et non pas simplement par la bonne grâce du pouvoir central, de débattre avec les compétences acquises dans des domaines importants et dans les domaines qui appartiennent encore à l'Etat, à ses hauts fonctionnaires et à ses ministres, à un gouvernement qui ont pour charge de négocier. D'ailleurs la journée ne se passera pas sans qu'un certain nombre de contrats eussent été signés par plusieurs des ministres ici présents.
- Nous inaugurons, entre l'Etat et les collectivités territoriales, une ère contractuelle, comme nous avons voulu le faire dans-le-cadre des relations dans l'entreprise ou dans le travail. Comme nous avons voulu le faire partout où la civilisation démocratique avance. C'est bien par le contrat, et non pas par l'affrontement que nous irons au début du 21ème siècle avec la génération qui nous suit, vers un stade supérieur de civilisation qui reposera sur le sens de la responsabilité. J'ai souvent écrit que la responsabilité à mes yeux, était le stade supérieur des libertés.\
Alors il y a -matière à réflexion, que je ne pousserai pas très loin ce soir. Le phénomène de la ville, c'est un peu un jeu, presque un jeu de salon, quelquefois une sorte de distraction intellectuelle. On vous pose des questions, comme cela de façon abrupte et on vous dit "à votre avis". Tenez j'ai dirigé moi-même les forces socialistes en Frace. Bon très bien. Vous m'interrogez souvent : "à votre avis qu'est-ce que c'est". Qu'est-ce que c'est : je lisais les livres et je lisais aussi Jaurès, et chacun s'est essayé à une réponse et ce n'était jamais la même. Egalité, liberté, justice, fraternité, organisation sociale. Un grand britannique disait "c'est la science".
- Non, non ce n'est rien de tout cela. J'avais envie de dire en reprenant le refrain précédent, c'est l'accomplissement de la responsabilité. C'est l'individu défendu par l'organisation, mais restant l'individu, primauté suprême de notre démocratie. C'est, j'ai quelquefois envie de dire, c'est l'organisaion de la ville. A compter du moment où huit Français sur dix sont appelés - j'espère que l'on ne dépassera pas ce point de non retour - à vivre en ville, la grande question qui se pose à nous tous, quel que soit notre motif de réflexion, c'est de parvenir à créer une civilisation de la ville après l'éclatement de la vieille civilisation pastorale dont j'ai souvent répété qu'elle m'avait moi-même formé. Il faut qu'il existe une civilisation urbaine. On a créé des communautés, des districts, il y a les vieilles communes, il y a les départements, il y a les syndicats de communes, les syndicats mixtes avec les départements, il y a les régions. Mais la ville elle-même où trouvera-t-elle, permettez cette expression, "son âme" ? Dans l'application des élus qui veillent au bien-être et au confort de leurs concitoyens, rue par rue, quartier par quartier, centre culturel par centre culturel, centre sportif par centre sportif, qui créent le -cadre qui permet le dialogue, la rencontre, la discussion et finalement lorsque c'est nécessaire les réconciliations.\
Mais il faut aller plus loin que cela car l'ensemble de nos villes a été construit, bâti - c'est vrai un peu partout dans tout le monde occidental, et puis dans l'autre monde aussi - selon des notions qui s'appellent ici la rentabilité, qui s'appellent là la rationalisation de l'Etat et qui, en réalité, ont ignoré le seul objet, c'est-à-dire, non pas le bonheur humain, mais au moins l'équilibre. Il faut absolument le dire mesdames et messieurs, et Toulouse en est l'occasion, tant sont accumulées les forces de la tradition, tant sont présentes les forces de l'avenir au travers de votre jeunesse, au travers de votre recherche, au travers de l'esprit d'invention et de poésie de l'ensemble de votre région, il faut restituer une civilisation à la ville, qui a été bâtie pendant ces deux derniers siècles avec la naissance de l'ère industrielle en oubliant l'essentiel, en recherchant parfois trop le profit pour le profit, en oubliant que ceux qui vivaient là avaient besoin de se reconnaître, que dis-je de se connaître, bref de créer les moyens de communication et d'échanges hors desquels il n'est pas de société viable. Et je sais, monsieur le maire, je sais, mesdames et messieurs, et vous chers amis, que vous êtes nombreux, obsédés et hantés par cette pensée, rendre nos villes habitables, faire que l'homme y puisse trouver un jour le moyen de rencontrer les autres.
- Car on s'en éloigne. Oh ! sans doute la société d'autrefois avait bien quelques inconvénients : elle était un peu, comment dirais-je, toujours contrainte en l'absence du déplacement à vivre ensemble, mais enfin on connaissait les noms, les prénoms, les dates d'anniversaire, on pouvait identifier les tombes au cimetière, on connaissait les autres et quand on se retrouvait un peu plus loin, une fois dépassés les terribles combats politiques locaux, lorsqu'on se retrouvait en régiment, à la guerre ou lorsqu'on se retrouvait par le hasard de l'émigration rendue nécessaire dans la plupart de nos campagnes, dans les banlieues des grandes villes, quel plaisir ! On est du même endroit, on a le même accent, on a les mêmes traditions, on commence à parler, on recommence à parler. Et je voudrais bien qu'au lieu d'exporter ce besoin, on puisse l'importer £ et que la vie quotidienne de nos villes, dans le -cadre normal des joutes démocratiques qui ne sont pas qu'un sport mais aussi l'expression d'un besoin profond d'une société démocratique, aient au moins une capacité de langage et de compréhension. Pas simplement dans le domaine politique, dans le domaine social, plus encore dans le domaine des relations économiques et dans ce domaine plus subtil encore qui s'appelle le domaine culturel.\
Monsieur le maire, mesdames et messieurs, j'entonnerai aujourd'hui la louange de la ville à construire, à réformer, à inspirer. Il faut que l'équilibre entre nos campagnes, trop souvent désertées, et nos grandes cités se fasse. Il faut que se fassent de grands travaux. Nous les avons engagés : 8 milliards dont 4 déjà décidés au mois de juillet et 4 autres à la fin du premier trimestre de l'année prochaine dont la moitié pour les économies d'énergie - vous en comprenez la nécessité - et l'autrz moitié pour développer les échanges, les moyens de communication. Ici, les rocades, ici les bouts d'autoroute, ici les canaux.
- Et puis, pas simplement des grands travaux £ il faut aussi réveiller la volonté des Français pour cette autre reconquête - puisque c'est le thème de mes interventions de ces 24 dernières heures - je veux parler de celle du territoire français. Et par qui donc, mesdames et messieurs, sinon par nous-même£ par les Français eux-mêmes dont je sens bien qu'ils en ont la capacité, qu'ils peuvent en avoir la volonté et dont nul ne peut douter qu'ils en ont le talent ?
- Monsieur le maire, mesdames et messieurs, merci pour votre accueil, merci pour cette belle lettre d'un grand homme qui m'est cher `Jean Jaurès`. Merci au Capitole. Nous allons maintenant nous retrouver tout à côté d'ici, la conversation continuera sur le même thème, mais déjà maintenant, merci.\

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