Publié le 28 septembre 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Rodez, mardi 28 septembre 1982.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Rodez, mardi 28 septembre 1982.

28 septembre 1982 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire `Roland Boscarry-Monsservin`,
- Je vous remercie de vos paroles d'accueil. Elles me rappellent ce parlementaire que j'ai connu et apprécié pendant de longues années à l'Assemblée nationale. Je vois que les années passent et que les tempéraments à caractère restent. Monsieur le maire, je vous félicite. Vous n'avez pas changé et moi, si peu. De telle sorte que nous avons l'occasion de poursuivre un dialogue commencé il y a plus d'un quart de siècle et qui nous permet en 1982 de parler de la République, de la démocratie et de politique un peu, de la majorité et de l'oppositin dans cet hôtel de ville.
- Vous m'avez parlé tout à l'heure de l'éclectisme ce qui veut que, à quelques années de distance, vous receviez deux Présidents de la République.
- Certes, si l'éclectisme n'était pas celui du peuple français, entendons-nous bien non pas le vôtre, vous auriez reçu le même Président. Il n'a donc pas tenu qu'à moi, bien que j'y ai contribué, de vous réserver le plaisir des retrouvailles. Mais enfin, j'ai vu de quelle façon vous avez su, non pas adapter votre pensée, je vous ai toujours connu comme un homme sincère et rigoureux, dans votre ligne de vie et de conduite, et de choix politique, mais maintenir au fond d'elles-mêmes, les traditions de politesse et rester, au-delà de ma personne, pour les institutions.\
Pourquoi ne serais-je pas venu à Rodez ? La seule idée qui a comme ça traversé votre esprit et même votre écrit, selon lequelle j'aurais pu ne pas venir dans l'Aveyron parce que je venais dans la région Midi-Pyrénées, alors moi ça me paraît extraordinaire ! La question s'est bien posée de savoir si je visiterais les huit départements de cette région, car c'était réellement une gageure, en deux jours et demi, il m'est difficile de m'absenter davantage, de faire un si long périple. Bon, alors on s'est interrogé avec M. le président Raymond `président du conseil régional de Midi-Pyrénées`. Et puis, lui-même, et quelques élus régionaux ont pensé qu'il fallait aller partout dans ce premier voyage plutôt que de revenir, après avoir choisi quatre noms.
- Imaginez que j'ai décidé de maintenir mon projet initial, de venir deux fois, quatre par quatre, et que je ne sois pas venu la première fois dans l'Aveyron. Vous savez parfois à quel point j'ai frôlé la difficulté. Il n'était pas question de ne pas venir ici, d'autant plus que ce n'est pas la première fois. Non seulement je suis venu en tant que responsable politique, vous le savez bien, mais encore j'y suis venu souvent pour remplir, comment dirai-je, le devoir de touriste curieux, enchanté, souvent émerveillé par les beautés de ce pays. Je n'ai aucune raison d'en vouloir aux hommes de ce département pour un choix politique différent du mien. Je crois avoir créé avec nombre d'entre eux, au-delà de mon cercle d'amis, avec nombre de citoyens, des relations chaleureuses et fécondes qui, le jour du vote, votent autrement. Ce serait bien triste si nos frontières passaient par là. Certains s'appliquent à remplacer le pointillé traditionnel de ces lignes de démarcation par un trait rude et épais, ce n'est pas mon genre.\
Voyons, comment aurais-je pu aspirer à la fonction que j'occupe si j'avais prétendu n'y parvenir que pour servir ceux qui m'avaient soutenu le long de ma route. Ce serait manquer à mes devoirs et si l'on comprend, vous avez très bien compris, c'est ce que fait la majorité politique de la région, si j'avais manqué à mes engagements, quels reproches encourrais-je ?
- Le problème difficile dans-le-cadre de ces institutions, difficile et cependant surmontable, c'est à la fois de justifier les raisons populaires qui ont donné une majorité au Président de la République en raison de son mode d'élection, et d'autre part, respectant cet engagement initial, ce sur quoi un contrat s'est bâti, a été signé entre le peuple et le Président de la République, être en mesure, chaque fois que c'est nécessaire et c'est toujours nécessaire pour l'essentiel, de se reconnaître dans tous les Français, ceux qui sont pour, ceux qui sont contre.
- En tout cas, tout doit être fait par les responsables de la France pour que cette confrontation demeure. Les libertés sont l'objet le plus cher de ma démarche depuis ma jeunesse : c'est ce que l'on m'a enseigné, je n'ai pas tout retenu de ce qui m'a été enseigné, mais je crois avoir retenu l'essentiel. La liberté, la liberté d'aller, de venir, la liberté d'écrire, de parler, nous en usons, la liberté, bref, de s'exprimer, la liberté de la presse écrite, audiovisuelle. Pour le reste, mesdames et messieurs, la politique continue. Le gouvernement que j'ai formé, qui exécute sa tâche sous mon autorité, chaque jour fait des choix. Certains de ces choix heurtent mais il continue sa route. Et rien ne l'en fera changer, d'autre naturellement que le suffrage universel qui n'est pas aussi près que certains peuvent le penser.\
Vous aimez votre pays, monsieur le maire. Cela ressortait de tous vos propos. Vous êtes toujours resté fidèle, et je sais que vous avez su préserver, même dans les moments de lutte, un certain climat, une sympathie peut-être, et en tout cas le respect mutuel de ceux qui contestent votre autorité comme il arrive que l'on conteste la mienne.
- Bon, vous avez eu la gentillesse de me présenter ces roses, rouges, bien entendu, plus rouges que roses, je le remarque, et de ce fait vous ne vous êtes pas tellement trompé, après tout. En y ajoutant, c'est la part du rêve et de la poésie, j'ai reconnu là la finesse des nuances. Bien entendu, vous représentez le réalisme, la connaissance précise des choses, le bon sens, tandis que d'autres se laissaient emporter, plus qu'il ne convient, sur les ailes du rêve : on connaît la caricature.
- Eh bien, vous serez surpris. Vous représentez un département d'essence rurale, je veux représenter le mien de même -nature. Pendant 35 ans, j'ai été conseiller général, pendant 32 ans, d'un canton rural de forêts et de champs maigres `canton de Montsauche`, avec des paysans. Je suis moi-même d'une famille comme vous tous ou presque, bien entendu, à une ou deux générations près, issue de paysans. Même un des mes frères `Philippe Mitterrand`, encore aujourd'hui exerce sa fonction de chef, non seulement de famille, mais aussi d'une petite exploitation familiale agricole. J'ai baigné dans ce milieu-là et je m'en voudrais bien si, à la fin du -compte, lorsque le temps sera passé des responsabilités qui sont miennes, si je n'avais pas permis d'accroître les chances des paysans, menacés de toutes parts, menacés par le -cours des temps, menacés par la compétition internationale, menacés par la lourdeur de certaines structures, menacés parfois même par leur hésitation à s'adapter aux règles de la compétition, pris souvent dans la contraction d'une individualisme essentiellement respectable et qu'il faut respecter. Je pense comme vous que c'est à l'individu, dans ses cellules naturelles, la famille, la cité, le métier, que c'est à l'individu qu'il faut s'adresser, que c'est lui qu'il faut promouvoir £ je pense simplement qu'il est perdu d'avance s'il n'organise pas sa propre vie, s'il ne s'organise pas avec les autres, de son village, de son quartier, de son métier, s'il n'organise pas ses propres défenses. Bon, tout cela n'est pas tellement contradictoire.
- Quoi qu'il en soit, venu vous voir en ma qualité de chef de l'Etat, accueilli par ce beau soleil, dites-vous bien que malgré le peu de temps que je passe parmi vous, parmi vous que je connais, au moins de nom, depuis longtemps, y compris les plus jeunes (j'aperçois M. le président du conseil général qui n'a pas attendu de longues années avant de remplir ici et ailleurs un rôle important), je vous connais presque tous, je n'ignore rien de vos itinéraires. Et j'espère ne pas vous étonner si je termine en vous disant que j'ai grand plaisir à me trouver et à me retrouver parmi vous.\
Bon, comme ce serait triste et monotone une opinion uniforme, et ce serait contraire à l'esprit français et puis ce serait bien ennuyeux, moi je n'ai pas de propension à l'ennui. Je n'ai jamais connu cela de ma vie. Heureusement qu'il y a un Aveyron dans le Midi-Pyrénées ! Deux seraient peut-être trop.
- Nous devons vivre ensemble. Je me souviens de mes premiers pas à Rodez. Mon père était chef de gare. Et, il avait pour ami intime, parrain de mon dernier frère, le chef de gare de Rodez. Alors, je venais, mais je venais à la gare. Ma connaissance de la beauté du Rodez ancien s'arrêtait là. Je vais la rafraîchir avec le beau livre que vous m'avez offert. La gare c'est un peu moderne, mais d'un moderne de l'ancien style : IIIème République, que les archéologues de l'avenir découvriront peut-être comme un grand style. Mais enfin ce n'est pas encore le cas.
- Eh, bien voilà, je me souviens de l'accent de vos parents, de vous-mêmes, de la forte présence - je connais votre histoire - et vous avez raison, j'ai employé le terme hier dans un discours public, il faut que la France sache résister. Qu'est-ce que vous avez su résister ! En l'occurence, presque un peu trop, au courant de la pensée moderne, mais j'arrêterai là. J'en ai dit moins que vous, et je n'en dirai pas davantage. Mais, vous savez résister. Et d'un certain point de vue lorsque l'on pense aux qualités de la France, je dirai la noblesse de l'esprit, la fidélité à ce qu'il y a de meilleur dans nos traditions, qu'il faut préserver, contre les agressions, qui ne sont pas tellement celle de telle ou telle faction politique, qui sont celles qui sont en nous-mêmes.\
Lorsque vous avez chanté les louanges de l'individu, que j'ai reprises, à ma façon, vous avez redouté, même si ce n'était pas toujours par courtoisie, la politique actuelle, celle de ce socialisme à la française à laquelle je suis fidèle. Bien entendu, je suis là pour que mon combat s'explique. Vous ne m'estimeriez pas si je changeais d'avis. Je voudrais bien vous faire admettre que les dangers qui menacent cet individu dont nous avons parlé, ils sont davantage en nous-mêmes que dans nos systèmes qui s'appelaient "libéral" hier, et qui l'étaient si peu, et le système, disons la mise en route d'un socialisme qui, je l'espère, le sera tout à fait. C'est en nous. J'ai souvent paraphrasé cette expression de Thucydide, que je cite à peu près : "Tout homme use de son pouvoir jusqu'au bout de ses pouvoirs". Cela est vrai de notre vie publique et cela est vrai de notre vie privée.
- Et si l'on parvient à dominer cette volonté de puissance de chaque individu, qui a tendance à ignorer les autres et parfois à les écraser, c'est parce qu'il y a des institutions, c'est parce qu'on a su organiser avec la civilisation une société civile. C'est parce qu'il existe un ordre établi par le consentement mutuel, c'est cela qu'il faut préserver. Cela nous préserve tous.
- J'ai horreur de ce que l'on appelle "l'étatisation". J'ai un réflexe de défiance à l'égard de tout ce qui marque la bureaucratisation. Et dans ce que je dis, que les fonctionnaires n'y voient aucune atteinte, ils font bien leur travail. Tout homme porte en lui-même l'excès de son pouvoir. Il faut donc qu'il y ait un grand équilibre des institutions.\
Lorsque vous disiez à mon prédécesseur, nous refusons du moins que les suzerains puissent agir sans nous, sans contrôle et sans contrepoids, mais qu'est-ce que nous avons fait d'autre en créant et en faisant adopter les lois sur la décentralisation ? C'est grâce-à ce qui se produit depuis 18 mois, monsieur le maire `Boscarry-Monsservin`, que vous pourrez, la troisième fois avec je ne sais qui, couper net dans votre texte et ne plus parler des suzerains.
- Les suzerains, c'est le peuple et le peuple assemblé dans ces communes, dans ces départements et dans ces régions pourra pour une large part décider lui-même, avec de vastes compétences, et échapper à la souveraineté excessive exercée par l'Etat, lequel se substitue puisqu'il le convient à la volonté des citoyens.
- J'espère bien que la prochaine fois, grâce-à nous, vous pourrez vous affirmer mieux encore tels que vous êtes. Et je serais très content de cela, parce que j'aurai réussi, bon, à la condition bien entendu de ne pas réussir au-point que, profitant de ces libertés que vous nous devez, dans un mouvement d'ingratitude, vous pensiez devoir persévérer dans vos pensées anciennes.
- Mesdames et messieurs, monsieur le maire, la journée se déroule. Beaucoup de rencontres s'imposent à moi.\

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