Publié le 2 septembre 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. Constantin Caramanlis, Président de la République hellénique, à l'ambassade de France, Athènes, jeudi 2 septembre 1982.

2 septembre 1982 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. Constantin Caramanlis, Président de la République hellénique, à l'ambassade de France, Athènes, jeudi 2 septembre 1982.

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Monsieur le président,
- Je vous souhaite la bienvenue dans cette résidence, dans cette fraction de terre français, au-coeur de votre propre pays. Nous vous y recevons avec joie, et nous disons à tous nos autres invités, et d'abord à madame et monsieur le Premier ministre `Andréas Papandréou`, à quel point nous sommes sensibles à cet "au revoir" qui nous permet de conclure ce bref voyage dans un climat amical et fécond.
- A quelque distance d'ici dans les jardins du Zappéion, entre votre palais présidentiel et cette résidence, se trouve le buste d'un poète grec d'expression française, Yiannis Papadiamantopoulos dit Jean Mauréas. Mauréas a laissé une trace dans notre littérature, peut-être mériterait-il qu'elle soit plus profonde. Il a inspiré une école de style à la fin du dernier siècle et au début de celui-ci. C'était un habitué des cafés de Montparnasse, son siège, j'allais dire son trône de prince de poète, était à la Closerie des Lilas où il pouvait rencontrer un certain Oulianof, plus tard connu sous le nom de Lénine, un certain Bronstein, plus tard connu sous le nom de Trotsky, et un autre aventurier de la Révolution qui s'appelait Mussolini. C'était déjà à Paris, un rendez-vous, un carrefour de toutes les pensées et de toutes les passions. Maintenant que nous sommes en mesure de faire un premier bilan, on peut se demander quel était le plus utile pour l'humanité, du message fracassant de Lénine, de Trotsky et de Mussolini, auprès du pur poète qui reste cependant une forme de ciment pour toutes les formes d'expression et le choix délicat de la pensée et de la forme qui sont peut-être ce qu'il y a de meilleur dans notre civilisation.
- L'histoire retiendra davantage les noms de ceux que j'ai cités en premier qui ont marqué puissamment notre temps. Mais après tout, même si ce nom s'oublie, celui du poète, nous savons que le lien le plus subtil entre la Grèce et la France est tout de même de cet ordre-là, avec des créateurs plus puissants sans doute à travers les siècles dans tous les âges, jusqu'à la période moderne. Tous les arts qui ont inspiré l'imagination, qui ont inspiré une certaine joie de vivre, qui ont signifié l'expression de l'humanité qui avait tant de peine à sortir de l'époque où elle se soumettrait aux lois du destin sans s'affirmer elle-même.\
Ce qui rend un voyage en Grèce si passionnant, une visite simplement à Athènes, c'est que, à tous les carrefours, dans chaque rue, dans chaque square, on trouve la trace de tout ce qui a fait, pour l'Occident en tout cas, toute la noblesse de la pensée et de l'expression esthétique, et nous ne parlons pas qu'au passé. Nous n'avons pas l'impression que ce soit fini. Ce n'est pas une histoire embaumée sous forme de momie, c'est une histoire qui continue. Nous avons le sentiment lorsque nous rencontrons les responsables de la Grèce, lorsque nous avons la chance de pouvoir converser avec ceux qui illustrent à l'heure actuelle les formes d'art que j'évoquais, nous avons le sentiment que la Grèce est loin d'avoir achevé sa carrière.
- On me dira, mais cette comparaison est abusive, la Grèce est aujourd'hui un petit pays de moins de 10 millions d'habitants dans un coin de l'Europe. Mais qu'était la Grèce de Périclès ? C'était un petit pays coincé entre des empires, exactement comme aujourd'hui. On peut donc toujours penser que quels que soient les -rapports de force, c'est encore la puissance de l'esprit, la solidité d'une société et la force des institutions qui permettent de l'emporter sur le souvenir des puissants, souvenir que nous avons d'ailleurs parfois perdu, même dans nos mémoires.
- Au fond, tout est dans le message, la capacité de message : ce que l'on dit est-il universel ou pas. Si l'on touche à l'universel, on a gagné la plus grande des victoires. Et le message de la Grèce n'a pas cessé d'être universel.\
La difficulté avec vous est que dans chaque village, vous avez toujours un chantre qui nous ferait prendre ce village pour une immense capitale. La difficulté avec vous, c'est qu'il y a toujours dans chaque village un chantre qui nous ferait croire que le conseiller municipal de la ville ou plutôt du quartier, c'est un nouvel Alcibiade. La difficulté avec vous, c'est que tout prend la dimension de l'Odyssée, quand ce n'est pas celle plus grande encore de l'Illiade. Bref, les Grecs, lorsqu'ils parlent au reste du monde, ont une résonnance qui reste extraordinaire et qui fait que nous, les visiteurs, devant la moindre pierre, devant le moindre souvenir historique, devant le moindre événement de la Grèce, nous restons admiratifs... même quand cela ne le mérite pas. Eh bien, malgré ce que je viens de dire à l'instant, nous avons le sentiment que dans la Grèce de 1982, sous la présidence de Constantin Caramanlis et sous la direction politique d'Andréas Papandréou et de bien d'autres encore qui sont le peuple grec, il se passe quelque chose d'important et que tout européen qui vient chez vous peut en tirer une leçon.
- Quelqu'un remarquait tout à l'heure que le Général de Gaulle avait écrit dans ses Mémoires : "J'admire Caramanlis parce qu'il a gouverné, il a réussi à gouverner un peuple qui ne veut pas être gouverné".
- Je ne sais si cette appréciation sur le peuple grec était juste, mais l'histoire de ce dernier demi-siècle montre bien que, il a fallu beaucoup de ténacité, d'intelligence et de caractère pour parvenir à reconquérir la démocratie. Et d'être là comme cela à table, un soir, entre Constantin Caramanlis et Andréas Papandréou, vraiment c'est une synthèse presque inattendue. Cela n'est dû, je pense, qu'à la sagesse, à l'expérience, et au patriotisme, au souci de servir le même peuple. Et, monsieur le Président, me tournant vers vous, je vous le dirai, cela vous est dû pour une très large part. Vous êtes le père de ces institutions. Les aléas de la politique se sont jusqu'alors brisés sur ces institutions, c'est-à-dire que les conditions de la stabilité dans la liberté du choix des Grecs ont été l'une et l'autre préservées. Je tiens à vous dire que dans l'histoire des institutions de l'Europe, il est rare de trouver un exemple d'équilibre à ce point. Bref, quand on vient en Grèce, on a toujours l'impression de faire un peu d'histoire, de la vivre, de la construire. Soyez assurés, chers amis grecs, que je vous quitterai, ainsi que mes compagnons, nous vous quitterons en ayant le sentiment d'avoir fait un acte utile, non seulement dans-le-cadre des relations bilatérales de nos deux pays, mais aussi dans la construction de l'Europe que nous pouvons davantage inspirer. En même temps, les échanges de vues sur les problèmes internationaux nous ont montré la concordance de nos vues.\
Voyez, j'avais préparé un texte très court, le discours s'est allongé. C'est une des tares de l'éloquence qui n'est plus éloquence dès lors qu'elle est trop longue. Mais je pense qu'en Grèce on peut se le permettre. Vous avez encore de grands modèles à nous fournir. Chaque fois qu'en France, on veut parler d'un orateur, mauvais orateur, on dit : c'est Démosthène avant les cailloux. Tout cela pour vous dire, au moment où je vais lever mon verre à la santé de notre hôte, le Président de la République Hellénique, tout cela pour vous dire que la politique ayant joué son rôle comme il se devait au-cours de ce voyage, l'essentiel est ce qui n'est pas dit et qui continuera de nous unir longtemps.
- Je lève mon verre à votre santé, monsieur le Président de la République, je lève mon verre à votre santé à vous tous, madame, monsieur le Premier ministre, je lève mon verre à la santé de votre peuple.\

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