Publié le 1 septembre 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en son honneur par M. Constantin Caramanlis, Président de la République hellénique, au Palais présidentiel, Athènes, mercredi 1er septembre 1982.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en son honneur par M. Constantin Caramanlis, Président de la République hellénique, au Palais présidentiel, Athènes, mercredi 1er septembre 1982.

1 septembre 1982 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le président,
- Mesdames et messieurs,
- Je peux vous dire la joie que j'éprouve et celle de mes compagnons de voyage d'être ce soir vos hôtes, l'hôte du président de la République `Andréas Papandréou` et l'hôte du peuple grec.
- Mais comment ne pas évoquer dès l'abord et ici, dans ce palais, au premier soir de ma visite officielle en Grèce, la grandeur de votre pays... D'où vient-elle ? Cette interrogation a suscité des réponses multiples mais qui soulignent toutes le rôle de la Grèce dans la genèse de la pensée, le caractère précurseur des formes et du contenu de sa civilisation. Elles invoquent son caractère universel et la permanence, rare dans l'histoire des nations méditerranéennes meurtries par l'Histoire, d'un peuple et d'une culture fidèles à eux-mêmes, pourtant renouvelés sur ce sol, dans ces mers et partout dans le monde.
- Je vois pour ma part, dans l'aventure grecque, dans les formes prises par l'hellénisme au-cours des siècles, la constante de l'affirmation de la dignité de l'homme. En effet, ce que nous devons à la Grèce, parmi d'autres choses, c'est aussi le refus, réaffirmé d'âge en âge, depuis les tragiques jusqu'au polikarès du déterminisme, le refus du destin imposé. Refus, acte premier par lequel l'homme, confronté à la nature, à l'angoisse, aux dieux, à l'oppression, à l'aliénation, affirme, en être doué de raison, sa volonté prométhéenne de braver les interdits et traduit en acte son aspiration à cette forme supérieure de la justice qu'est l'harmonie avec le monde et avec soi-même.\
Au-plan politique, cet idéal devait amener l'éclosion de la forme la plus achevée de notre vie de société : la démocratie. C'est un terme dont vous-même, monsieur le président `Andréas Papandréou` et ceux qui nous entourent ce soir connaissent le -prix, pour l'avoir assumé dans la tristesse et dans la plénitude. A le prononcer sur les lieux mêmes où il est né, l'esprit s'étonne de mesurer qu'il ait pu résister aux assuts répétés de tous les totalitarismes. L'histoire récente de la Grèce en a de nouveau témoigné, jusqu'à ces jours de 1974 où, rentré d'un long exil, porté par tout un peuple, sur le trajet de l'aéroport jusqu'au centre de la capitale, vous avez su faire oublier à la Grèce ces jours si difficiles. Bien d'autres que vous, issus de votre peuple (...) dans l'ensemble du pays et qui, à l'image des meilleurs des siens, ont appris une fois de plus aux autres que, seule, la ténacité et la conviction méritaient la démocratie qui n'est nulle part octroyée. -Fruit de la volonté et de la constance, la victoire de la démocratie redonnait à la Grèce sa place naturelle dans le concert des nations et elle la rendait à l'Europe.
- Recevant le 4 mai 1978, à Aix-la-Chapelle, le Prix Charlemagne, vous avez, monsieur le président, qualifié la création d'une Europe unie de - je cite - "le plus grand événement politique de notre siècle". Permettez au représentant d'un Etat fondateur de cette nouvelle Europe de souligner que si l'esprit d'union souffle ainsi sur notre continent, après qu'il se fut déchiré des siècles durant en sanglantes guerres civiles et mon pays porte encore la trace profonde du drame renouvelé que furent pour lui les deux dernières guerres mondiales, c'est avant tout parce que l'Europe constitue un espace de démocratie.\
A cet égard et conscient des réflexions qui se sont fait jour en Grèce même et des réponses qui leur ont été données, je veux souligner qu'il ne peut, à mes yeux, exister d'Europe unie qui ne respecte, dans-le-cadre des traités qu'ils ont signés, les légitimes préoccupations, les aspirations de chacun de ses membres et qui n'intègre pleinement sa dimension méditerranéenne.
- J'ai eu l'occasion de rencontrer, à diverses reprises, les représentants de la Grèce - lors de ce que l'on appelle le Sommet de l'Europe des Dix - et nous nous sommes aisément rencontrés pour intégrer à la vie de l'Europe cette dimension trop souvent oubliée et à laquelle les dirigeants grecs ont largement contribué, non seulement en affirmant par un memorendum particulier les besoins de la Grèce mais aussi en montrantt qu'à-partir du moment où chacun y trouvait sa place, personne ne refusait d'aller davantage de l'avant.
- Après un quart de siècle d'existence, cette Europe dont vous avez parlé dans votre allocution et qui est l'un des fondements de votre lutte politique, déjà depuis plus de vingt ans, cette Europe peut tirer de son action bien des sujets de fierté. Elle est, pour l'essentiel, parvenue à transcender les égoismes nationaux. Quand je dis "pour l'essentiel", c'est peut-être un terme positif alors que je devrais employer - je le regrette - bien des termes négatifs, c'est-à-dire qu'on a dominé l'égoisme en cessant de se battre, ce n'est pas suffisant. Mais enfin, l'Europe, première puissance commerciale du monde, a pu faire entendre sa voix sur la scène internationale et contribuer à l'établissement d'un ordre international plus juste. Dépassant les vieux antagonismes ou cherchant à les dépasser, nous sommes quelques-uns à y persévérer, l'Europe a, dans sa zone géographique, autour, en-particulier, de cette mer `Méditerranée` qu'Ulysse parcourut - et ce récit fameux reste dans notre mémoire collective comme l'un des grands moments de la civilisation naissante, repris par tant de marins grecs comme une ambition, un moyen, une perspective - cherche à nouer et à entretenir des liens substantiels avec l'ensemble de ses riverains, quels qu'ils soient : esprit d'ouverture, esprit de rencontre, esprit d'audace et d'initiative, nous avons beaucoup à prendre dans le message de la Grèce.\
A cet égard, comme ses partenaires, la France appelle de ses voeux une solution pour des problèmes, comme celui que vous avez cité, le problème de Chypre, qui réponde aux légitimes aspirations de ses populations, qui suscite les nécessaires réconciliations, encore sont-ce des termes bien diplomatiques. Ce qu'il faut tout simplement, c'est que ceux qui vivent à Chypre retrouvent une patrie, disposant d'une souveraineté et bien entendu au-prix de toutes les concessions mutuelles indispensables pour que chaque communauté autonome vive selon ses goûts, selon ses choix et que l'homme ici et là soit respecté dans ses traditions et dans ses objectifs. Sur ces bases quel est le pays civilisé qui pourrait refuser de comprendre ce que vous disiez encore à l'instant ?
- Comme il faut choisir les voies de la conciliation et du dialogue, le difficile est de trouver l'endroit et le moment où les partenaires, non pas encore réconciliés mais prêts à débattre, commenceront d'engager la première conversation. Nous ne pouvons nous substituer à aucun d'entre eux. C'est d'abord l'affaire de ceux qui vivent là-bas, c'est ensuite l'affaire de ceux qui vivent intensément ce problème historique qui fait partie de leur vie, de leur passé et sans doute de leur avenir, mais c'est aussi l'affaire de tous les peuples et particulièrement des peuples d'Europe puisque nous en sommes et les uns et les autres.
- De même, la France et la Grèce, ont contribué et continueront de contribuer aux apaisements dans le Proche-Orient. Vous, avec votre angle de vue, nous le nôtre, commandé essentiellement par la géographie qui elle-même souvent commande à l'histoire, mais dans l'idée commune que rien ne sera possible sans reconnaître aux peuples en quête d'une patrie ou disposant d'une patrie et aux Etats de cette région les droits reconnus aux Etats reconnus par la société internationale. Je dois dire que la Grèce représente à mes yeux un atout remarquable dans la démarche qu'il convient d'entreprendre, même s'il n'y a pas, et pourquoi y aurait-il identité dans la vie quotidienne de nos démarches diplomatiques.\
Au-delà des rivages méditerranéens, nous avons d'autres devoirs, celui que j'ai voulu exprimer, à diverses reprises, dans les conférences internationales où se rencontraient les grands pays industriels, ceux de mieux comprendre les problèmes de ce que l'on appelle encore d'un terme pourtant bien dépassé "le tiers monde" ou les "pays en voie de développement" qui très souvent sont en voie de sous-développement, pourvu que ne les rattrapent pas, sur ce chemin, un certain nombre de pays qui, hier, se croyaient assez superbes pour se dire "pays industriels"... Tant que la société internationale ne se dotera pas du moyen d'un système monétaire plus stable et d'une garantie ou d'un système qui lui permette de garantir les prix des matières premières, tant qu'il n'y aura pas, pour bien des pays du tiers monde, l'accent mis sur le développement alimentaire et l'auto-suffisance, tant que les pays les plus riches considèreront les pays les moins riches simplement comme le moyen d'un transfert et comme une aide dont le bénéfice revient essentiellement à ceux qui l'ont donnée, on n'avancera guère. A cet égard, la France a fait des propositions que vous connaissez. Elle a toujours été heureuse de retrouver sur-ce-plan et dans ces perspectives les représentants de la Grèce.
- Nous aurons certainement l'occasion, l'année prochaine, où la Grèce se trouvera située de telle sorte qu'elle pourra prendre part aux plus hautes négociations, de collaborer pour ouvrir les yeux de ceux qui refusent de regarder en face le siècle qui vient.\
Que nous vivions dans un monde dangereux, ce serait une répétition lassante mais cependant, le souci des responsables que nous sommes doit être de contribuer au maintien de la paix, que seul rendra possible l'équilibre des forces. Non que ce soit une réponse à tout et en toutes circonstances, mais dans l'-état présent des choses, la paix c'est l'équilibre et cet équilibre, il faut veiller à ne pas le détruire par des initiatives imprudentes ou simplement pour satisfaire des opinions publiques mal informées.
- Oui, la France a choisi de participer pleinement à la construction de l'Europe, qui pour l'instant n'est que l'Europe de l'Ouest, même si l'Ouest se rapproche à grands pas de l'Est ou, du moins, a choisi des traits d'union dont vous n'êtes pas le moindre, avec l'Orient et, le cas échéant, avec les autres fractions géographiques de l'Europe. Nous ne devons jamais oublier que l'Europe, cette Europe là, est le -fruit du hasard, des -rapports de force, au-cours des deux derniers conflits mondiaux et qu'il existe des peuples, nourris aux mêmes sources de civilisation et de culture, qui se trouvent de part et d'autre du mur ou du fossé qui sépare les deux parties de l'Europe et qui sont obligés de mettre en ordre, en harmonie, l'Europe dans laquelle nous sommes et qui donnera à chacun d'entre nous plus de présence et plus de force dans le monde. N'oublions jamais que l'Europe devra de plus en plus rejoindre les réalités de sa géographie, et veillons en tout cas à ne pas tout détruire de ce que nous avons commencé de construire, par je ne sais quel soutien, direct ou indirect, aux causes de la guerre.\
Et cependant, même si l'on a choisi la paix, peut-on prétendre la servir en restant au dehors des grands choix ? La France a fait le sien : elle assure son indépendance surtout par sa propre force et elle allie autant qu'il le faut le souci de cette propre force, purement défensive, inutile d'y insister, mais suffisante pour cette défense, bien entendu en harmonie avec l'alliance `Alliance atlantique militaire choisie, à laquelle nous sommes fidèles, dès lors que nous souhaitons voir respecter les intérêts fondamentaux dont nous avons la charge.
- Vous savez de quelle façon se heurtent aujourd'hui les ambitions, les idéologies, la compétitition vers la puissance, la France n'y participe pas. On dira peut-être, faute d'en avoir les moyens ? Qui sait ? Jamais ne doit être abandonnée la foi dans son destin £ mais tel n'est pas notre objectif. Nous voulons participer à toutes les organisations européennes, internationales, universelles, tenter de leur donner plus de vie. Vous avez vous-même souligné la carence de l'organisation internationale `ONU` qui pourtant a suscité tant d'espoir et qui reste toujours si utile. La substance de l'organisation internationale reposera toujours sur la bonne définition du droit mais aussi sur le courage de faire respecter ce droit : il est trop aisé de se réfugier derrière les principes pour ensuite être tout simplement spectateur des dizaines et des dizaines de conflits sanglants qui ont occupé la scène du monde depuis la création des Nations unies.\
Enfin, nous n'allons pas, en l'espace d'un discours, rebâtir les données d'une politique en tous domaines. J'ai surtout voulu évoquer le rôle de la Grèce et de la France sur quelques points sensibles, rôle qui sera joué par ces deux pays d'autant mieux qu'ils sauront créer entre eux une réalité plus forte dans leurs échanges, leur compréhension et dans leur capacité de reprendre le meilleur de leur histoire, c'est-à-dire par la définition claire des réponses à apporter aux questions de l'humanité : ouverture du coeur, réalisme de la raison, résistance au vertige de l'épouvante, aux défaillances du courage. Votre pays, la Grèce, qui fut l'objet de tant d'attaques, votre génération, qui a connu tant de peines, tant de chagrins, tant aussi d'heureux renversements, à l'image d'une longue histoire. Eh bien ! la Grèce a su préserver avant tout l'esprit de résistance et vous savez ce que ces mots peuvent signifier. Un homme de mon âge, qui a vécu dans un pays occupé par un ennemi - oh combien redoutable ! - sait aussi ce que cet amour de la liberté peut être générateur de vie.
- Indépendance ntionale, liberté de chaque homme, de chaque femme à l'intérieur de nos communautés, ce sont des mots peut-être mais tout dépend de la signification que les responsables politiques donnent à ces mots... On peut les vider de sens et bâtir sur le papier les plus beaux systèmes : c'est l'action de chaque jour qui apporte la preuve de ce que l'on vaut et de ce que l'on fait. Répéter que le monde est en crise : c'est évident £ une des plus grandes crises du siècle. Notre tâche est d'y faire face sans renier nos idéaux. Voilà pourquoi, sans autre explication, rejoignant dans ma conclusion mon exorde, je dirai combien je suis sensible à votre accueil.\
Monsieur le président `Constantin Caramanlis`, vous avez marqué l'histoire de votre temps par de nombreux actes qu'il est inutile de rappeler.
- Peut-être est-ce la chance restituée à la démocratie qui marquera le plus dans l'Histoire la trace que vous y laissez ? Et je suis heureux de retrouver autour de vous, au-delà des inévitables contradictions de la démocratie, tant de celles et tant de ceux qui ont illustré ce temps présent, particulièrement un Premier ministre `Andréas Papandréou` - auquel me lient des liens personnels d'amitié - mais aussi, toujours au-delà des frontières intérieures de la pensée et de l'action, d'être là parmi vous, mesdames et messieurs, qui représentez tant de forces vives de la Grèce que j'ai eu l'occasion d'apprécier maintes fois au-cours de mes voyages précédents dans d'autres circonstances. Monsieur le président, mesdames et messieurs, vous êtes ici l'illustration du peuple grec, permettez-moi de dire à ce peuple qui nous entendra que je le salue, que j'aime et que je respecte sa noblesse et que je suis son ami parce que la France se reconnaît souvent en lui et est toujours prête à marquer que l'amitié est un être vivant.
- Je lève mon verre, monsieur le président, à votre santé, à la santé des vôtres, à la santé des personnes présentes, à la santé de la Grèce tout entière. Dans ses aspirations, que chacun retrouve ce qu'il cherche, c'est en tout cas ce que j'ai voulu dire aux Grecs qui m'entendent.\

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