Publié le 4 juillet 1982

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, à la télévision hongroise, Paris, dimanche 4 juillet 1982.

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, à la télévision hongroise, Paris, dimanche 4 juillet 1982.

4 juillet 1982 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION.- Ma première question un peu plus personnelle, j'aimerais rendre aux mots leur sens original. Comment se sent le plus socialiste des Présidents de la République française sur-le-plan humain et politique après 400 jours de son élection ?
- LE PRESIDENT.- J'ai le sentiment d'être le porteur d'une très grande espérance, très longtemps contenue par un peuple français qui n'a pas souvent connu de gouvernements représentant des forces sociales populaires. Au fond depuis 1936 et le Front populaire nous n'avions pas connu un tel événement même si à diverses reprises les forces de gauche ont eu leur mot à dire dans les affaires du pays. Je ne sais pas si nous sommes pleinement responsables du moins devons-nous d'abord tenter de guérir les plaies qui restent des temps antérieurs. Ce qui hypothèque notre action. Mais nous arrivons comme vous le dites 400 jours après au moment où notre responsabilité devient entière. Le temps aidant, nous sommes mieux en-mesure de conduire notre propre politique. Je crois que l'espérance demeure. Ce grand mouvement populaire qui a rassemblé une majorité de Français, c'est le support de mon action et la pensée principale c'est, tout en étant profondément fidèle au contrat qui me lie à cette majorité populaire, c'est de faire comprendre nos objectifs mieux que par le passé à la grande majorité, cette fois-ci, des Français. Quand on mène une action comme celle que je mène il faut un consentement national et ce consentement national qui m'a été jusqu'alors accordé je cherche à l'élargir tout simplement par la qualité de notre action.
- QUESTION.- De l'action que vous menez, monsieur le Président, vous avez écrit que vous ne connaissiez qu'une morale : "faire ce que l'on peut là où l'on est", c'était la dernière phrase.
- LE PRESIDENT.- Oui effectivement, là où je suis je peux davantage que là où j'étais. Donc mon devoir a changé de -nature mais la même règle morale m'inspire.\
QUESTION.- Je viens de vous citer votre phrase en vous demandant selon vous, dans le contexte de paix que connaît l'Europe pour la première fois depuis longtemps, selon vous que peut faire un petit pays comme la Hongrie, ou que peut faire la France ?
- LE PRESIDENT.- Je suis difficilement juge pour ce qui touche à la Hongrie. Ce que je sais de la Hongrie, c'est qu'elle est le pays, elle est l'Etat d'une nation, d'un peuple qui ont fait leur preuve dans l'histoire, qui ont su tenir à travers toutes les bourrasques historiques et depuis plusieurs siècles. Cela remonte à la nuit des temps. C'est donc un petit peuple par son nombre mais un grand peuple par son histoire. Il est original, il n'a pas son pareil en Europe et chacun de ses actes imprime un caractère différent des autres. Je souhaite qu'il se préserve, qu'il sache préserver le meilleur de ses qualités et comme cela n'est pas historique, comme il y a des réalités économiques, une intelligence d'actions, des réalisations, cela doit servir, car la Hongrie et ses dirigeants sont des gens écoutés et des gens respectés. De ce fait, leur voix porte plus loin que leurs frontières.
- Pour ce qui concerne la France, nous avons aussi notre histoire. Nous sommes l'un des grands pays d'Europe, particulièrement d'Europe occidentale. Nous appartenons à l'Alliance atlantique mais nous tenons essentiellement à notre indépendance nationale. Tout cela est compatible, nous voulons préserver les chances de la paix, les chances du dialogue entre les deux parties de l'Europe si souvent opposées. Nous ne voulons pas contribuer à ce qui les aggrave, nous voulons au contraire contribuer à ce qui les réduit. C'est pourquoi nous sommes toujours partisans de la négociation à la condition naturellement que les négociations servent àquelque chose, que ce ne soit pas seulement des parades ou des simulacres. Tel est le cas, me semble-t-il, de ce qui s'engage par exemple à Genève. Je pense aussi que les échanges culturels, que les échanges commerciaux sont de bons supports pour les échanges pacifiques. Je cherche donc à les multiplier.\
QUESTION.- Ma dernière question, monsieur le Président. Dans quelques jours vous partez pour la Hongrie. Vous venez de parler de l'histoire de la Hongrie. Maintenant je voudrais passer à un domaine plus pratique, donc qu'est ce que vous avez l'intention de porter à Budapest, dans vos dossiers, dans vos bagages et dans votre esprit ?
- LE PRESIDENT.- Il y a quelque chose d'assez particulier. C'est la première fois, je crois en tout cas, qu'un chef de l'Etat français, depuis l'époque contemporaine...
- QUESTION.- Oui, car au XIIème siècle Louis VII s'est arrêté à...
- LE PRESIDENT.- Vous faites bien de ranimer les souvenirs. Je constate en tout cas que depuis bien longtemps cela n'était pas arrivé. En soi cela porte une signification, une signification de sympathie à l'égard de ce peuple et de respect à l'égard de ses dirigeants que je connais d'ailleurs, j'ai eu l'occasion de rencontrer à deux reprises au moins M. Kadar. Une première fois en allant visiter la Hongrie au-titre alors de mes activités politiques de l'époque et une deuxième fois lorsque M. Kadar est venu lui-même à Paris. Nous avions eu une entrevue à cette occasion. Donc, une troisième fois. Je crois que le fait qu'il y ait ce type de relations personnelles peut contribuer à une meilleure compréhension car nos deux peuples ont de bonnes relations de principe, mais peu de relations pratiques. Donc, ce que j'ai dans la tête, c'est de donner une réalité pratique à des sentiments qui sont de bons sentiments et à des communications qui sont assez aisées, mais qui n'ont pas beaucoup débouché sur la réalité, c'est-à-dire sur ..., vous nous apportez ce que vous avez, nous vous apportons ce que nous avons, nous cherchons à équilibrer autant que possible l'apport mutuel. Bref, nous sommes deux pays qui travaillent ensemble. On ne le fait pas assez. Je voudrais qu'on le fasse davantage. Pour ça j'ai des dossiers très particuliers et très précis. Nous en parlerons naturellement quand nous serons à Budapest.\
`Suite réponse` Et puis, sur-le-plan culturel qui touche davantage, qui touche par définition à la formation de l'esprit, à l'orientation de la pensée, à tout ce qui est subtil, échange même inexprimé, je pense que nous pouvons faire beaucoup. Vous avez une langue forte, nous sommes nous-mêmes porteurs de toute une forme de civilisation et de langage. Je crois, j'ai une petite connaissance, mais enfin réelle de votre littérature. Je n'ai qu'une moins bonne connaissance, mais on m'en a rapporté les effets, de vos réalisations scientifiques et techniques qui sont très réelles, dans certains domaines réussies. Tout ça, il faut qu'on en parle, il faut qu'on discute comment, qu'est-ce qu'on peut mettre en commun. Nous ne ferons pas des miracles, mais je souhaite engager des relations qui partent dans une certaine direction. C'est-à-dire vers la multiplication de ces formes d'échanges. On part de là, on arrivera là. D'autres après moi feront davantage. C'est ça que j'appelle la bonne direction plutôt que le contraire qui consiste à s'éloigner des uns des autres.\

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