Publié le 28 avril 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par S.M. la reine de Danemark, château de Fredensborg, mercredi 28 avril 1982.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par S.M. la reine de Danemark, château de Fredensborg, mercredi 28 avril 1982.

28 avril 1982 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par S.M. la reine de Danemark, château de Fredensborg, mercredi 28 avril 1982. - PDF 290 Ko
Madame,
- Monseigneur,
- Nous sommes très heureux, ma femme et moi, de nous trouver ce soir dans ce palais, répondant ainsi à l'invitation qui nous a été faite de nous rendre au Danemark. Une invitation qui m'a tout de suite été chère, d'abord parce que cela nous permettait de retrouver des chemins que nous connaissions pour être venus à maintes reprises dans votre pays, le visiter et tenter de le connaître. Ensuite parce que je m'étais fixé pour objet de connaître votre pays et, permettez moi de le dire, de vous connaître, alors même que je demandais aux Français de me confier le mandat de la Présidence de la République. J'avais confié ce souhait à quelques-uns de mes amis danois.
- Vous avez évoqué, madame, les différences, entre nos deux peuples et vous l'avez fait de telle sorte qu'à la fois, nous en sentions la vérité et aussi la finesse. Mais au regard de ces quelques contrastes, qu'en est-il ? Si l'on observe partout ce qui se passe dans le monde, ne s'agit-il pas, pour ce qui nous concerne nous, de nuances ?
- Si peu de distance nous sépare et cependant il a fallu qu'en de grandes et rares circonstances, nous nous rencontrions, toujours unis, toujours alliés, bien que trop souvent ignorants l'un de l'autre.
- Si peu de choses, je le dirai ce soir, demain, cependant font la différence quand il y a tant de liens, monseigneur. Pourtant cela fait vingt trois ans qu'aucun chef d'Etat français ne s'était rendu en visite officielle au Danemark. Et avant la venue du Président COTY en 1955, il faudrait remonter jusqu'en 1908 pour trouver la trace d'un autre voyage présidentiel du côté de la France.
- L'amitié entre le Danemark et la France avait donc connu le sort de ces sentiments entravés par si peu d'obstacles qu'ils semblent aller de soi, de ces amitiés si naturelles qu'on court le risque - n'est-ce pas le cas de nos amitiés personnelles - de ne plus songer à les entretenir. C'est pourquoi mon pays a été très sensible à la visite que vous avez vous-mêmes effectuée à Paris à l'automne de 1978.
- J'ai donc, je le répète, madame, monseigneur, souhaité me rendre dans votre pays dès la première année de mon septennat car je ne crois pas que l'histoire de nos relations faites d'une bonne entente constante, d'une sympathie réciproque, je ne crois pas que cela doive nous amener à nous contenter d'une simple, aimable cohabitation alors que tant de nuages s'amoncellent à l'horizon et que l'Europe rencontre de si graves et de multiples difficultés.\
Nous savons, vous le savez, depuis dix ans au-moins, dans un monde dont le fonctionnement économique d'abord et politique ensuite, ne repose plus sur des règles du jeu claires, acceptables et acceptées par tous.
- Ce dérèglement ne cesse depuis lors de produire les plus néfastes effets. Etat de choses qui n'affecte pas seulement les relations `relations nord-sud` entre pays industrialisés dangereusement tentés par l'égoisme national, mais qui aggrave dans des proportions réellement dramatiques les maux déjà profonds que connaissent les pays en voie de développement.
- Si nous n'y prenons pas garde et si toutes nos volontés ne sont pas tendues vers la réponse à ces problèmes, le monde tel que nous le connaissons et tel qu'il va, courra les plus grands risques.\
C'est d'autant plus vrai qu'aux problèmes que je viens d'évoquer s'ajoutent malheureusement ceux qui découlent du face à face entre les blocs, particulièrement les deux plus grandes puissances, lesquelles cherchent à s'assurer des positions nouvelles. Bien que l'on doive faire confiance à la volonté des peuples et de nombreux dirigeants qui aiment la paix et qui savent par toute une histoire récente le cruel prix de la guerre, cependant, on voit se poursuivre, par tous les moyens - l'affrontement nous étant épargné - l'affrontement à propos duquel, Danois et Français, ont fait le choix fondamental, même si les moyens diffèrent, de tout réunir pour la défense de la paix. L'Europe est l'un de ces moyens, si ce n'est le plus éminent, du moins pour nous. L'Europe qui, conformément à son histoire que vous rappeliez, madame, a su, au-cours des trente cinq dernières années, donner de magnifiques preuves de sa vitalité et qui semble aujourd'hui marquer le pas. Je me souviens d'avoir été, je le rappelle souvent dans mon pays, dès 1947, l'un des jeunes parlementaires de l'époque à m'être rendu au premier congrès européen de notre histoire qui se tenait à La Haye où se retrouvaient, deux ans après la fin de la guerre, les parlementaires de tous nos pays. J'étais assis à côté de députés allemands alors que nous étions encore marqués jusque dans nos familles et dans nos personnes par les blessures et les déchirements de la deuxième guerre mondiale.
- Enfant, j'étais le voisin de campagne et d'origine de Jean MONNET et je me souviens que je n'avais pas dix ans, il s'amusait à m'enseigner déjà les grandes idées qui furent les siennes. J'ai été le secrétaire d'Etat, le collaborateur de Robert SCHUMAN en 1948. Que de choses me séparent de ces deux hommes sur-le-plan de mes choix politiques dans mon propre pays ! Mais je garde respect et estime à leur mémoire parce qu'ils ont fait le choix qu'il fallait faire : celui de la communauté des peuples auxquels nous appartenons vous et nous, Danois, Français, à l'intérieur de la communauté des Six d'abord, aujourd'hui devenue la communauté `CEE` des Dix, appelée à s'élargir encore quand les conditions en seront réunies.
- Et je dois dire que j'ai toujours trouvé, madame, auprès des représentants de votre pays - j'ai plaisir à saluer la présence de quelques-uns d'entre eux et principalement ceux qui représentent le gouvernement du Danemark - compréhension et amitié chaque fois qu'il s'est agi d'allier des intérêts qui par -nature sont souvent différents. C'est-à-dire que j'ai retrouvé auprès de ces partenaires qui représentent votre pays des européens sûrs d'eux en même temps qu'ils ont toujours tenu à garder - qui s'en étonnera - cette qualité particulière d'être Danois : pour avoir marqué l'histoire de l'Europe, pour avoir au travers de l'histoire jeté idées, projets, affirmé ce qu'ils sont au-point que ce peuple que l'on dit peu nombreux, est générateur pour une large part de l'Europe d'aujourd'hui.
- J'espère que cette Europe saura trouver les réponses nécessaires. J'évoquais la mémoire des fondateurs : n'est-ce pas le moment de retrouver l'élan, précisément parce que c'est difficile et même, à certains moments, parce que cela paraît insurmontable.\
Oui, le moment était venu, madame, monseigneur, mesdames et messieurs, le moment était venu de resserrer entre la France et le Danemark les liens bilatéraux réels, et cependant distendus, sinon par l'indifférence, du moins par la distraction, le peu d'empressement. On sait que les Français sont un peu casaniers, connaissent mal la géographie. La géographie a pourtant été avec l'histoire si bienveillante pour nous tous puisque je vous le disais, madame, alors que nous descendions de l'avion et que je vous rencontrais sur le sol de votre patrie, nous devons peut-être à la géographie d'avoir trouvé une histoire si complaisante qui fait qu'après tout, je crois que le peuple danois est à peu près le seul en Europe auquel nous n'ayons jamais fait la guerre. Pas davantage d'ailleurs dans l'autre sens, n'avez-vous songé à venir disputer à la France, je ne sais quelle Marche, pour assurer la puissance de nos empires.
- Cette chance-là, peut-être pourrions-nous l'utiliser davantage et mieux. C'est le sens que je veux donner à ce voyage dont j'attends beaucoup. On me dira que, lorsque le bilan sera fait - s'agira-t-il de la somme de biens matériels ? Cela n'est pas indifférent - il s'agira surtout de savoir si nous sommes capables de marcher d'un même pas autant qu'il le faut, pas plus qu'il ne le faut, mais assez pour être dans une idée de progrès, de justice et de paix des éléments fondateurs de l'Europe d'aujourd'hui.
- Et si ce moment était venu de resserrer entre le Danemark et la France ces liens que je viens d'évoquer ? Comment pourrais-je oublier, ne pas saluer à cet égard, l'éminente contribution que votre Majesté et votre Altesse Royale apportent dans leur pays à la connaissance de la littérature française au-point qu'il m'est donné de savourer ce moment, malheureusement encore assez rare : entendre la souveraine d'un pays s'exprimer dans ma langue avec le sentiment qu'elle est aussi la sienne. Et cela, pour qui sait l'attachement qui est le vôtre à votre pays, à vos traditions, à votre langage, à votre culture, cela montre bien qu'il suffit de vouloir et d'aimer pour parvenir à franchir les distances. C'est ce que je souhaiterais pour mon propre pays.
- Il est donc temps de rapprocher nos analyses, nos moyens et nos volontés. C'est aussi le sens que j'ai l'intention de donner aux entretiens que j'aurai durant mon séjour au Danemark et je sais bien que j'y trouverai de la part de tous mes interlocuteurs bon accueil.
- Au nom de la France et en mon nom personnel comme en celui de ma femme, je lève mon verre à la santé et au bonheur de votre Majesté, de votre Altesse Royale, à la prospérité du peuple danois à l'amitié renouvelée entre le Danemark et la France.\

Sur le même thème

Voir tous les articles et dossiers