Publié le 18 avril 1982

Déclaration de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue de son entretien avec M. Pierre-Elliott Trudeau, Premier ministre du Canada, Vancouver, dimanche 18 avril 1982.

Déclaration de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue de son entretien avec M. Pierre-Elliott Trudeau, Premier ministre du Canada, Vancouver, dimanche 18 avril 1982.

18 avril 1982 - Seul le prononcé fait foi

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L'une des premières visites que j'ai reçues à Paris, après mon élection à la Présidence de la République, a été celle de M. le Premier ministre, Pierre-Elliott TRUDEAU. Non seulement nous avions, je l'espère, plaisir à nous revoir, puisque nous nous connaissions déjà, mais surtout l'objet de cette visite c'était, puisque le Canada devait recevoir peu après le sommet des pays industrialisés à Ottawa, c'était une visite faite d'ailleurs dans chacun des pays participants et qui devait normalement conduire l'organisateur de la conférence à rencontrer ses partenaires. Geste de courtoisie et aussi utilité politique afin de préparer le mieux possible cette rencontre.
- Je m'inspire de ce précédent lorsque je décide d'aller successivement dans les différents pays afin de préparer la conférence au sommet de Versailles. J'irai bientôt en Grande-Bretagne, précédemment j'ai donc visité le Japon, l'Italie, les Etats-Unis d'Amérique, l'Allemagne `RFA`. Aujourd'hui, je suis au Canada et je remercie M. le Premier ministre de son accueil. Ce type de rencontre ne donne pas -matière à communiquer, ce sont des éléments préparatoires. Et nos deux pays n'entendent pas se substituer aux autres pour décider à leur place de ce qui sera commun au début du mois de juin prochain. Cet élément préparatoire m'interdit d'aborder à fond les problèmes traités. Simplement, autour du rapport initial que je serai amené à faire, j'essaierai de cerner les quelques perspectives qui devraient normalement permettre aux sept pays en question non seulement d'envisager le long terme, je veux dire les dix années ou quinze à venir, mais aussi les mesures immédiates qui devraient nous permettre, fusse pas à pas d'aller vers la maîtrise de l'économie mondiale, en tout cas celle qui relève de nous-mêmes, et donc de hâter la sortie de la crise. A cet égard, un certain nombre de propositions seront faites de part et d'autre.\
Les sept pays plus la Communauté européenne `CEE` qui se rassemblent dans ces sommets, dont le premier se tint (ils n'étaient pas sept à l'époque) à Rambouillet, et qui se perpétuent d'année en année en allant d'une capitale à l'autre, n'est pas une instance de décision, elle n'exerce pas un rôle de commandement suprême mais c'est une consultation qui permet de dégager les grandes lignes d'une action aussi harmonieusement définie que possible, le passé montre que cela n'est pas toujours très aisé en-raison des différences de points de vue et d'intérêts. Cependant ces sommets sont faits précisément pour rapprocher ces points de vue, ces intérêts, ces objectifs.
- A Versailles, eh bien, on s'y appliquera comme on s'y est appliqué naguère, à Ottawa et dans d'autres lieux, Tokyo, etc... Dans quelle mesure la nécessité fera-t-elle loi ? Je l'ignore, j'ai l'intention, en tout cas, de poser quelques problèmes réels en termes aussi clairs que possible et de montrer que si, sans vouloir surmonter les différences d'appréciation et les différentes politiques qui s'expriment légitimement et démocratiquement dans chacun de nos pays, il est cependant une voie commune suffisamment large pour qu'on s'y avance ensemble. Et l'une de ces voies, je l'aperçois d'autant mieux que j'arrive de Tokyo, est celle qui devrait nous permettre d'aborder l'époque qui s'ouvre, qui commence et qui est caractérisée, comme vous le savez, par la formidable et rapide mutation technologique. C'est l'une des causes du désordre actuel puisque d'une industrie à l'autre, d'un pays à l'autre, très rapidement les données économiques, les -rapports de force changent, tandis que les variations économiques sont rarement suivies des variations sociales qui devraient normalement survenir.
- Il se pose donc des problèmes humains considérables de réadaptation, de formation pour que le progrès, si nécessaire, ne soit pas synonyme de chômage. La France fera des propositions tendant à réduire autant que possible les tensions et à permettre d'éviter les variations excessives dans l'évaluation des monnaies, mouvement erratique dans lequel personne exactement ne se reconnaît. Cela devrait en même temps permettre à chacun de prendre ses responsabilités.\
Tout cela se trouve inclus dans une vision générale du monde. Il s'agit de six pays d'Occident et du Japon qui participent généralement d'une même explication et qui défendent un certain nombre de valeurs. Par-rapport à la marche de l'humanité, les points communs sont suffisamment nombreux pour justifier ce type de rencontre et cette confrontation d'intérêts qui s'imposent à nous tous par-rapport à la paix, par-rapport à la guerre, par-rapport aux progrès ou, au contraire, par-rapport au déclin.
- Alors on en discute sans oublier les exigences de l'événement : dans une conférence de cette importance, il ne serait pas concevable de ne pas parler des relations de l'Est et de l'Ouest. De même qu'à tout moment, et je regrette que cela ne soit pas le cas davantage, devrait être à l'esprit des dirigeants de ces pays, l'obsédant problème des relations entre le Nord et le Sud.
- Sur ces différents -plans, j'ai pu observer que les positions des représentants du Canada et ceux de la France, pouvaient noter beaucoup de convergences, ils ont une certaine conception de la vie, des hommes, de la société et du monde sans oublier aussi des communautés de culture qui permettent un langage aisé. Et j'ai été personnellement très sensible aux prises de position, aux explications qui, pendant quelques heures, très brèves, m'ont permis de confronter mes points de vue avec ceux de M. le Premier ministre, Pierre-Elliott TRUDEAU.
- Voilà, nous continuerons, bien entendu, nous avons pour cela nos représentants personnels, ils sont ici, qui continueront de discuter avec leurs cinq autres partenaires et puis, dans les semaines qui viennent, j'élaborerai, je mettrai au point le rapport introductif qui servira de base à la conférence de Versailles.\
LE PRESIDENT.- (après une première question). Quels sont les grands problèmes qui nous sollicitent ? Des problèmes internes aux participants de la conférence de Versailles : les relations commerciales, les taux d'intérêts et l'on pourrait donner à ce débat le titre d'une pièce de théâtre, disant les taux d'intérêts comment s'en débarrasser ? La réponse n'est pas connue d'avance.
- Il y a les relations de ces participants avec l'Est, l'Ouest et l'Est, il y a les relations de ces participants avec le tiers monde, le Nord et le Sud et il y a le problème de classement général de la crédibilité du monde auquel nous appartenons, sera-t-il capable de dominer sa crise et d'offrir des perspectives qui paraîtront supérieures aux autres si nous voulons précisément porter avec nous les valeurs auxquelles nous nous référons. Alors là, le champ est vaste et notre pratique, notre méthode sera, elle, aussi concrète que possible, c'est pourquoi j'ai employé l'expression du pas à pas, le terrain est là, ce terrain assez meuble, il faut bien assurer sa prise avant d'aller plus loin, mais il s'agit d'avancer et non pas de rester sur place.\
LE PRESIDENT.- (après une deuxième question). Je vous ai déjà dit, ce serait un contre sens, mais je croyais avoir été clair, que cela devait se situer dans-le-cadre d'un certain nombre de perspectives, je vous ai même précisé certaines dans ma première intervention. Donc ne réduisez pas ce que je vous ai dit à mes derniers mots, ce serait trop facile. Et cela risquerait d'être tout à fait inexact. La conférence des Sept n'est pas un tribunal dans lequel on fait comparaître successivement les Américains pour leurs taux d'intérêts, les Japonais pour leurs exportations, les Allemands, les Anglais, les Français etc... Ce n'est pas un tribunal, c'est l'explication de responsables qui ont entre eux de bonnes relations, qui représentent des pays amis et qui ont, cependant, des divergences de vues et des confrontations d'intérêts très sérieuses. La façon dont vous posez le problème n'est pas du tout celle que je retiens. Ce qui ressortira de Versailles, on ne le saura qu'après. Et le moment n'est pas venu, ce soir, à Vancouver, de déclamer afin de situer les personnages de la pièce, savoir dire si c'est une comédie ou une tragédie, ni quelle sera la fin du cinquième acte avant même d'avoir abordé le premier. Merci.\

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