Publié le 4 mars 1982

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. le Président de l'Etat d'Israel et de Mme Navon, Jérusalem, jeudi 4 mars 1982

4 mars 1982 - Seul le prononcé fait foi

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. le Président de l'Etat d'Israel et de Mme Navon, Jérusalem, jeudi 4 mars 1982

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Monsieur le Président,
- Messieurs les ministres,
- Mesdames et messieurs,
- La pensée qui m'occupe ce soir, celle d'être depuis hier le premier chef d'Etat français à vous rendre visite, m'invite à prendre la mesure de cet événement qui revêt, je le crois, une signification véritable pour votre pays et pour le mien.
- Il consacre le rétablissement d'un dialogue équilibré entre nous après une longue période caractérisée par la quasi absence de toute relation directe et personnelle. Il renforce les liens qui, au-delà des vicissitudes politiques, n'ont jamais cessé d'exister entre nous. Comment pourrais-je oublier, j'en parlais hier soir, la dimension historique de ces liens, puisqu'ils ont été noués au moment même où la communauté internationale, le 29 novembre 1947, avec l'appui et l'engagement de la France, ouvrait la voie à la création de l'Etat d'Israel ? Et j'évoquerai à cette occasion la voix de l'un de ces grands personnages qui ont jalonné l'histoire de votre pays, celle de Golda MEIR, parlant à la foule, à l'annonce du vote des Nations unies : "Pendant deux mille ans", disait-elle, "nous avons attendu notre délivrance, maintenant qu'elle est là, bonne chance".
- Ce souhait qui annonçait un nouveau départ pour le peuple juif désireux, après des générations de persécutions, de former un Etat, je l'avais, vous le savez, moi-même formulé. Aussi il m'a été facile, trente-quatre ans plus tard, en qualité de Président de la République française, de réaffirmer solennellement le caractère irréversible de cet engagement et de rappeler la fidélité de la France à sa parole et à son vote du premier jour.
- En écho aux voeux de Golda MEIR, l'histoire d'Israel a été marquée, au-cours de ces années, par des réalisations qui ont forcé le plus souvent l'admiration. Le génie de votre peuple lui a permis de bâtir un pays doté d'institutions démocratiques, animé de force créatrice et qui se situe de surcroît à la pointe du progrès dans de nombreux domaines. C'est là un bilan dont vous pouvez être fiers et dont vos amis se réjouissent.\
Ce n'est là qu'un premier bilan, mesdames et messieurs, à la fin de ma deuxième journée de présence dans votre pays. Nous n'avons pas gâché le temps, rares ont été les moments d'arrêts. Il aurait fallu rester une semaine pour pouvoir accomplir toutes les tâches qui me paraissaient nécessaires. Cependant, voici le moment de nous quitter puisque demain je serai à l'ouest du pays pour un itinéraire à la fois de tourisme et d'histoire, avant de retrouver à l'ambassade de France un certain nombre d'entre vous.
- Ces deux jours m'ont permis de vous connaître mieux, monsieur le Président de la République. Nous nous étions, en effet, rencontrés, mais si vite et si peu ! Les moments dont j'ai disposés, pour approfondir la connaissance de votre caractère et des formes de votre esprit, m'ont montré que le chef de l'Etat d'Israel portait en lui les richesses de la culture et celles de l'élégance de l'esprit. Certains récits, rapportés au long de nos conversations, m'ont convaincu qu'il n'était pas une peine, une inquiétude, une angoisse des hommes qui ne résonne en lui au plus loin. Je crois que nous avons pu bâtir, au-cours de ces heures, des relations qui dureront. L'occasion nous en sera-t-elle donnée ? Nous ne sommes pas maîtres du temps. J'en formule, en tout cas, le souhait. Il suffira peut-être un jour d'en décider.
- Auprès de vous, madame NAVON, qui restez soit auprès de ma femme, soit, par la -grâce du protocole, auprès de moi, j'ai pu évoquer la vie de vos enfants ou parler de vos voyages à Paris, de l'amour que vous avez éprouvé pour cette ville, de ce qui vous est resté du langage de mon pays, beaucoup plus que je n'ai pu acquérir moi-même du langage du vôtre. Tout cela m'a fait pénétrer dans un cercle familial qui a parfaitement résisté au côté arbitraire des relations officielles.
- Je tiens à vous remercier, madame et vous monsieur le Président, de la qualité de votre accueil, hospitalité dont on connaissait les bienfaits à travers les âges. Je vois que la façon moderne de recevoir ici est conforme à ce que nous pouvions en connaître à la lecture des livres, de ce que j'appelais le livre de famille du peuple juif.\
J'ai pu aussi revoir M. le Premier ministre BEGIN. Je regrette que son -état de santé l'ait contraint de nous quitter un peu plus tôt, mais je le comprends. Je l'avais moi-même invité à s'épargner ce soir un dîner qui s'ajoutait à des charges que j'imagine fort lourdes. Je pensais, d'autre part, à l'épreuve qui le frappe puisque lui-même, empêché d'agir à sa guise, voit Mme BEGIN, sa femme, retenue à l'hôpital avec tout ce que cela peut représenter d'inquiétude, même si cette inquiétude est dominée par la certitude de se retrouver bientôt. Je souhaite que leur soit transmise ma pensée en même temps que les remerciements que je dois au chef du gouvernement.
- Je ne ferai pas le tour des tables : c'est toujours celui-là dont on voulait parler que l'on oublie ! J'aurais, tout de même, quelque peine à oublier monsieur le président de la Knesset. Non seulement parce qu'à diverses reprises, j'ai pu connaître aussi son hospitalité, mais aussi parce que, parlant un excellent français, il a été pour moi d'un extrême secours en toutes circonstance. Nous avons pu parler non seulement des grandes affaires du monde, mais aussi, ce qui parfois vaut bien la première conversation, de la pluie et du beau temps. Plus sérieusement encore, m'initier aux méthodes de travail du Parlement israélien et je l'ai pu voir officier avec autorité - il en avait besoin - pour obtenir que les passions d'un moment s'inscrivent dans l'ordinaire d'un règlement qui me rappelait d'assez près le nôtre.\
A vous qui êtes là, je dirai simplement que les Français de passage parmi vous rapporteront de lourdes gerbes de souvenirs heureux, de souvenirs utiles. Et comme je l'ai dit tout à l'heure, comment établir des distinctions ? Je l'éviterai, ou peut-être pourrais-je céder à ce que j'éprouve comme une nécessité en disant par exemple à madame DAYAN à quel point je ressens l'émotion de la revoir ici, après les jours d'autrefois, les jours heureux, comme de l'avoir rencontrée à Paris, il y a peu, autour d'une belle oeuvre. Yitzhak RABIN qui a jalonné des années de travail en commun alors qu'il était responsable soit des affaires étrangères d'Israel, soit du gouvernement lui-même. Shimon PERES qui assume une responsabilité que je peux aisément décrire, en ayant connu les charmes extrêmes, assez largement compensés par les difficultés de la vie quotidienne. Je pourrais évoquer, mais je ne le ferai pas cette fois-ci, quelques noms fameux, parmi ceux qui ont marqué une histoire d'Israel, qui ont vécu cette histoire, exerçant des commandements civils ou militaires et signifiant pour les générations à venir la race des pionniers.
- J'ai été très heureux de pouvoir profiter des conseils et de la présence de messieurs les ambassadeurs `Marc BONNEFOUS ` Meir ROSENNE`, tandis que les ministres israéliens et particulièrement monsieur le ministre des affaires étrangères `Yitzhak SHAMIR` se trouvaient en mesure de rencontrer les nôtres. Sans connaître encore le contenu de ces dialogues, je sais, par une rapide conversation avant de nous mettre à table, que nos quatre ministres s'estiment satisfaits de ce qu'ils ont appris, de ce qu'ils rapporteront, et des leçons qu'il nous conviendra d'en tirer.\
Mesdames et messieurs, considérez que pendant quelques instants s'est refermé sur nous un cercle d'amitié. Ces mots pourraient paraître usés : ils ont, en effet, tant servi ! Mais nous n'inventons rien. Nous sommes plutôt, en tout cas je suis plutôt au terme d'une longue histoire. C'était à l'époque un homme jeune qui apprenait ces scènes bouleversantes d'un peuple qui se pressait aux murs du Temple, stupéfait lui-même, émerveillé de son action, osant à peine y croire, mais y croyant pourtant depuis un peu plus ou un peu moins de deux mille ans.
- Ma joie aura été marquée ou soulignée à certaines étapes : les moments passés à l'université, le spectacle, hier soir, de ces voix graves et pures, de cette musique si significative de votre âme. La gentillesse des enfants tout le long du parcours et ce que j'évoquais hier : les couleurs du printemps naissant en avance sur le nôtre. Et, dites-moi, faudra-t-il faire un long récit pour que vous respiriez encore, rien que d'y penser? l'air léger d'aujourd'hui ?
- Ma réflexion, elle, aura porté sur des scènes vécues à Yad-Vashem. J'entends aussi la voix tragique et forte, douloureuse et espérante du Rabbin qui a chanté, comme sans doute il y a bien longtemps résonnaient d'une colline à l'autre les appels de bergers, ou bien partaient des temples les voix chargées de porter jusqu'au ciel. Oui, c'était un moment où, au travers du chant, on sentait passer la vie profonde d'un pays. Aussi sur le Mont Herlz, auprès de cette dalle nue `tombeau de Théodor HERZL, fondateur du sionisme`, dans ce paysage arrondi parmi ces autres arrondis, ces vallées profondes qui dessinent le paysage de Jérusalem. Et puis peut-être, de façon singulière, le jardin qui n'est pas encore planté, donc encore bouleversé par une terre neuve, sans avoir encore produit ce qu'il nous fournira, le jardin de Martine COHN, cette jeune femme, cette jeune fille qu'on a soudain eu l'impression d'avoir rencontré dans ce moment où elle choisit la mort contre la vie. Sa mort à elle contre la vie des autres.\
Ma réflexion aura porté sur le musée `Musée d'art de l'Holocauste`, sur ces images atroces, sur cette capacité de l'homme menacé dans le plus profond tragique de lui-même et qui garde encore le goût et la capacité de créer une oeuvre d'art où il projettera tout ce qu'il ne pourra jamais faire puisqu'il aura à son tour disparu. Cependant, durera après lui cette image, cette couleur, ce cri de désespoir ou ce cri d'espérance que nous pouvions lire à notre tour dans cette exposition. Et dans un autre genre, à la Knesset ce matin, cette assemblée nombreuse attentive, passionnée. Dans ces lieux qui signifient beaucoup pour la vie de la démocratie israélienne où s'opposent les opinions. Il faut qu'elles s'opposent avec, je l'imagine, vigueur, force. Dans ce lieu où la querelle souvent prime, comme dans tous les Parlements, et où tout de même quand il le faut, dans les grands rendez-vous de l'histoire, on élève ensemble son esprit ou son âme pour éprouver les douleurs ou les joies de la patrie commune. Et puis, j'ai regardé Jérusalem, enfin une partie, ses pierres blanches ou dorées, ses dômes, ses clochers, ses immeubles dont la forme ramassée et subtile me rappelaient curieusement la géométrie des villes mortes du Yucatan, Chichen Itza, où j'étais il n'y a pas si longtemps. A cette différence que chez vous on vit, on porte témoignage pour l'espoir. J'aurais été privé de beaucoup d'autres images que, je l'avoue, j'aurais aimé connaître de nouveau. Que voulez-vous, c'est la sanction des charges officielles ! Quelquefois on mesure à quel point ce que l'on a est peu lorsqu'il vous manque le secret, la nuance, le geste ou la couleur dont on avait précisément besoin.
- Mais ce n'est pas sur cette pensée mélancolique que j'achèverai cet ultime exposé pour la journée. C'est au contraire avec le sentiment d'être béni pour avoir été choisi par un peuple. Avec l'impression de force que me confère ce choix du peuple qui est le mien, force qui m'autorise à m'adresser aux autres de telle sorte que pendant deux jours j'ai pu, parce que les Français l'ont voulu, traiter et discuter avec ce rude et simple peuple d'Israel venu du fond des âges. On me disait, en m'apportant quelques offrandes, qu'on ne savait en hébreu comment m'appeler, alors on dit le prince ou le roi. M'imaginez-vous, soudain, venir à Jérusalem pour rencontrer le roi DAVID ? A moins que je ne sois moi-même l'héritier des Francs ou des Romains ? Nous avons plus de peine que vous à démêler nos propres tribus. Qui sommes-nous, qui étions-nous ? Nous savons au moins que nous sommes devenus, des Français de France, heureux d'élargir le cercle de leurs amis : vous-mêmes.
- Et maintenant, avant de laisser monsieur le Président de la République d'Israel le soin de répondre pour conclure, je voudrais, retrouvant la gravité du ton et obéissant aussi aux usages, lever mon verre en l'honneur de ce peuple, formant des voeux pour la santé des vôtres, pour vous-mêmes, et ajoutant sans élever la voix :
- Vive Israel !
- Vive la France !\

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