Publié le 27 février 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du déjeuner offert au Palais Farnèse en l'honneur de M. Spadolini, Président du Conseil, Rome, samedi 27 février 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du déjeuner offert au Palais Farnèse en l'honneur de M. Spadolini, Président du Conseil, Rome, samedi 27 février 1982

27 février 1982 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs les ministres,
- Mesdames et messieurs,
- Faut-il commencer par les paroles rituelles ? Je suis heureux de vous accueillir aujourd'hui à l'ambassade de France à l'issue de ces deux journées d'entretien qui ont permis aux plus hauts responsables italiens et français de souligner l'importance qu'ils entendaient redonner au dialogue entre Paris et Rome `Italie` sur les questions bilatérales, cela va de soi, mais aussi sur les affaires de l'Europe et, pourquoi pas, sur toutes les grandes affaires du monde.
- La présence parmi vous aujourd'hui, au Palais Farnèse, d'illustres représentants de la culture m'incite à quelques premières réflexions, non pas bien sûr que les personnes représentatives de la politique italienne ne puissent être considérées comme des personnes de culture et que les femmes et hommes de culture puissent être incapables d'avoir quelques pensées politiques !
- Je dirai même que, d'une certaine façon, dans un pays comme l'Italie, les écrivains, les cinéastes, les créateurs de toutes sortes, dans tous les domaines des arts, les interprètes célèbres, me font un peu l'impression, lorsque je me trouve devant eux, de me trouver devant l'assemblée des cardinaux de la société civile.
- Dans un pays comme celui-ci la culture est une colonne fondamentale sur laquelle reposent tant d'équilibres et parfois de déséquilibres. On parle souvent de ce qui s'est échangé entre nos deux pays dans ce domaine de la culture : il vaut mieux reconnaître franchement que nous vous avons beaucoup emprunté. Notre langue vient pour une large part de Rome, notre poésie renaît quand PETRARQUE chante des vers de RONSARD. Et, de BRUNELLESCHI au BERNIN, de votre renaissance précoce à l'époque baroque, de prodigieux génies nous ont donné à la fois la peinture, la sculpture, l'architecture, dont notre âge classique et les âges successifs vont inlassablement s'inspirer, jsuqu'au jour où je parle. Et ce Palais où nous sommes, bâti par SANGALLO, MICHEL-ANGE, DELLA PORTA, VIGNOLA, décoré par SALVIATI, VOLTERRA, CARRACHE, ce Palais qui est peut-être la plus belle ambassade du monde, témoigne bien de cette générosité créatrice dont l'Europe et la France ont reçu les bienfaits. Il est assez habituel que les discours de fin de déjeûner prennent une tournure flatteuse. Eh bien je n'ai pas le sentiment d'avoir cédé à ce travers, j'ai dit la vérité et vous le savez bien.
- S'agit-il de l'art seulement ? Dans un texte peu connu, "l'Italie en 1818", STENDHAL cède à une exhaltation contagieuse quand il écrit : "tout ce que le genre humain possède de liberté, de bonheur, de pouvoir, sur le reste de la nature et de la science, nous ramène, si nous cherchons l'origine, aux rivages enchanteurs de la Méditerranée". La Méditerranée nous a donné aussi autre chose que le bonheur et la liberté mais ce n'est pas le moment d'en parler. Dette immense que, d'ailleurs, nous partageons avec l'Europe.\
Mais, si vous voulez bien, cessons de regarder vers le passé. Quand on considère aujourd'hui nos deux pays, ce qui frappe d'abord c'est l'intimité dans laquelle vivent nos cultures, une intimité traversée de crises, comme il est naturel.
- Nous sommes à l'âge de l'audiovisuel. Ce n'est donc pas un hasard si cette intimité s'est nouée de façon décisive dans l'immédiate après-guerre par la découverte éblouie du nouveau cinéma italien : le néo-réalisme, les films de Vittorio de SICA, de ROSSELLINI, ont instantanément conquis le public français. Tous vos grands réalisateurs ont plus tard obtenu une si franche, une si totale adhésion, que l'enthousiasme transalpin a quelquefois retourné une critique nationale indifférente ou hostile. Vous avez, en effet, aidé le public français à se reconnaître d'abord dans vos oeuvres, ensuite dans des oeuvres françaises qui ont reçu ches vous un accueil au début ignoré dans notre propre pays. Regardons autour de ces tables : il est inutile d'énumérer, même si j'en ai la liste ici, toutes celles et tous ceux qui nous honorent grandement en participant à cette rencontre, alors qu'ils ont tant illustré l'expression, l'art et la création de l'Italie, l'art et la création contemporains.\
Nous avons très vite appris à connaître, après la coupure des années noires, vos écrivains, vos musiciens, vos peintres, les talents si divers dont l'apparition a enchanté l'Europe, revenue à la paix. Vous nous avez rendu l'admiration que nous vous portions. Vous avez lu, vous lisez avec une curiosité et une attention exceptionnelles, nos écrivains, nos philosophes, nos historiens. Le rôle et parfois l'audace de vos éditeurs est essentiel dans la connaissance répandue des oeuvres venues de France. Quel accueil n'avez-vous pas réservé à SARTRE et IONESCO, à BARTHES et à LACAN, à FOUCAULT, à BRAUDEL et à l'école des annales. Nulle part peut-être n'ont été mieux comprises ni étudiées les oeuvres marquantes de nos vingt à trente dernières années. Nulle part, elles n'ont obtenu plus de rayonnement. Alors, peu à peu, s'est créée cette situation singulière. D'un côté certains de nos créateurs reçoivent ici un accueil si généreux qu'ils vous doivent une partie, je le disais tout à l'heure, de leur réussite ou de leur gloire. On ne peut raconter la carrière de Patrice CHEREAU par exemple, ni d'Ariane MNOUCHKINE sans rappeler que le Piccolo Theatro de Paolo GRASSI et de Georgio STREIHLER les a aidés à s'imposer à l'Europe quand leur pays semblait les méconnaître.
- D'un autre côté nous vous empruntons vos architectes pour oeuvrer à la construction de Beaubourg et maintenant à la décoration et à l'aménagement du musée d'Orsay `musée du XIXème siècle`, vos metteurs en scène, vos décorateurs pour collaborer aux producteurs de nos théâtres lyriques, vos musiciens pour les associer à nos plus ambitieux projets. Nous venons de faire appel à l'un de vos directeurs d'Opéra les plus expérimentés M. BOGIANCKINO pour le mettre à la tête du Palais Garnier `Opéra` et au même Georgio STREIHLER qui présidera cette année le jury du festival de Cannes.
- Et faut-il que je parle de ces écrivains qui nous honorent tant de leur présence aujourd'hui, si fameux, si divers aussi, mais représentants d'une même culture ? J'ai la chance d'avoir pu en connaître sur-le-plan amical plusieurs qui sont ici, lors de rencontres à Paris, d'autres que je viens d'approcher. Je connaissais leur visage ou plutôt je connaissais leur visage secret au travers de leurs oeuvres. Depuis quelques temps, l'édition française et les éditions de poche en-particulier, ainsi que je le disais à M. CALVINO, ont permis une diffusion considérable des oeuvres des créateurs, des auteurs, des écrivains italiens. De telle sorte que je puis me permettre parmi bien d'autres de mes compatriotes d'en parler aujourd'hui en connaissance de cause.\
J'ai dit familiarité. Je crois que ce mot exprime assez bien le meilleur de notre affinité. Chacun d'entre nous ne sent en terrain familier quand il vient chez l'autre. Et cela va beaucoup plus loin que les illustres, car il ne faut pas oublier d'ajouter à la liste déja citée les savants, les chercheurs. Cela va encore plus loin, jusque chez le petit ouvrier maçon italien, chez le tailleur qui use ses yeux, ses doigts à tirer l'aiguille et qui découvre au travers du plus modeste métier d'artisanat qu'il détient dans les doigts et dans la tête une part du génie artistique d'Italie. Nous nous sentons très à l'aise avec eux. Il n'y a pas de présence étrangère en France qui nous soit plus familière que celle des Italiens. Il n'y a jamais de problème italien, non pas qu'ils ne restent fidèles à leur propre patrie, mais l'Italie, qui nous a donné, pour en rester à la fin du dernier siècle, un ZOLA pour la littérature, et un GAMBETTA pour sauver la France : ce n'est déjà pas si mal.
- Quant à nous Français, dès que la frontière est franchie, il nous semble que nous descendons tous d'Henri BRULARD. J'ai vécu moi-même cette expérience dans ma jeunesse, attaché que j'étais à l'Italie. Mais je ne voudrais pas faire ici de confidences et établir une sorte de hiérarchie entre les régions d'Italie. Je ne vais pas étaler mes préférences, car elles ne sont dues qu'à l'ignorance que j'ai des autres, sans quoi, sans doute, l'Italie serait égale à mes yeux. Mais je me souviens être venu pendant quinze ans, quatre ou cinq fois par an à Florence sans parvenir à descendre plus bas. Depuis cette époque j'ai pris l'Italie à revers pour pouvoir remonter vers Florence par Naples, et Rome enfin. Eh oui, j'ai mis longtemps à connaître Rome ! J'étais un touriste flâneur, venu sans véritable projet culturel, ou plutôt habité par le seul et véritable projet culturel qui est celui d'aimer se promener là où l'on veut, sans entrer nécessairement dans un musée mais en regardant simplement la couleur du ciel, la forme d'une colline et l'harmonie entre l'oeuvre des hommes et celle de la nature. Henri BRULARD, ou BEYLE, ou STENDHAL, disait donc qu'il nous venait comme "une sorte de bonheur vif et fou dans chacun de vos villes".
- Bref, cette familiarité crée entre nous une solidarité pour ce qui concerne le présent et je l'espère pour l'avenir de nos cultures. Elle nous appelle à définir aussi solidairement que possible une politique de -défense de nos identités culturelles, alors que foisonnent les projets : projet de séminaires des ministres de la culture d'Europe, projet d'espace audio-visuel européen, de conseil des peuples latins, de biennale méditerranéenne des arts plastiques contemporains, projet de création future à Paris d'une académie d'Italie à l'image, sans prétendre réussir cette imitation, de la Villa Médicis et de l'Ecole Française de Rome où devraient être mêlées toutes les formes de présentation des arts comme l'approche scientifique de cette forme.\
Le Palais Farnèse, mesdames et messieurs, m'a entraîné sur les chemins de la culture où nous vivons depuis si longtemps dans la familiarité d'un bon voisinage et qui a inscrit dans la pierre, sur des parchemins, l'amour du beau sous toutes ses formes. Mais vous le savez bien l'entente culturelle n'est pas sans effet, ni sans conséquence, sur le domaine politique. Et c'est pour cela que je crois, sans y apporter d'exclusive, à la nécessité d'un équilibre européen par le retour en force des cultures méditerranéennes, le mot culture étant entendu pour les richesses de l'esprit comme pour la culture de la terre. Il est nécessaire que la Communauté européenne `CEE` institutionnelle, celle des Dix, comprenne davantage qu'elle ne l'a fait jusqu'ici qu'il y a une nécessité de garantir, de protéger le pouvoir d'achat des travailleurs de ces pays du Sud autant que ce le fût, avec réussite et bonheur, pour les travailleurs des pays du nord de l'Europe. Nous ne gagnerons jamais en-particulier si nous refusons de gagner ensemble cette bataille contre les lenteurs, les routines ou les refus de considérer son voisin au même -titre que soi. C'est à Rome qu'a été fondée l'Europe nouvelle, le Traité de Rome. Cherchons à lui être fidèle, sans pour autant être enfermés sur les débats qui peuvent se révéler nécessaires de telle ou telle modification. Tant que cela est le contrat - et le contrat en droit romain cela a un sens - respectons-le. Quand on l'oublie, revenons-y. Et l'on s'apercevra que bien des difficultés que connaît l'Europe pourraient être évitées si nous n'étions les uns et les autres éloignés de ce qui fut conçu d'une façon presque géniale par les hommes politiques fondateurs de l'Europe des Six, devenue aujourd'hui l'Europe des Dix après s'être arrêtée un moment à l'Europe des Neuf, avant de devenir peut-être l'Europe des Douze, perspective que j'accepte sur-le-plan politique.\
Qui pourrait-on rejeter de l'Europe, bien que cette Europe soit le -fruit du hasard ? Je me sens parfois un peu gêné de penser à mes neuf partenaires lorsque je pense aussi à ceux qui n'y sont pas. Parce que la ligne frontière s'est établie par le hasard des armes, un jour donné du XXème siècle. Qui donc a décrété que l'Europe oubliait la Pologne et l'Autriche, et devait nécessairement comprendre la Grande-Bretagne et le Danemark, mais pas la Suède ou la Norvège £ que l'Italie ou la France en seraient, tandis que la Yougoslavie et pourquoi pas quelques autres, Roumanie, Bulgarie et pourquoi pas aussi mais là je rêve la Russie `URSS` ? Il semble bien que nous étions naguère, il n'y a pas si longtemps, européens au-même-titre. Ne rêvons pas. Ou plutôt n'anticipons pas. Car ce n'est pas un rêve mais une seule anticipation. En tout cas pour le temps qui me sera donné et à quelques-uns d'entre vous même plus jeunes que moi. Qu'ils soient patients. Je les invite à la patience. Commençons par le commencement, cette communauté existe, réussissons la.
- Et c'est dans cet esprit, mesdames et messieurs, que j'ai décidé que le gouvernement français représenté par sept de ses membres allait prendre le chemin de Rome pour y rencontrer leurs homologues italiens et placer la relation franco - italienne sur le même -plan que celles que nous pratiquons déjà avec l'Allemagne `RFA` ou avec la Grande-Bretagne. Il faut que nous nous sentions à l'aise d'être ensemble, que nous cultivions le souci de la dignité de l'autre. Nous devons nous sentir comptables et responsables ensemble de l'intérêt de nos peuples lorsqu'il s'agira d'en débattre avec les plus grandes puissances du monde, comme cela nous est arrivé il n'y a pas si longtemps, monsieur SPADOLINI, à Ottawa et comme cela nous arrivera encore au mois de juin prochain à Versailles `sommet des pays industrialisés`.\
Mesdames et messieurs, j'avais noté sur ce papier toute une série de digressions dans lesquelles vous auriez retrouvé les grandes lignes qui tracent aujourd'hui le dessin de nos soucis. La paix, la guerre, l'Est, l'Ouest, le Nord, le Sud, les déchirements, les blessures, les craintes, les angoisses. Je mets un terme à ce discours. Nous avons beaucoup parlé de nos intérêts, de ceux du monde depuis hier en fin de matinée. Cela suffit, du moins dans ma bouche. Inutile d'ajouter une parole à l'autre sur le même sujet. Sachez simplement que j'attends de l'amitié entre l'Italie et la France non seulement qu'elle donne un certain sens à la construction commune de l'Europe, mais aussi à la façon d'approcher les problèmes de la paix et de l'équilibre mondial. J'attends comme une renaissance.
- Aujourd'hui tout se défait : la détente d'hier et, disons les choses, la communauté dans laquele nous sommes. Tout se défait par indifférence, routine et repli sur soi-même. Nous ne sommes pas dans une époque, plutôt dans une période d'universalité, nous sommes dans une période d'isolement et d'égoisme. Mauvais égoisme, mal compris, la meilleure façon de pratiquer l'égoisme national aujourd'hui c'est de tendre à l'universel. Alors, que l'Italie et la France commencent, et qu'ils élèvent leur regard tout autour de cette planète. On nous dira "c'est bien grand", "c'est bien vaste", "c'est bien haut". Non ! la terre est devenue toute petite, si petite que l'on commence à s'y bousculer. Il faut au moins avoir conscience que le monde est à notre portée, à celle de notre imagination et, je l'espère, bientôt à celle de nos actes. Bref, soyons ensemble responsables. Mesdames et messieurs, je me devais de vous parler sérieusement de ces choses. Je laisse à votre réflexion le soin de faire la conclusion.\

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