Publié le 4 janvier 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la cérémonie des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 4 janvier 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la cérémonie des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 4 janvier 1982

4 janvier 1982 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Nonce,
- Mesdames et messieurs les ambassadeurs,
- Sept mois à peine après vous avoir reçu pour la première fois, j'ai le plaisir de vous accueillir à nouveau dans cette salle des fêtes du Palais de l'Elysée à l'occasion de la traditionnelle cérémonie des voeux de Nouvel An.
- Certes, cette cérémonie ne nous donne pas l'occasion d'échanges approfondis, comme le peuvent nos rencontres dans d'autres circonstances £ mais elle nous permet d'échanger, de dialoguer cependant et de formuler le voeu, puisque c'en est l'époque, de voir évoluer notre monde de façon plus pacifique. Vous l'avez souhaité vous-même, il y a quelques instants, monsieur le Nonce `Angelo FELICIù`. Vos paroles chaleureuses et aimables m'ont touché, j'y ai trouvé un écho du message que Sa Sainteté le pape JEAN-PAUL II m'a adressé pour la célébration du 1er janvier 1982, en tant que "Journée de la Paix". Je salue, à cette occasion, le Saint-Père, son courage et son combat pour la paix et je vous prie, monsieur le Nonce, d'être mon interprète auprès de lui pour les voeux qu'à l'occasion de cette nouvelle année je forme à son intention ainsi que pour toutes les causes qui lui sont chères.
- Mais, c'est à vous toutes et à vous tous, mesdames et messieurs les ambassadeurs, que je demande de transmettre aux chefs d'Etat qui vous ont accrédités auprès de mon gouvernement, les voeux que je forme à leur intention et pour le bonheur des peuples dont ils ont la charge.
- Vous savez que la France est le pays au monde qui entretient des relations diplomatiques avec le plus grand nombre d'Etats, cela peut se constater en cette fin d'après-midi. Ceci fait de Paris l'une des premières capitales diplomatiques. Je salue, à cet égard, le travail que vous y accomplissez en tant que chefs de missions diplomatiques, avec l'assistance de vos collaborateurs, en faveur de la paix et de la compréhension internationale.\
Même en ces journées de compliments, comment masquer, mesdames et messieurs les ambassadeurs, les préoccupations qu'inspire la situation internationale ? Toujours entachée par les violations des droits de l'homme et des droits des peuples, par l'usage de la force et de la force armée au détriment des faibles, elle est également menacée par une accumulation des armements... Faudrait-il renoncer aux espoirs que nous avons fondés, au-cours de ces dernières années, dans une détente qui continue d'être désirable alors que, trop souvent, un peu partout sur la surface de la planète, la tentation du fait accompli alimente, comme hier, le refus du dialogue ?
- Le tableau que nous présente le monde pourrait apparaître consternant si n'existaient, en même temps, des forces de paix, de dialogue, de progrès et de développement, si dans chacun de nos pays, à l'intérieur de chacun de nos peuples, il n'y avait des chances pour l'espoir et la construction de l'avenir. A quel moment de son histoire, au demeurant, le monde n'a-t-il pas balancé entre ces tentations opposées ? La France, quant à elle, quelles que soient les difficultés, mettra son énergie et ses moyens au service d'une politique et d'une ambition que j'ai maintenant eu l'occasion d'exprimer et d'expliquer à diverses reprises : renforcer les fondements de la paix, favoriser le développement.
- La France a, vous le savez, une défense souveraine et autonome. Elle considère que rien ne garantit mieux la paix qu'un réel équilibre des forces entre les blocs existants. C'est le sens des positions prises par elle pour approuver toute mesure visant à assurer cet équilibre et, cela étant acquis, à encourager toute négociation permettant particulièrement aux plus grands de définir loyalement des règles qui permettront de mieux maîtriser et la réduction et le contrôle de leurs armements respectifs.\
L'élargissement du fossé entre les pauvres et les riches et même, devrais-je dire, entre les très pauvres et les très riches, est à l'échelle du globe un facteur constant non seulement d'injustices mais de tensions, de désordres, de révoltes, de conflits. Rien ne peut être garanti dans cette injustice : ni le développement ni la stabilité ni la paix. Pour rebâtir un ordre international plus stable et qui soit vraiment en mesure de favoriser le développement dont je vous parle, il nous faut l'établir sur des bases plus équitables. Ce message simple, vous l'avez compris. Nous avons dû beaucoup y réfléchir, aligner nos actes sur nos paroles. Nous ne nous sommes pas contentés de le proclamer. Nous nous efforçons d'en rapprocher la mise en oeuvre par des mesures concrètes, budgétaires, prises au-niveau national, comme par une action menée au-sein des organismes internationaux ou dans les rencontres propices à cet effort.
- Que de fois ai-je, au nom de mon pays, rappelé que rien ne serait possible sans que, de préférence dans-le-cadre des Nations unies dont c'est la vocation, chacun puisse débattre dans une vaste négociation continue des intérêts dont nous avons la charge. Qui pourrait nier l'importance de la mise au-point d'un véritable ordre monétaire international ? Comment pourrait-on nier l'importance d'un ordre économique qui permettrait de stabiliser les cours des matières premières, surtout pour les pays pauvres dont le sort dépend d'une seule richesse et par conséquent trop souvent des lois victorieuses et malsaines de la spéculation internationale. Cela a été dit. Cela doit être répété et je connais bien des pays du monde industriel, qui ont compris cette nécessité : qu'il est de l'intérêt tout autant des pays du Nord que des pays du Sud de préparer le siècle prochain. La faim, la misère, parfois l'isolement, peuvent être à leur tour sources d'affrontements. L'ignorer, c'est prendre le risque de tensions plus grandes encore.\
Naturellement, la politique extérieure de la France ne se limite pas à ces deux grandes ambitions, même si elles ont de quoi occuper une diplomatie. Nous avons la volonté d'entretenir avec tous nos partenaires de la Communauté économique européenne `CEE` des -rapports plus étroits encore. Nous voulons trouver avec eux une issue raisonnable et constructive aux inévitables difficultés rencontrées. Pour l'Europe, quel chemin déjà parcouru ! Mais nous ne devons pas relâcher l'effort.
- Il est un certain nombre de pays particulièrement chers à la France en-raison même de l'histoire vécue, qui n'a pas été sans contradiction, sans conflits, - je pense en-particulier aux peuples de l'Afrique - mais conflits généralement dominés au-point que nous entretenons aujourd'hui des relations privilégiées et que la France entend poursuivre sa mission dans le respect absolu de leur indépendance. Je viens à l'instant d'en recevoir les ambassadeurs. Nous entretenons, je le leur ai dit, de bonnes relations avec tous les Etats de ce continent. Avec beaucoup d'entre eux, il s'agit même d'intimité et ces liens nous créent des responsabilités et des devoirs particuliers que nous assumerons pleinement, dans le respect de la dignité et de la souveraineté de chacun.\
Je ne me livrerai pas ce soir, mesdames et messieurs les ambassadeurs, à l'énumération détaillée des conflits non encore résolus. Mais votre rôle, comme le mien, est de nous considérer comme les ouvriers de la construction internationale et, inlassablement, de tenter de préserver les chances du dialogue contre les forces destructrices. La France, pour sa part, fait entendre sa voix. Mais il n'est pas en notre pouvoir de résoudre à nous seuls ces conflits ni d'en définir les modalités précises de règlement à la place des principaux intéressés. Simplement, je rappellerai que nous avons, comme beaucoup d'autres ici, sinon tous, une vocation, une ambition et que le rappel fait à l'instant de l'impérieuse nécessité du respect des droits de l'homme et du droit des peuples doit déterminer notre action.
- Vous venez d'exprimer, monsieur le Nonce, des voeux qui s'adressent au Président de la République française et au peuple français. Je souhaite que vous receviez à mon tour les voeux que je forme pour vous-même, pour vous tous qui êtes nos hôtes estimés, que nous avons coutume de rencontrer qui nous apportez la voix du dehors avec ce supplément qui s'appelle tout simplement l'amitié de représentants de pays qui entretiennent de bonnes et solides relations. Que vous-mêmes, vos familles, celles et ceux qui vous sont chers, reçoivent, en cette année 1982, tout ce que la vie peut leur réserver d'heureux, de favorable, bref ce que vous souhaitez vous-mêmes.\
Mais, lorsque nous nous adressons des voeux, cela veut dire aussi bonne année aux peuples que nous représentons. Ce que peuvent désirer nos peuples, c'est d'abord la paix, le moyen de vivre. C'est d'avoir une espérance. C'est de compter sur un lendemain qui donnera à ses enfants un peu plus ou un peu mieux que ce que nous avons nous-mêmes connu. Quelle peut être la bonne année 1982 pour les peuples du monde sinon que chacun dispose davantage de lui-même, tout en entretenant avec les autres des relations qui fassent que nous avançions ensemble dans la conquête de la sécurité collective et dans la conquête du développement. Alors, si nous pensons ce que nous disons, et si des cérémonies de cet ordre ne sont pas vidées de substance et réduites seulement à des cérémonies sans âme, nous dirons : bonne année aux peuples qui souffrent, qui ont besoin de liberté, à l'intérieur, à l'extérieur, bonne année aux nations qui ont besoin d'affirmer leur souveraineté, bonne année aux peuples les plus puissants et dont la responsabilité est décuplée par cette puissance. Il est en-leur-sein beaucoup de femmes et d'hommes qui ont conscience de cette responsabilité et qui savent bien que dans mes propos il y a comme un appel à ce qu'ils fassent passer l'intérêt de l'espèce humaine, l'intérêt des peuples souffrants et inquiets, avant l'assouvissement de telle ou telle forme de suprématie. Encore faut-il répéter ici qu'il y a un commencement à toute chose et qu'avant de se lancer dans les grandes -entreprises, la liberté c'est d'abord celle qui permet de s'exprimer, d'aller, de venir, d'écrire, de se réunir, toutes choses définies, dans quelques textes fondamentaux écrits il y a près de deux cents ans `déclaration des droits de l'homme`, dans certains pays dont le mien. Nous avons, nous-mêmes parfois, manqué à nos engagements. Nul n'a le droit de s'adresser aux autres pour faire la leçon, mais ce rappel entre nous, qui représentons la plupart des pays sur la surface du globe, doit nous inciter à réclamer que la bonne année 1982 commence par permettre à chaque individu comme à chaque peuple d'être plus libre qu'en 1981. Cela nous est possible, mesdames et messieurs les ambassadeurs, si nous le voulons. La difficulté tient au fait qu'il est difficile d'avoir dans le même moment la même volonté, parce que nous n'avons pas les mêmes intérêts. Nous devons prendre conscience de ces intérêts différents. Nous devons les respecter car on ne bâtira pas la paix dans l'ignorance des besoins des uns comme des autres.\
Le réalisme, par la connaissance des faits et des hommes, doit être rendu compatible avec la sorte d'idéal que représente au début de chaque année nouvelle la formule des voeux. A peine la chose dite, allons-nous l'oublier ? Limitera-t-on les voeux au premier jour de l'an qui n'est pas le même pour nous tous ? C'est en fait chaque jour de l'année 1982 que je soutiens de mes voeux. Je n'ignore rien de l'âpreté des conflits qui opposent aujourd'hui tel ou tel de nos peuples. Je n'ignore rien des ambitions et des intérêts concurrents. Mais je fais confiance à la conscience universelle. Je fais confiance aux responsables qui partagent l'idéal que j'exprime. Tout est possible si nous le voulons. Je vous serais reconnaissant de transmettre ce message à ceux que vous représentez.
- Monsieur le Nonce, mesdames et messieurs les ambassadeurs, nous avons fondé ensemble, autour de l'Organisation des Nations unies `ONU` un certain ordre qui lui-même n'a de sens que s'il exprime juridiquement et politiquement une certaines conception de l'équilibre mondial et de la moralité de la vie internationale. Il suffit que nous revenions aux sources, que nous vivifions les institutions auxquelles nous participons, que nous dominions les routines et que nous parlions clairement et franchement chaque fois que nous sentons que le monde bascule parce que tel ou tel, selon les circonstances, veut affirmer sa volonté de préférence au droit. Je pense que durant cette année, j'aurai l'occasion lors de nos rencontres particulières d'évoquer les problèmes concrets qui nous occupent. L'inspiration sera la même et je vous remercie de vos voeux qui m'ont permis de donner la signification que je souhaitais aux miens.\

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