Publié le 20 novembre 1981

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la création du Centre mondial pour le développement des usages sociaux de la micro-informatique, Paris, Palais de l'Élysée, vendredi 20 novembre 1981

20 novembre 1981 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la création du Centre mondial pour le développement des usages sociaux de la micro-informatique, Paris, Palais de l'Élysée, vendredi 20 novembre 1981

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Le 20 novembre 1881, il y a exactement cent ans, l'exposition internationale d'électricité, dont le Président de la République française de l'époque, monsieur Jules GREVY, avait pris l'initiative, se terminait à Paris et les -prix en étaient remis par le ministre des postes et télégraphes, monsieur COCHERY. Par cet acte symbolique, la République française manifestait sa volonté de s'engager sans retard dans le développement de l'innovation technique majeure de l'époque, celle qui allait à la fois aider au dépassement de la grande crise économique du moment et entraîner le plus formidable bouleversement des modes de vie individuel et collectif du 20ème siècle : l'électricité.
- La situation d'aujourd'hui n'est pas sans point commun avec celle d'il y a cent ans : nous vivons une grave crise économique et culturelle, les technologies existantes s'essoufflent, des progrès techniques radicalement nouveaux émergent.
- Tout se passe comme si, encore une fois, un monde s'affaissait, tandis qu'autrement et ailleurs, un autre ne demandait qu'à naître. Pour réfléchir à cette mutation et en tirer le meilleur -parti pour la France et pour les autres, j'ai souhaité pouvoir m'entretenir avec vous, mesdames et messieurs, des conditions dans lesquelles une nouvelle technologie, bien connue de vous, l'informatique, pourra jouer un rôle considérable dans l'évolution de nos sociétés.
- Il nous faut, en effet, réfléchir ensemble à une grande question qui nous interpelle tous : à cette crise que nous vivons, est-il possible d'apporter une réponse séduisante -ou pour le moins satisfaisante- pour l'homme et pour la civilisation qu'il porte ?
- Pour nous, la question est essentielle, car elle détermine la cohérence de toute l'action gouvernementale : elle suppose la possibilité de concilier un projet culturel, une volonté industrielle et le progrès technique.
- Il nous faut d'abord définir un projet culturel capable de donner à chaque homme les moyens de son épanouissement et de sa liberté. Il nous faut ensuite mettre en oeuvre une volonté industrielle, -grâce, en-particulier, au développement de la recherche et de l'innovation, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Il nous faut, enfin, disposer d'un progrès technique capable d'aider les hommes à améliorer leur capacité de travailler et de vivre dans le monde moderne.\
Or, ce progrès technique est là, au rendez-vous de notre histoire : tout comme l'électricité fut, il y a un siècle, un moyen radicalement nouveau de réduire la peine des hommes, l'informatique, parmi d'autres innovations majeures, aujourd'hui, est, me semble-t-il, capable de démultiplier considérablement les moyens de créer et de travailler de chacun.
- Cela certes, si elle était mal maîtrisée, si elle ne s'inscrivait pas dans un projet d'ensemble, l'informatique pourrait n'être, comme tant d'autres sciences et techniques, qu'une agression supplémentaire des individus, la source d'une aggravation de l'insécurité et du chômage, des inégalités, des oppressions. Elle pourrait conduire à une solitude croissante de l'homme, abandonné à un face à face tragique avec des objets de plus en plus sophistiqués, de plus en plus capables de raisonner et de communiquer entre eux.
- Mais, au contraire, si elle est introduite intelligemment, dans le contexte d'un projet global de société, elle pourra transformer la -nature du travail, créer des emplois, favoriser la décentralisation, la démocratisation des institutions, donner au commerce, au travail de bureau, à la poste, à la banque, aux entreprises petites et moyennes, des outils efficaces pour se développer. Enfin, et peut-être et surtout, elle apportera à la santé des hommes, à leur formation, à leur culture des moyens sans comparaison avec ceux dont ils disposent maintenant pour s'exprimer, leur permettant de multiplier, à un échelon considérable, leurs moyens d'apprendre, de créer et de communiquer.\
Tel est donc le grand enjeu du temps : comment sera-t-il possible d'utiliser un progrès technique à la libération des hommes ? C'est une question qu'on se pose depuis le grand avènement de la science dans la société moderne et à quoi on a si souvent le plus mal répondu. C'est une des raisons de nos engagements politiques (parenthèse qui vaut simplement pour ceux d'entre vous qui partagent mes convictions) c'est une raison profonde de notre engagement que de considérer qu'il est possible, par le moyen de la science et de la technique, non pas de créer des conditions supplémentaires de domination de l'homme sur l'homme mais de libération. Et je remercie celles et ceux d'entre vous qui, sans partager le même engagement, adoptent la même philosophie. Les nations qui sauront le mieux, dans-le-cadre de leur histoire, et dans l'esprit de leurs institutions, réaliser cette synthèse entre une culture et une science auront donc le plus de chances de vaincre les difficultés du temps présent.
- En conséquence, il est essentiel pour chaque nation de devenir un coeur de développement et de l'usage social de ces nouvelles techniques. Cela ne se fera pas sans volonté ni sans action, par hasard. Les lois du marché ne suffiront pas à organiser cette évolution de façon harmonieuse. Il faudra, pour y parvenir, penser, organiser, prévoir les mutations nécessaires.
- La France s'y emploie déjà : le budget de la recherche et de la technologie a été très sensiblement accru £ des moyens importants ont été dégagés pour le développement des secteurs de pointe £ enfin, la promotion, par leur nationalisation, de grandes entreprises, notamment dans le domaine de l'électronique et de l'informatique au rang de "trésors nationaux" témoigne d'une grande ambition nationale.\
Mais un tel développement ne peut se faire dans une nation refermée sur elle-même. Il ne peut-être que le point d'aboutissement d'une recherche ouverte sur le monde et utilisant au mieux ce que les cultures et les sciences d'autres nations ont à offrir à l'humanité. Il doit aussi aider au développement des pays les plus pauvres, sans lequel toute croissance des pays les plus riches ne serait que factice et provisoire.
- C'est pourquoi, j'ai demandé à M. Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, qui m'en avait informé, d'étudier les conditions dans lesquelles des savants étrangers, parmi les meilleurs, pourraient joindre leurs efforts à ceux des équipes de chercheurs français en informatique dont je crois connaître de mieux en mieux la force et la valeur. Le rapport qu'il m'a remis permet de penser qu'il est possible de réunir des chercheurs étrangers de grand renom avec d'autres français de même rang en un Centre mondial pour le développement des usages sociaux de la micro-informatique.
- Naturellement, ce centre, dont nous avons décidé la création, ne se fera pas à la place des centres de recherche existant déjà en France, et que j'entends développer. Je crois que nul n'ignore ici le considérable effort entrepris par M. le ministre d'Etat, chargé de la recherche et de la technologie, M. Jean-Pierre CHEVENEMENT et que l'on sait aussi de quelle façon le ministre de l'industrie aujourd'hui a le regard porté vers toutes les industries d'avenir.\
Ceux qui animeront le centre mondial, je pense, en-particulier, à son premier initiateur, auront à développer les objectifs suivants :
- - d'abord constituer un carrefour des idées et des connaissances du monde entier en micro-informatique,
- - ensuite, mettre au-point des logiciels et des langages plus évolués, tendant à permettre la création et l'usage d'un ordinateur personnel de grande diffusion,
- - enfin, multiplier avec les organismes existants des expérimentations techniques et sociales en France et à l'étranger.
- Pour répondre à ces objectifs, le centre mondial devra être à la fois :
- - un lieu de concertation et de formation associant des organismes, nationaux ou internationaux, privés ou publics, de compétences diverses,
- - un centre d'impulsion et d'initiative pour promouvoir des actions pilotes dans tous les pays où cela est possible,
- - un centre constitué d'équipes faisant appel à des scientifiques de nationalités différentes et travaillant, je l'ai dit, en association avec des laboratoires français et étrangers.
- L'originalité du centre mondial sera, ainsi, de combiner ces trois missions et d'assurer un échange permanent et une cohérence entre chacun des niveaux d'activité. Je demande, en-particulier à M. le ministre d'Etat, chargé de la recherche et de la technologie, d'appuyer et de suivre la réalisation de ce projet.\
Il est clair que nous devons aller très vite £ le progrès technique en informatique suit un rythme rapide, ultra-rapide £ le centre mondial devra être opérationnel, si nous ne voulons pas nous laisser distancer, dès le début de l'année prochaine. Il devidndra alors une pièce essentielle de la mosaique d'ensemble qui permettra à la société française de réussir -du moins je l'espère et j'y crois- la formidable aventure de son renouveau industriel, social et politique. Il sera, mesdames et messieurs, le témoignage, parmi d'autres, de la vocation universelle de notre pays dans ces domaines éclairés et je l'espère privilégiés de la culture et de la science. En vous accueillant ici, je ne peux que vous dire mon espoir qu'avec vous, avec vous tous, Etrangers et Français et avec d'autres, naturellement, qui viendront nous rejoindre, la France montrera, une fois de plus, qu'elle est capable de donner une réponse libératrice au grand défi que propose l'histoire.
- Voilà pourquoi je vous remercie d'être ici. Si vous avez bien voulu répondre à notre invitation, c'est à la suite d'échanges de lettres, de débats sur un projet, de l'adhésion consentie, d'une volonté libre et peut-être aussi d'un signe d'amitié. Sachez à quel point j'y suis sensible, non pas seulement à-titre-personnel, mais aussi au nom du peuple qui m'a mandaté pour le représenter.
- Cet entretien ayant, par définition, valeur de dialogue et ne pouvant se résumer à un discours inaugural, il convient de vous donner la parole.\
Je vous remercie, les uns et les autres. Je sais que des réunions de travail ont lieu dès demain afin de lancer l'organisation du centre. L'ensemble de la construction administrative, en relation étroite avec les ministères concernés, sera mis en place, notamment au niveau du Premier ministre, dans les quinze prochains jours. Les moyens en hommes et en locaux seront alors disponibles. Chacun des ministres ici présents, et ils sont nombreux, sera naturellement associé à cette mise en place. Nous n'avons pas besoin de faire d'autres discours. Je crois que l'essentiel a été dit. L'initiative n'est pas la mienne. Mon rôle est de rassembler les initiatives, peut-être ensuite de les choisir, d'établir entre elles un ordre de priorité selon ce qui m'apparaît comme devant être l'intérêt national, et au-delà de l'intérêt national, l'intérêt de l'homme si lié au développement de la technique. Cette initiative-là m'est apparue comme l'une des initiatives prioritaires à insérer dans l'ensemble de la recherche qui couvre déjà si remarquablement notre territoire et qui s'adresse à tant de ressources de l'intelligence et de la culture. C'est un instrument supplémentaire, original, particulier, qui aura l'avantage d'établir un contact et un dialogue permanents entre des savants de disciplines diverses, d'origines nationales différentes et dont les formes de la culture ont suivi des itinéraires variés. Tout cela pour parvenir à la synthèse indispensable.
- Il y a bien entendu dans cette démarche, vous me pardonnerez de vous le dire, messieurs venus de l'étranger, qui êtes ici en amis, une volonté nationale française. Mais nous ne vous demandons pas d'user de vos ressources d'imagination et de connaissances, pour le seul intérêt de notre pays. Faites-nous la -grâce de penser que la France, parmi d'autres et non pas la seule, peut être en la circonstance un intermédiare utile entre les moyens qui vous seront donnés, l'occasion qui vous est fournie et le prolongement bien au-delà de mon propre pays de la -recherche de votre esprit.
- Dans le beau sens du terme, c'est une forme de construction de la cité que de trouver le langage de la science pour donner un sens nouveau à la communication des hommes. C'est là que je me sens très proche de vous, qui que vous soyez, assemblés autour de cette table et c'est à-ce-titre que je vous remercie au nom de mon pays. Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons pouvoir lever cette séance, passer encore quelques moments ensemble pour avoir l'occasion de faire connaissance et puis nous nous retrouverons au-niveau du travail.
- Mesdames et messieurs, je vous remercie.\

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