Publié le 18 juin 1981

Allocution de M. François Mitterrand, à l'occasion de la remise des médailles de la famille française, Paris, Palais de l'Élysée, jeudi 18 juin 1981.

18 juin 1981 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, à l'occasion de la remise des médailles de la famille française, Paris, Palais de l'Élysée, jeudi 18 juin 1981.

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Monsieur le président,
- Ce n'est pas aujourd'hui que nous commençons ce dialogue. Déjà, au-cours de ces dernières années, j'ai pu, vous l'avez rappelé, débattre des problèmes qui concernent l'Union des Associations familiales ses dirigeants £ il était tout à fait naturel que cette conversation reprit dès lors que j'avais la charge du pays. Mais il n'y aucune raison de changer d'avis, parce qu'on change de fonction. C'est donc exactement dans l'esprit des propositions que j'émettais lorsque je les proposais au pays sans être encore assuré d'en avoir l'assentiment, que je poursuis aujourd'hui nos échanges.
- Dès la -constitution du gouvernement de M. Mauroy, comme vous le savez, nous avons procédé à un relèvement, c'était la moindre des choses, des allocations familiales, et nous recommencerons bientôt, c'est-à-dire au début de l'année prochaine. J'ai dit, c'était la moindre des choses. On ne fait pas une politique simplement avec des pourcentages d'allocations £ encore faut-il assurer le minimum nécessaire pour que les familles puissent se développer sans vivre toujours dans l'angoisse des problèmes matériels.\
Bien au-delà de ces problèmes, se pose au fond une question qui est celle de la vie de notre société. Quel est le rôle de la famille ? Est-ce que ce que l'on reconnaît aux vertus familiales peut se perpétuer ? Et dans quelles conditions ? Le cercle familial ne se développera pas dans n'importe quelles conditions. Il faut bien le savoir. Est-ce que notre société est prête,est-ce qu'elle est apte, est-ce que son développement interne, est-ce que ses tendances dominantes sont compatibles avec le développement de la famille ? C'est à un examen de fond qu'il faut procéder.
- J'apporte ma réponse à l'avance, comme çà tout simplement, sans même l'expliquer. Je réponds : oui, il me semble qu'il y a là, bien au-delà d'une tradition, une réalité humaine qui s'impose, qui peut constituer un facteur d'équilibre essentiel au développement d'une civilisation. Cette civilisation qui se cherche, qui se cherche au travers du formidable développement de la société industrielle, de la société urbaine, dont je répète sans cesse qu'elle n'a pas encore trouvé les termes de son propre équilibre. Aprés l'explosion de la société rurale, la société urbaine échappe encore à l'analyse des hommes. On a perdu le sens de la communication. Et je pense que l'éclatement de la famille est un des facteurs dominants de cette situation. D'ailleurs, comment pourrait-on vivre ensemble, au moment où se développe la crise du logement, où il y a une grave carence du logement social, comment pourrait-on garder des liens avec les grands-parents, entre les parents et les enfants ? Comment les parents pourraient-ils se sentir véritablement relayés par une société lorsqu'ils se trouvent devant le phénomène du chômage, lorsque l'angoisse pénètre chaque foyer dès lors qu'un jeune homme, une jeune fille, après avoir terminé sa scolarité, après avoir souvent réussi à acquérir des diplômes professionnels, va finalement grossir le lot des désespérés, des angoissés, des révoltés, contre une société qui les refuse.\
Et puis, il y a les problèmes de l'éducation. Je suis moi-même, et le gouvernement avec moi partisan de toutes les libertés et nous respectons profondément le choix de chacun. Il faut que les familles puissent s'épanouir aussi bien dans le domaine spirituel que dans le domaine matériel. Encore faut-il, bien entendu, que les responsabilités, les obligations de l'Etat, de l'Etat républicain, de la République, soient remplies. Tout cela ne se pose pas seulement en termes contradictoires £ il faut toujours chercher la synthèse et non pas simplement s'arrêter aux contradictions. C'est l'effort en tout cas que je fais.
- Je pense aussi aux charges immenses de ces mères de familles, soit qu'elles restent chez elles, quand elles le peuvent, soit qu'elles soient contraintes ou qu'elles désirent, ce qui est bien normal, travailler à l'extérieur. Elles en ont le plus souvent besoin. Et puis, elles souhaitent aussi s'affirmer dans leur dignité d'être humain en accomplissant une tâche professionnelle.
- Or, on constate un important chômage féminin £ on constate que le salaire des femmes reste souvent très inférieur au salaire masculin £ on constate que la formation professionnelle réservée aux femmes les prépare à des métiers qu'elles n'exercent pas, tandis qu'elles exercent des métiers pour lesquels elles ne sont pas formées, de telle sorte qu'on comprend que les employeurs disent "puisqu'il n'y a pas de qualification, il n'y aura pas de rémunération convenable". Et c'est ainsi que tout va de travers.
- Et c'est ainsi que, soit par le biais du logement soit par le biais du chômage, soit par le biais de l'éclatement de notre société, les familles se dispersent.\
Il s'ajoute un facteur purement psychologique : un homme, une femme, un couple, inquiets sur l'avenir au-delà parfois de ce qui est raisonnable, voyant en couleur le drame, la fin de ce siècle, et même de ce millénaire, ont une sorte de recul ou de refus comme si l'espèce humaine s'arrêtait soudain devant son propre destin, comme si elle doutait d'elle-même.
- Je n'ai parlé que de la France pour l'instant £ que ne pourrait-on dire si l'on pensait à ces familles, qui dans la société du tiers monde, aujourd'hui, vont jusqu'à représenter l'anxiété de 2 milliards d'êtres humains. Peut-on, après cela, s'étonner de la baisse de la natalité, de cette sorte de diminution du potentiel de la France ? Face à ce problème, quand je rencontre des responsables qui, au fond, consacrent leur vie, qui justifient leur engagement personnel par le temps qu'ils passent, les pensées qu'ils accordent à tout ce qui concerne les familles, personnellement, je me sens à l'aise. J'ai très envie d'appuyer mon action sur cette catégorie d'hommes et de femmes qui ont un sens de leur devoir et qui sont en même temps habités par une grande passion, par une belle passion.\
Il en est de même lorsque je rencontre, comme je le fais en cette fin de matinée du 18 juin, un certain nombre de mères de familles, de pères de familles, qui ont démontré dans l'humble tâche quotidienne, qu'ils étaient capables d'assumer cette merveilleuse et si difficile responsabilité. Difficile responsabilité (mais toutes les grandes responsabilités sont difficiles) qui consiste tout simplement à prendre le risque d'une famille, à l'assumer, à en être très simplement fier, sans plus. Celles qui sont ici ont été remarquées, non parce qu'elles l'ont demandé, mais par les présidents des associations départementales que j'ai aperçus dans cette salle. Ils savent bien que donner en exemple tel ou tel individu, tel ou tel couple, c'est fixer des symboles et ils ont souhaité que des décorations viennent tout simplement sanctionner, je le répète également bien modestement, le mérite d'une vie.
- Il ne faut pas se dégager des symboles. La cérémonie que nous avons ici au Palais de l'Elysée, aura une signification dans toute la France. Je voudrais que l'ensemble des Françaises et des Français sachent que notre pays repose pour une large part sur l'effort et le sens du devoir dont vous êtes ici plus que les témoins, les représentants tout à fait légitimes.\
Voilà, je ne veux pas prononcer un discours-programme. Lorsque je rencontre les représentants de l'UNAF, nous parlons, au travers des congrès, des manifestations de toutes sortes £ et puis il y le gouvernement.
- Je suis très heureux de voir ici, Mme Georgina Dufoix, secrétaire d'Etat à la famille. Il appartient au gouvernement de mettre en exécution les dispositions générales que j'expose £ je ne veux pas me substituer au gouvernement. Donc nous ne sommes pas là pour faire un discours-programme sur les problèmes de la famille, mais surtout pour marquer dans une cérémonie que je veux cordiale, l'estime dans laquelle je tiens celles et ceux qui sont ici, ceux qui se trouvent en avant de cette immense société française, qui sont en avant, qui sont devant, qui montrent l'exemple £ j'aimerais que cet exemple fût suivi. J'ai ma part de responsabilité, le gouvernement aussi, pour contribuer à notre façon, au développement de la famille française £ je n'y manquerai pas et je me réjouis de votre présence ici, en vous disant à l'avance les félicitations que je dois à ceux qui vont maintenant recevoir le témoignage et l'honneur qui leur est fait. Merci.\

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