Publié le 21 avril 1981

Interview de M. Valéry Giscard d'Estaing sur l'indépendance et le rayonnement de la France en matière de développement économique et technologique lors de la campagne officielle pour l'élection présidentielle, Paris, mardi 21 avril 1981

Interview de M. Valéry Giscard d'Estaing sur l'indépendance et le rayonnement de la France en matière de développement économique et technologique lors de la campagne officielle pour l'élection présidentielle, Paris, mardi 21 avril 1981

21 avril 1981 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION.- Monsieur le Président, permettez-moi d'abord de dire que, comme tout citoyen, je fais des choix politiques. Mais par respect pour les auditeurs d'Europe 1 ou pour les spectateurs, je m'interdis d'en faire comme journaliste. Je suis donc ici pour faire mon métier, pour vous poser les questions que tous ceux qui vous regardent sont en droit de poser au candidat que vous êtes.
- Alors, vous avez dit : je suis le candidat de l'espoir. C'est assurément le plus beau des programmes, il faut bien dire que la plupart des candidats prétendent parler le langage de l'espoir. Mais qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que vous êtes "le" candidat de l'espoir ?
- LE PRESIDENT.- Je suis le candidat de l'espoir. Pourquoi ? Parce que je suis celui qui construit les fondations et c'est celui qui a construit les fondations qui est qualifié pour construite la maison. Quand j'ai été élu au printemps de 1974, le monde était déjà entré dans la crise mondiale et j'ai dit que nous devions nous préparer à ce nouvel -état du monde. C'est ce que nous avons fait avec les Français pendant sept ans. Nous avons construit les fondations. Ceux qui n'ont pas construit les fondations ne peuvent construire qu'une maison de papier, parcourue par les courants d'air des fausses promesses et des déceptions. Les murs de ma maison seront des murs de pierre, parce que nous avons construit les fondations.\
QUESTION.- Alors qu'appelez-vous les fondations ?
- LE PRESIDENT.- Les fondations, c'est ce que nous avons fait pour préparer l'avenir de la France. Je vous en citerai quelques exemples : premier exemple : l'indépendance énergétique. Nous étions pris à la gorge par les exportateurs de pétrole et nous étions obligés de subir leurs exigences de prix ou de quantité. Nous avons engagé le programme électro-nucléaire le plus important du monde, la construction de 45 centrales `nucléaires` et nous l'avons fait avec le soutien et la compréhension de l'opinion publique française. Ce programme va nous assurer progressivement notre indépendance énergétique. A l'heure actuelle en France, un tiers de l'électricité qu'utilisent les Français, est de l'électricité nationale. Déjà, à l'heure actuelle début 1981, nous allons avoir une accélération du programme et, en 1988 - 1990 nous aurons pratiquement toute notre électricité nationale. S'il arrivait un malheur dans le monde, nous garderions pour notre production, pour notre vie quotidienne, notre électricité.
- QUESTION.- En 1990, adieu pétrole.
- LE PRESIDENT.- Pas entièrement adieu pétrole. Il y a des usages du pétrole, par exemple le transport qui restera un usage important, certains usages chimiques. Mais pour l'énergie industrielle, chauffage, électricité, nous seront très largement indépendants.
- Autres exemples : l'Airbus `avion`, vous en avez l'image ici, 460 Airbus en commande, ce qui représente environ une recette de 70 milliards de francs.
- Autre exemple, le lancement d'Ariane, seuls européens à avoir lancé une fusée dans l'espace et avoir un programme de commandes ensuite de cette fusée ...
- QUESTION.- Et des satellites qui iront avec.
- LE PRESIDENT.- Et des satellites qui iront avec et qui ajoutent une valeur, naturellement, au lancement de la fusée.
- Le train à grande vitesse, l'informatique.\
`Réponse`
- Lorsque j'ai été élu, je peux le dire, notre informatique était en faillite, vous vous en souvenez en 1974 - 1975. Nous avons maintenant la première industrie informatique qui crée d'ailleurs des emplois. L'énergie solaire...
- QUESTION.- Vous permettez que je revienne d'un mot, quand même, sur l'informatique : avec des brevets américains.
- LE PRESIDENT.- Non, au début, il y avait des brevets américains. Vous savez que nous avons francisé deux de nos grandes techniques. La technique nucléaire que nous avons francisé cet hiver - désormais toutes nos centrales, nous les construisons et nous les exportons uniquement sous licence française - et en-matière d'informatique c'est pareil : nous utilisions largement les techniques américaines et maintenant nous avons francisé l'informatique française.
- QUESTION.- Cela veut dire que nous sommes majeurs en-matière d'informatique.
- LE PRESIDENT.- Et de nucléaire. Nous sommes non seulement majeurs, mais nous sommes français. Nous sommes indépendants, nous sommes français.\
`Réponse`
- Il y a ces secteurs, dits de pointe, mais il y a aussi les industries traditionnelles : sidérurgie, textile, automobile. C'est pendant ces sept ans que nous avons réorganisé dans des conditions difficiles, socialement douloureuses, notre sidérurgie. Mais, maintenant, c'est fait, elle est techniquement la plus solide d'Europe. Je disais en Lorraine l'autre jour que pour produire une tonne d'acier, il faut le même nombre d'heures de travail en France et en Allemagne fédérale `RFA`. Cela n'était pas le cas il y a quelques années. L'automobile : c'est pendant ce septennat que l'industrie automobile s'est organisée autour de deux grands groupes nationaux qui sont maintenant à l'échelle européenne et mondiale, qui traversent à l'heure actuelle une phase difficile mais qui sont parmi les plus solides du monde, et dont bien entendu nous assurerons la continuité de l'activité. Donc, transformation, réorganisation des industries traditionnelles.\
QUESTION.- Et développement des industries nouvelles.
- LE PRESIDENT.- Et recherche scientifique et technique. Nous avons, en 1981, augmenté sensiblement nos crédits de recherche dans différents domaines. Je vous citerai le cas de la recherche médicale, nous sommes devenus à l'heure actuelle parmi les meilleurs du monde.
- J'ai indiqué comme objectif que la recherche médicale française devait être la meilleure du monde. Je l'ai dit il y a quelques mois à l'Académie de Médecine, nous pouvons le faire. J'ai fait réaliser, vous le savez, des études sur la biologie et ses conséquences qui vont être certainement une des grandes branches en développement de l'activité humaine et même de l'activité économique. Et puis, notre agriculture, nous avons l'agriculture la plus puissante d'Europe. Nous en avons fait, car cela est récent, la deuxième agriculture exportatrice mondiale, après les Etats-Unis. Nous avons signé récemment, des contrats d'exportation très importants et c'est également récemment que nous avons développé nos industries agro-alimentaires. Nous avons une vocation évidente dans ce domaine.\
QUESTION.- J'ai envie de vous poser beaucoup de questions. Parce que vous venez de citer les agriculteurs, mais les PMI, les PME semblent être un peu tenues à l'écart de cet "espoir" qui s'appuie sur les techniques nouvelles, sur des grands groupes industriels, puissants dans le monde, mais ...
- LE PRESIDENT.- Pas du tout. A l'heure actuelle, il y a en France 800 entreprises qui emploient plus de 1000 personnes. 800, tout le monde croirait qu'il y en a beaucoup plus, il y en a 800. Toutes les autres, ce sont des entreprises, petites et moyennes. Dans les branches que je vous citais tout à l'heure, par exemple l'informatique, vous avez beaucoup d'entreprises petites et moyennes très performantes £ dans les énergies nouvelles, le solaire et les différentes technologies qui vont aller avec le solaire, vous avez beaucoup d'entreprises petites et moyennes. Donc, c'est une erreur de croire que le futur, ce sera les grandes entreprises. Je vous dirais qu'au contraire les grandes entreprises, c'était souvent le XIXème siècle et nous pouvons avoir, nous aurons un tissu d'entreprises petites et moyennes très actives £ d'ailleurs, nous l'avons déjà à l'heure actuelle.\
QUESTION.- Alors, ma deuxième question concerne précisément l'emploi, c'est-à-dire qu'une France grande et puissante, c'est bien, je crois qu'aucun Français ne le contestera ...
- LE PRESIDENT.- Encore faut-il le faire.
- QUESTION.- Encore faut-il le faire, monsieur le Président, mais à la condition tout de même cette France puissante, que chaque Français y retrouve son bonheur, à commencer par le travail £ or, vous savez bien que pendant sept ans, cela a été extrêmement difficile. Est-ce qu'il y aura plus d'emplois demain, est-ce que ce travail sera plus agréable, est-ce qu'on travaillera un peu moins, est-ce qu'on vivra mieux ?
- LE PRESIDENT.- Eh bien, nous avons fait cet effort, cela n'était pas pour la beauté des statistiques. Nous avons fait cet effort précisément pour répondre aux besoins des Françaises et des Français. D'abord, besoin de création d'emplois. Je vous citais le cas des Airbus `avion`. Nous avions autrefois une industrie aéronautique qui perdait des emplois. Rappelez-vous, on disait toujours la crise de l'industrie aéronautique. Actuellement, elle crée des emplois.
- Nous avions une industrie informatique qui perdait des emplois. Aujourd'hui elle crée des emplois et tous ces emplois sont des emplois à haute qualification c'est-à-dire qui offrent un réel intérêt dans le travail à tous ceux qui y travaillent, ouvriers, employés, cadres, ingénieurs, et en même temps, comme c'est une haute qualification, des rémunérations qui sont également plus avantageuses, si bien que pour les Françaises et pour les Français, le fait d'avoir cet avenir est quelque chose qui les concerne individuellement.
- Alors, j'illustre mon objectif : c'est de dire que nous devons porter la France dans le peloton de tête des trois pays les plus avancés du monde, c'est-à-dire les Etats-Unis d'Amérique, le Japon et la France, et je souhaite que d'ici 1988, lorsque l'on parlera dans le monde, à la radio, à la télévision, que l'on fera des articles, on dise toujours à propos d'une technique quelconque : il y a trois pays qui sont les Etats-Unis, le Japon et la France et que nous donnions l'image d'être un des trois pays les plus avancés du monde. Voilà mon espoir pour la France.\
QUESTION.- C'est possible ? Ce n'est pas un rêve ? C'est facile de le promettre comme cela. Est-ce qu'on a déjà la preuve que l'on peut être l'un des premiers pays ...
- LE PRESIDENT.- Je n'ai pas dit promettre, monsieur GILDAS, il ne s'agit pas de promettre mais de proposer et de proposer parce que nous avons montré que nous étions capables de le faire, dans deux domaines, dont je prends ici la responsabilité. Premier domaine, le domaine militaire, nous sommes la troisième puissance militaire du monde, grâce à nos ingénieurs, nos techniciens et également bien entendu ceux qui servent dans nos forces. Puisque nous sommes la troisième puissance militaire du monde, pourquoi ne pourrions-nous pas être la troisième puissance dans beaucoup de domaines civils. Deuxième exemple, je le citais tout à l'heure, notre programme électro-nucléaire, le plus important du monde, et qui fait l'admiration, je peux vous le dire, de tous les chefs d'Etat que j'ai rencontrés...
- QUESTION.- Y compris des Américains.
- LE PRESIDENT.- ...Le Président `Ronald REAGAN` des Etats-Unis d'Amérique qui nous l'envie, le Chancelier SCHMIDT qui nous l'envie, M. BREJNEV qui sait que nous sommes en train d'acquérir notre indépendance nucléaire et ainsi de suite. Nous l'avons fait dans deux domaines essentiels, nous pouvons le faire dans d'autres.
- QUESTION.- Alors, vous voulez, si vous me permettez l'expression, "faire monter la France sur le podium".
- LE PRESIDENT.- Oui.\
QUESTION.- Mais, est-ce qu'à l'instar des Japonais et des Américains, qu'est-ce qui vous prouve que les Français ont envie d'être des Japonais ou des Américains ?
- LE PRESIDENT.- Mais mon idée n'est pas qu'ils soient comme des Japonais ou comme des Américains. Moi, je ne veux pas être comme un Japonais ou comme un Américain. Je veux qu'ils soient dans une situation qui soit aussi favorable que celle des Japonais et des Américains. Nous n'aurons pas les mêmes techniques de production, les mêmes systèmes d'organisation sociale, nous avons les nôtres. Nous sommes un pays de liberté, nous sommes un pays d'initiatives individuelles, nous sommes un pays de qualité de la vie, tout cela naturellement, il faut le garder. Mais je vous rappelle que nous avons pu le faire dans des domaines essentiels : domaine de la défense, domaine électro-nucléaire et domaine de l'aviation civile. Nous sommes actuellement au-point de vue des avions et des hélicoptères le deuxième producteur mondial après les Etats-Unis d'Amérique. Donc, nous sommes capables de le faire dans d'autres domaines. Je suis sûr que pour l'agro-alimentaire, nous pouvons être le deuxième pays du monde, car nous avons les produits, nous avons la technologie, nous avons la réputation.
- Donc, ceci nous pouvons le faire, mais nous le ferons à la française et, dans l'objectif que je vous indique, cela ne consiste pas à aller chercher des modèles chez les autres. On nous a proposé indéfiniment des modèles chez les autres, on a même eu des modèles maoistes comme si la France pouvait s'organiser sur la base d'un système tel que le système chinois correspondant à des situations complètement différentes de la nôtre. Et puis on nous a parlé de modèles scandinaves £ il y a eu toutes sortes de modèles qui ont défilé sous nos yeux. Moi je souhaite que nous fassions tout ceci à la française. D'ailleurs, toute ma campagne `campagne électorale`, je la situe dans une perspective nationale, une perspective française.
- Vous voyez bien l'objectif, c'est que la France rejoigne dans beaucoup de domaines le peloton des pays les plus avancés du monde et je répète, pour qu'on l'ait dans l'esprit, Etats-Unis d'Amérique, Japon, France et que tout le monde le sache dans le monde, mais que nous le fassions à notre manière, on nous a beaucoup parlé autrefois de modèles étrangers. Je souhaite que dans cet effort, il y ait un modèle à la française, concernant le mode de vie, le mode de travail, le mode d'organisation sociale, la solidarité entre nous et que ce modèle français soit un modèle pour les Français et aussi un modèle pour les autres.
- Merci, monsieur GILDAS de m'avoir posé vos questions.\

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