Publié le 27 avril 1998

Interview de M. Jacques Chirac, Président de la République, accordée à la télévision japonaise NHK, sur les relations franco-japonaises, la crise financière en Asie, la construction de l'euro et la civilisation japonaise, Tokyo le 27 avril 1998.

Interview de M. Jacques Chirac, Président de la République, accordée à la télévision japonaise NHK, sur les relations franco-japonaises, la crise financière en Asie, la construction de l'euro et la civilisation japonaise, Tokyo le 27 avril 1998.

27 avril 1998 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION - La France est au coeur de leurs préoccupations et passionne les Japonais actuellement puisqu'au mois de juin va s'ouvrir la coupe du monde en France. En plus de cela, l'"Année de la France" débute officiellement demain au Japon par votre présence. Qu'attendez-vous de cette "Année de la France", Monsieur le Président ?
LE PRESIDENT - Je voudrais d'abord vous remercier de votre accueil. L'"Année de la France" est, pour moi, une chance supplémentaire dans les relations entre votre beau et grand pays et le mien. L'"Année du Japon en France", l'année dernière, a été un très grand succès. Cette année, l'"Année de la France au Japon" va permettre plus de quatre cents grandes manifestations, avec des éléments prestigieux et je m'en réjouis beaucoup.
QUESTION - Quel est le point qui vous paraît le plus important actuellement dans les relations franco-japonaises ?
LE PRESIDENT - Je crois qu'il y a d'abord une véritable amitié et une relation politique exceptionnelle. Je l'observe, d'ailleurs, dans toutes les grandes réunions internationales où le Japon et la France ont, en général, des positions communes. Je dirais, également, que sur le plan économique, nos relations se développent de façon très importante, aussi bien dans le domaine commercial, que dans le domaine financier. Ce que je veux dire, enfin, c'est que sur le plan culturel nos échanges sont très forts : la statue de la Liberté, le tableau de Delacroix au Japon, tout cela fait un ensemble de manifestations très importantes.
QUESTION - Lors de votre dernière visite au Japon vous aviez, notamment, déclaré que vous veniez chercher la croissance là où elle se trouve. Or, actuellement l'Asie traverse une zone de turbulences monétaire et financière. Que pensez-vous de cette crise monétaire et financière et quelles sortes de relations la France devrait entretenir avec l'Asie dans ce contexte-là ?
LE PRESIDENT - La crise financière asiatique est importante. Je crois qu'il ne faut pas être pessimiste. La réunion à Londres, il y a quelques jours, du Sommet euro-asiatique a bien marqué que, si les choses étaient sérieuses, elles pouvaient être redressées, l'ensemble de l'Asie avait des bases tout à fait saines qui lui permettraient de sortir de cette crise sans trop de difficultés. Moi, j'ai confiance dans l'Asie. Alors, s'agissant du Japon, la situation est un peu différente, parce que le Japon, naturellement, est une très grande puissance économique et financière. Les autorités viennent de prendre un ensemble de dispositions de relance extrêmement importantes aussi bien pour ce qui concerne l'abaissement des impôts, que les investissements dans le domaine en particulier des infrastructures. Ce plan me paraît devoir permettre de relancer la croissance et, pour ma part, je ne suis pas inquiet pour le Japon.
Le Japon est un pays qui a des atouts exceptionnels : la qualité des hommes et des femmes, l'importance de l'épargne, des réserves, des actifs - qui est considérable - la puissance des entreprises qui conduit le Japon à être la deuxième puissance économique du monde, et la capacité d'innovation, de modernité qui caractérise la production et les entreprises japonaises de services ou de biens. Tout cela permet d'être optimiste. Moi, je fais confiance à l'économie japonaise. Je fais confiance aux autorités japonaises. Je suis persuadé que la croissance au Japon va revenir. Je suis optimiste.
QUESTION - Monsieur le Président, vous venez donc de nous expliquer que vous n'êtes pas inquiet pour la position du Japon dans cette tempête financière et monétaire. Mais quel rôle le Japon devrait-il jouer pour essayer de résoudre cette crise justement ?
LE PRESIDENT - D'abord, je ne voudrais pas appeler cela une tempête. Je dirais plutôt qu'il s'agit de troubles sérieux. Pour ce qui concerne l'Asie, c'est d'abord une sorte de crise d'adaptation dont, je le répète, on doit sortir dans les deux ans qui viennent sans trop de difficultés ou de dégâts. Même si je ne sous-estime pas les conséquences sociales de la crise dans un certain nombre de pays asiatiques, je pense à l'Indonésie et à d'autres. Pour ce qui concerne, je le répète, le Japon, je crois qu'il a tous les atouts en mains et que, là-aussi, il y a des mesures d'adaptation, des mesures de réforme, des mesures de relance. Mais je crois qu'à la fois les autorités japonaises et les acteurs économiques japonais sont capables, naturellement, et décidés à faire repartir la croissance japonaise. Or, le Japon c'est la deuxième puissance économique du monde et, par conséquent, l'économie japonaise est un élément essentiel de l'économie mondiale.
QUESTION - Beaucoup de voix se font entendre pour dire que le Japon devrait songer également à réformer certaines de ses institutions financières et donc lutter contre une forme de conservatisme à la japonaise, qu'en pensez-vous ?
LE PRESIDENT - Vous savez, je me garderai bien de donner des conseils ou des leçons. Parce que le Japon n'a de leçon à recevoir de personne. Je le répète, si le Japon est devenu la deuxième puissance économique du monde, c'est parce qu'il le méritait.
Donc, je ne donnerai pas de conseil. Tout pays doit, en permanence, faire des réformes.
En Europe, nous faisons, en permanence, des réformes, en France aussi, et d'ailleurs, peut-être pas suffisamment ou pas suffisamment vite. Et donc, je le répète, nous n'avons pas de leçon à donner.
En revanche, je pense que les réformes au Japon sont en cours et je suis sûr que l'économie japonaise, les entreprises japonaises, les pouvoirs publics japonais sont tout à fait déterminés à faire les réformes qui s'imposent et qu'ils les feront. Je ne crois pas que l'on puisse parler de conservatisme japonais. Toutes les civilisations sont conservatrices, tous les pays sont conservateurs. Mais il y a au Japon la capacité de faire les réformes nécessaires, en Europe aussi je pense.
QUESTION - La France s'est engagée, pour respecter les critères de convergences, à réduire ses déficits à 3 %. Tout cela dans un contexte social de chômage assez difficile et c'était certainement une nécessité impérieuse que d'imposer ces efforts. En tant que responsable politique, comment faire passer ce message auprès d'une population, pour la construction de l'euro ?
LE PRESIDENT - C'est un problème qui se pose à la France mais qui se pose aussi à tous les pays de l'Union européenne qui, tous, ont dû faire des efforts pour diminuer leurs déficits et pour essayer de relancer l'emploi, qui est un problème majeur en Europe, puisque les pays européens, en gros, ont plus de 10 % de chômage. Mais nous avons pensé que, l'institution d'une zone monétaire unique, d'une monnaie unique, qui s'appellera l'Euro et que nous allons décider définitivement le 2 mai prochain, avec onze pays, notamment la France, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, etc., cela donnerait une stabilité, une facilité d'échanges et une puissance monétaire, notamment face au dollar, qui était indispensable pour le développement de l'économie de l'Europe. Je pense que c'est également un élément de stabilité monétaire internationale et donc quelque chose qui est positif pour l'Asie et pour le Japon.
QUESTION - L'euro joue-t-il un rôle stabilisateur, justement, pour l'Europe dans cette crise asiatique ? Est-ce que les effets de la crise ont été atténués par les perspectives de l'euro ?
LE PRESIDENT - Je le crois. Pour dire la vérité, j'en suis même sûr. Les marchés, même si l'euro n'existe pas encore, - il commencera le 1er janvier prochain, nous le déciderons le 2 mai et il commencera le 1er janvier prochain - anticipent toujours, et donc, sachant que l'euro allait exister, que c'était un élément de stabilité, ils ont évité que la crise asiatique ait des conséquences sur l'Europe. Elle n'a pas eu de conséquence. Et n'ayant pas eu de conséquence, elle a permis à l'Europe, comme aux institutions internationales, de dégager des moyens très importants pour venir soutenir la stabilité en Asie. Et comme vous le savez, c'est grâce à l'engagement du Japon, qui a eu une politique extrêmement intelligente et solidaire à l'égard de la crise, mais aussi de l'Europe, des institutions internationales et du Fond monétaire international, c'est grâce à tout cela, que la crise asiatique a pu être endiguée, a pu être limitée. Donc, l'euro, déjà, a montré qu'il était un facteur de stabilité.
QUESTION - Vous êtes, bien entendu, très réputé et très connu pour votre connaissance profonde de la culture japonaise et de la civilisation. Lors de votre visite, avez-vous visité un site particulier ? Quelque chose qui ait une résonance particulière pour vous ?
LE PRESIDENT - Oui, je suis allé passer la journée d'hier sur le site de Niko, où je n'étais pas allé depuis 20 ans et j'étais très heureux d'y passer la journée.
QUESTION - Nous savons beaucoup que vous aimez le Haïku notamment Basho et que vous avez visité "la sente étroite du bout du monde", le fameux poème de Basho. Qu'est-ce qui vous a attiré ?
LE PRESIDENT - Basho est le plus grand maître des Haïkus. Tous ses poèmes sont tout à fait exceptionnels et je les aime beaucoup. Ce qui m'attire chez Basho, et d'ailleurs chez ses élèves aussi, notamment Kikaku, c'est la sensibilité. Et j'éprouve toujours un grand plaisir et beaucoup de sérénité à lire leurs poèmes.
QUESTION - Nous savons que vous parlez beaucoup de civilisation et d'histoire japonaises avec le Premier ministre Hashimoto. Quelle est la période, dans l'histoire du Japon, qui vous paraît la plus intéressante ou la plus attachante ?
LE PRESIDENT - Toutes les périodes me paraissent fascinantes, je dirais, sans exception. Je ne ferai donc pas de choix. Mais c'est vrai que j'éprouve un très grand plaisir à parler de la culture et de la civilisation japonaises avec le Premier ministre Hashimoto parce que c'est un homme érudit qui a une grande culture et que j'apprends toujours beaucoup de choses avec lui. J'ai beaucoup de plaisir à parler avec lui du Japon.
QUESTION - Aimez-vous la culture japonaise actuelle ? Est-ce qu'il y a un aspect de la culture japonaise actuelle qui vous attire ?
LE PRESIDENT - J'aime beaucoup la culture japonaise actuelle même si je connais mieux la culture ancienne. La peinture moderne japonaise, la sculpture moderne japonaise sont, je crois, de très grandes qualités.
Merci, Monsieur le Président, pour cet entretien télévisé.

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