Publié le 23 septembre 1988

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'Institut de cancérologie Gustave Roussy, sur les conditions de soins des malades à l'hôpital et le personnel hospitalier, Villejuif, le vendredi 23 septembre 1988.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'Institut de cancérologie Gustave Roussy, sur les conditions de soins des malades à l'hôpital et le personnel hospitalier, Villejuif, le vendredi 23 septembre 1988.

23 septembre 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le professeur,
- mesdames et messieurs,
- Comment n'aurais-je pas répondu à l'invitation qui m'était faite par monsieur le professeur Tubiana de prendre connaissance sur place des réalisations qui sont les vôtres et qui toutes sont tournées vers le bien des malades, pour l'apaisement de la souffrance, de l'inquiétude, de l'angoisse et pour la réinsertion des malades de plus en plus nombreux qui sont appelés heureusement à retrouver et leur vie de famille et leur vie professionnelle.
- J'ai d'abord visité l'hôpital de jour, je viens à l'instant de pénétrer dans cet hôtel hospitalier et j'ai pu constater à quel point l'effort accompli par les responsables de toutes sortes que vous avez bien voulu citer, monsieur le professeur, concourait à l'objectif recherché, c'est-à-dire le bien de ceux qui souffrent, qui ont vécu ou vivent dans l'angoisse et qui cependant ne sont pas démunis d'espérance, la preuve en est faite.
- J'ai pensé qu'il était de mon devoir de venir vous faire cette visite en cette circonstance. Je n'oublie pas que le professeur Tubiana, s'il s'agit de parler de lui, arrive au terme d'une longue carrière consacrée à cet hôpital. Je dis "consacrée à cet hôpital" car il a bien d'autres choses encore à faire pour lui c'est certainement un moment d'émotion, lorsque l'on considère le cours d'une vie. En même temps je pense qu'il ressent la satisfaction d'avoir été utile et d'avoir servi avec d'autres médecins, d'autres chercheurs, l'ensemble du personnel hospitalier, d'avoir concouru en moins d'un demi-siècle à améliorer dans des conditions considérables le sort de milliers et de milliers de gens dont nous savons bien qu'ils souffrent, et après tout, qui peut se dire à l'abri de cette épreuve ? Donc, une grande marque de solidarité humaine qui dépasse et de loin toutes les autres frontières, tous les autres clivages et qui permet de réunir pour la même tâche et pour la même mission, des femmes et des hommes qui se sentent engagés pour tenter d'apaiser aussi peu que ce soit et le plus possible la souffrance humaine.\
Je tenais à vous rendre ce témoignage, particulièrement à vous, mesdames et messieurs, qui à des titres divers concourez à cette entreprise. Il n'y a pas de tâche modeste dans un tel domaine où sans doute quelques noms se sont illustrés, de grands chercheurs, de grands professeurs qui ont jalonné l'histoire des découvertes et de la conquête de l'homme sur son propre destin. Mais toutes les autres et tous les autres, tous ceux qui, à quelque endroit que ce soit dans le service de ces hôpitaux, accomplissent leur tâche, je tiens à les remercier. Et je n'ignore pas les inquiétudes qu'ils ont parfois pour eux-mêmes, des inquiétudes collectives car notre société doit à l'évidence être juste pour celles et ceux qui se dévouent sans compter, dont je n'hésite pas à dire, je pense en particulier aux infirmières, qu'elles n'ont pas le sort ni la situation que notre société leur doit.
- Je sais que le moment est venu une fois de plus, que ce problème posé sera traité, j'en suis sûr, avec le plus grand sérieux par les responsables de l'Etat. Je vous dis cela parce que je l'éprouve ici plus qu'ailleurs. Comment ne pas entrer dans un hôpital comme celui-ci sans ressentir le besoin de placer en toute première urgence ce type de responsabilité ? Ce n'est pas à l'heure qu'il est, en concurrence avec ce vent de tempête, et dans ces lieux, que je vais m'engager dans un long discours sur les problèmes hospitaliers, au demeurant d'autres sont plus qualifiés que moi pour le tenir. Mais c'est vrai que dans notre société française nous sommes parvenus à travers ce dernier demi siècle à une solidarité effective au travers des lois sociales, de la solidarité médicale, de la Sécurité sociale pour parler plus simplement encore. Cette conquête doit être scrupuleusement protégée non pas en ignorant les problèmes qui se posent mais en les traitant les yeux ouverts pour pouvoir les résoudre afin de renforcer et non pas de restreindre la solidarité qui s'impose.
- Et je vous remercie, là aussi, de bien vouloir y contribuer, car après tout la maladie n'est pas une fatalité. Et, d'une brève conversation avec le professeur Tubiana, tandis que nous venions ici, je retenais cette idée-là - dont monsieur le président de la chaîne d'hôtellerie me parlait aussi - finalement, on arrive à réduire sensiblement - par des modernisations de ce type qui paraissent audacieuses le premier jour et qui s'inscrivent dans la nécessité par la suite - les charges de la Sécurité sociale sans oblitérer en quoi que ce soit l'effort de solidarité nécessaire.\
Contre le cancer, sa force de destruction, la lutte acharnée passe aussi par la prévention dont on sait bien que c'est d'abord sur elle qu'il faut compter pour répondre à la question posée. Et puis le malade, c'est un être humain qui, comme tous les autres, a besoin de savoir, à besoin de comprendre, a besoin d'être aidé, a besoin d'être aimé. Vous l'aidez, et le plus souvent vous l'aimez, sans quoi vous ne feriez pas ce que vous faites. Je tiens à dire qu'une manifestation comme celle de ce matin - au delà des deux visites, disons de caractère officiel, je m'excuse d'avoir dérangé tant de monde, mais enfin c'est comme cela, je crois que c'est lié à la fonction beaucoup plus qu'au plaisir que j'en éprouve, mais cela m'est agréable de vous voir ici -, les deux visites officielles que je viens de faire, m'ont confirmé dans le sentiment que notre obligation morale et civique correspond exactement à ce qui a été entrepris et me semble devoir réussir : montrer qu'un malade d'abord peut guérir. Et je crois avoir compris que les éléments psychologiques et moraux comptaient beaucoup : ne pas être seul, se sentir compris, pouvoir recevoir des soins en état d'autonomie, venir soi-même, ne pas être contraint lorsque ce n'est pas nécessaire à une hospitalisation continue, et pouvoir mieux encore habiter, recevoir, communiquer, travailler et vivre avec les siens, à la fois dans l'environnement indispensable et cependant au dehors.
- Voilà l'intelligente invention que l'on doit à ceux qui, à force d'expérience, ont vu de quelle manière il convenait d'avancer. Non seulement dans la solidarité entre nous, mais aussi dans l'efficacité des soins, car tout cela se tient. Les malades seront bien guéris, la maladie sera mieux prévenue, l'angoisse sera mieux apaisée, le malheur et la souffrance seront accompagnés et parfois même disparaîtront dès lors que nous aurons fait ce que nous devions faire. Et je dis à celles et ceux qui m'entendent, que ce qui devait être fait l'a été ici même.
- Voilà ce que je souhaitais vous dire. Je vous signalerai simplement que tout cela ne pourrait pas s'accomplir sans un effort collectif important. D'où le soin que nous avons mis, que je mets personnellement - c'est un peu un sujet qui me passionne - à développer, autant qu'il est possible avec les moyens budgétaires dont dispose la nation, la recherche. Plus nous aurons de chercheurs, plus nous aurons des chercheurs qui chercheront en vain, plus nous aurons des chercheurs qui trouveront. La découverte va de l'opération intellectuelle à la qualité de l'observation, de la force de la technique à celle de l'expérience. Plus ces chercheurs seront mis en mesure de découvrir les moyens de salut pour l'humanité souffrante, plus cela suivra vers l'industrie, vers la fabrication, plus cela allègera les charges de la nation. De telle sorte que nous aurons atteint deux objectifs à la fois : l'un qui aura permis à l'esprit de création et d'invention de disposer du moyen qui manque tragiquement, si souvent, aux chercheurs en France, l'autre qui permettra de donner à notre société industrielle les moyens de supporter les concurrences qui nous viennent de l'étranger. Souci que nous devons avoir constamment, on vient une fois de plus de le constater.
- Monsieur le professeur, mesdames et messieurs, je n'ajouterai rien d'autre à ces propos. Vous avez bien voulu, vous aussi, vous déplacer et pour quelques instants affronter les rigueurs de ce début d'automne. Mais qu'est-ce que cela ? L'essentiel de notre tâche, c'était de venir témoigner, c'est mon cas, ce n'est pas suffisant £ travailler, c'est le vôtre, se dévouer, c'est le vôtre. Si j'ai pu en quoi que ce soit - par ma présence, en raison de la fonction qui est la mienne, mais qui vous représente - vous aider, j'en suis heureux.\

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