Publié le 17 septembre 1988

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la politique en matière de conservation du patrimoine et de la recherche historique et archéologique, Cluny, samedi 17 septembre 1988.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la politique en matière de conservation du patrimoine et de la recherche historique et archéologique, Cluny, samedi 17 septembre 1988.

17 septembre 1988 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la politique en matière de conservation du patrimoine et de la recherche historique et archéologique, Cluny, samedi 17 septembre 1988. - PDF 555 Ko
Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- J'ai répondu avec plaisir à l'invitation qui m'était adressée, il y a déjà plusieurs mois, de participer à la séance de clôture de votre colloque international. Je suis heureux d'être aujourd'hui parmi vous, de me retrouver à Cluny où je vais de temps à autre.
- Vous vous rappellerez que la dernière cérémonie à laquelle j'avais participé se situait en 1984 `le 14 février 1984`, à la mémoire de ceux qui, comme Bertie Albrecht, comme Jacques Guéritaine ont incarné au péril de leur vie l'esprit de la Résistance.
- Votre ville a su garder la trace d'ambitions et de combats qui, au fil des siècles, firent de nous ce que nous sommes : Français et Européens.
- L'an mil y a sa part. Je sais que vos travaux ont permis d'éclairer ce que fut à son apogée la riche entreprise clunisienne, ce que nous venons d'entendre dans la bouche du doyen Richard est de ce point de vue parfaitement éclairant.
- Historiens, archéologues, conservateurs, chercheurs, venus de pays voisins ou d'outre Atlantique, enseignants aussi pour beaucoup d'entre vous, il vous appartient de déchiffrer, de faire connaître ces moments qui sont les moments forts de l'histoire de l'humanité.
- La célébration de ce 9ème centenaire s'enrichit aussi, à travers ce colloque et l'exposition consacrée à la vie bénédictine, de la participation de l'Eglise catholique et des héritiers d'une tradition monastique encore vivante. Ils y apportent le témoignage de leur foi, la contribution de leur réflexion.\
C'est vrai qu'on éprouve à Cluny une émotion particulière que je connais, pour ma part, depuis plus de quarante ans. La pierre y exalte avec force le projet des bâtisseurs de l'ordre clunisien. Mais la splendeur des édifices amputés rappelle aussi le naufrage de l'immense abbatiale.
- La sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine semblent souvent aller de soi. Chacun sent bien qu'un Etat qui ne s'en soucierait pas manquerait à ses devoirs. C'est pourtant, si l'on y réfléchit, une idée assez moderne. Comment ne pas s'en souvenir à Cluny où, au tournant du siècle précédent, l'abbaye qui avait défié le temps a été livrée aux démolisseurs. Combien de nos maisons, ici, sont construites à la base du fruit d'une destruction, vendu à bas prix ? Peu de voix alors s'élevèrent. Il fallut du temps pour mesurer la perte, pour commencer à explorer l'immense champ de fouilles ouvert par les destructions, pour restaurer - enfin, et ce n'est pas terminé, loin de là - ce qui témoignait encore de la grandeur de cette ville.
- Il n'y a dans la longue histoire de l'humanité guère de plages immobiles. Mais la période moderne accélère prodigieusement le mouvement. Peut-être y a-t-il là, dans ce renouvellement rapide de tout, des idées, des formes, des relations des hommes à leur environnement, quelque chose qui aiguise le souci de préserver le fil d'une histoire qui se hâte et nous bouscule.
- Notre pays, il faut le dire, a hésité dans sa démarche, depuis la création des monuments historiques et depuis le premier constat des dégâts qui s'étaient produits partout en France à l'époque des guerres du premier Empire. C'est Napoléon Bonaparte qui avait le premier constaté - sans s'en être lui-même beaucoup soucié - qu'il convenait d'arrêter le massacre. Alors nous avons hérité, quand même, de riches patrimoines. La pierre et l'écrit y témoignent en abondance de ce que les hommes ont créé, pensé, rêvé : tout cela vous le savez bien, vous qui vous y consacrez.\
Cette mémoire disponible, menacée par l'usure du temps ou par l'inconscience des hommes, nous en sommes comptables pour nous-mêmes et pour nos successeurs. Il faut donc une politique du patrimoine pour que l'Etat mais aussi les régions, les départements, la commune - c'est ce que vous faites ici - assument la responsabilité que confère le legs d'un passé commun. Je tiens justement à insister sur ce point car je sais les efforts et le dynamisme de la ville de Cluny pour mettre en valeur l'héritage qui est le sien. Une collaboration nécessaire s'est nouée entre partenaires locaux et nationaux, publics et privés. Cette collaboration a permis le lancement de nombreuses opérations de développement culturel auxquelles la commémoration de ce 9ème centenaire et l'évocation de la figure d'Hugues de Semur donnent un relief particulier.
- J'ai parfaitement apprécié, monsieur le maire, votre détermination à aller de l'avant. Vous me permetrez à ce stade de dire quelques mots de l'action qui dans l'ensemble du pays a été et sera conduite pour améliorer la protection et la mise en valeur de notre patrimoine national.
- J'ai voulu, dès 1981, que l'action de l'Etat en coopération, comme je viens de le dire, avec les collectivités locales et régionales, fût renforcée et élargie. Et cela s'est traduit par une très importante augmentation des moyens des services du patrimoine qui assurent pour le compte de l'Etat une mission essentielle. L'inventaire général des monuments et richesses artistiques de la France qui avait été créé en 1964 par André Malraux, nous l'avons développé. Il a été possible d'achever l'installation d'équipes spécialisées dans les régions et de commencer à rendre accessible la documentation exceptionnelle accumulée depuis le début de l'entreprise. Un programme systématique d'ouverture de centres régionaux de documentation a été lancé pour mettre à la portée de tous, de tous ceux qui s'y intéressent, les résultats de ces travaux. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux, ce qui fera que les collectivités locales disposeront d'un outil qui leur permettra de mieux connaître et de mieux gérer leur patrimoine. La nouvelle commission nationale de l'inventaire installée en 1985 s'est largement tournée vers l'université et le CNRS afin que la communauté scientifique puise dans l'exploitation de cette masse documentaire les moyens d'un nouvel essor de la recherche en particulier en histoire de l'art.
- De nouvelles méthodes de travail ont été introduites qui ont permis non seulement d'élargir les connaissances mais aussi d'aborder le patrimoine sous des aspects jusqu'ici peu familiers, comme le patrimoine industriel - on le sait bien en Saône et Loire - ou les architectures plus récentes du 19ème et même du 20ème siècles.
- Parallèlement à la prise en compte de ces "nouveaux patrimoines" qui portent eux aussi le message d'une époque et d'une civilisation, on a cherché à améliorer la présentation, l'explication au public de ces biens au contact desquels s'affine le goût individuel et se renforce l'identité collective. C'est cet effort qu'il faut poursuivre et amplifier en tenant compte de l'expérience acquise. Le projet de budget de la culture pour 1989, où les crédits de restauration et de mise en valeur du patrimoine monumental vont à eux seuls atteindre le cap du milliard de francs, le permet. Les conservations régionales des monuments historiques pourront ainsi être dotées de postes supplémentaires.\
J'attache une véritable importance au développement des enseignements et de la formation, initiale et continue, dont l'Ecole et l'Institut du Patrimoine, créés durant mon premier mandat, devraient être des pivots.
- Il est bon que dès l'école, primaire et secondaire, les citoyens de demain soient familiarisés avec la dimension concrète et la signification historique du patrimoine.
- Tel est le but des classes du patrimoine, créées en 1982, grâce auxquelles des jeunes peuvent, avec leur maître, séjourner sur un site historique, participer à des ateliers de restauration ou des chantiers archéologiques. On doit aller beaucoup plus loin que les 300 classes actuelles, toujours en liaison étroite avec les collectivités intéressées.
- Il faut en même temps développer les dispositifs de sauvegarde, étendre les mesures de protection à des lieux de mémoire qui n'entraient pas jusqu'à présent dans la définition traditionnelle du patrimoine.
- Bref, l'Etat a pris et continuera de prendre ses responsabilités. Mais la décentralisation que nous avons voulue et que nous avons faite, en modifiant le contexte de son intervention, l'incite aussi à coopérer davantage avec ces partenaires majeurs devenus responsables.
- La création, en 1985, de commissions régionales du patrimoine historique, archéologique et ethnologique a été, dans le même esprit, une réforme décisive. Les interventions de ces commissions qui rassemblent sous l'autorité du Préfet, scientifiques, élus, représentants d'associations et fonctionnaires, ont favorisé l'inscription de nouveaux édifices à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques.
- Le besoin en est de plus en plus ressenti. Il y a là, mesdames et messieurs, un instrument permettant de mieux prendre en compte l'extrême variété du patrimoine dont nos régions sont riches et de raccourcir les délais dans lesquels les décisions de protection sont prises.\
La dimension proprement économique de la mise en valeur de ce patrimoine est un aspect important de l'action à conduire et je sais que la ville où nous sommes est particulièrement sensible à ce raisonnement.
- Une politique active dans ce domaine peut être source d'emplois, directs et indirects. Je pense aux entreprises de restauration mais aussi aux retombées sur le commerce, l'hôtellerie, l'artisanat, des flux de visiteurs qu'attire cette mise en valeur dynamique d'un monument, d'un site. Combien de personnes ? Ici même à Cluny - je le sais - sans doute plus de 100000 par an.
- A l'articulation de la culture et du tourisme existent des gisements d'activités à promouvoir qui méritent notre attention.
- Ce souci du développement touristique peut paraître éloigné de vos préoccupations scientifiques, mesdames et messieurs, celles auxquelles vous vous êtes consacrés, auxquelles vous consacrez une part de votre vie.
- Mais cela nous ramène très concrètement à ce que doit être une politique du patrimoine - non pas le prétexte d'opérations ponctuelles ou de prestige mais une dimension de la gestion quotidienne - et à sa finalité ultime, l'accueil dans les meilleures conditions du public : c'est-à-dire une information de caractère culturel qui sera nécessaire pour que nos enfants, de plus en plus nombreux, ressentent profondément ce qu'a été leur pays et assurent en même temps ce qu'il doit devenir.
- La mise en valeur d'un monument historique doit être une opération culturelle et économique à part entière car la collectivité est en droit d'attendre que l'on soit également attentif à la qualité d'une restauration, à la maîtrise des coûts et des délais.
- L'introduction, à partir de 1984, des études préalables aux travaux, l'édition en 1985 de documents techniques à l'usage des spécialistes de la restauration sont parmi les moyens auxquels il fallait songer.
- L'implantation de nouvelles activités redonne vie aux édifices arrachés à l'oubli. Colloques, expositions, manifestations théatrales, musicales, permanentes ou épisodiques, y trouvent naturellement leur cadre. La création y a sa place car il est bon que les oeuvres de notre temps puissent côtoyer celles d'hier. Encore une fois, je puis constater dans cette ville l'exposition d'oeuvres contemporaines qui illustrent ce dialogue permanent de l'histoire.
- L'idée de redonner un nouvel usage social à des bâtiments anciens sauvés de la destruction n'est après tout pas si nouvelle. C'est en 1866 que Victor Duruy, ministre de l'instruction publique sous le second Empire, décidait déjà d'installer dans les murs des édifices tout proches reconstruits au 18ème siècle une école normale spéciale qui allait devenir Ecole nationale des arts et métiers et qui occupe toujours les lieux.\
La recherche, les spécialistes ici rassemblés le savent d'expérience, constitue le fondement d'une politique du patrimoine qui sera en même temps moteur du développement des connaissances et des techniques. Tout cela est lié.
- L'effort initié il y a quelques années en matière de crédits, de postes de chercheurs, de moyens nouveaux pour les laboratoires, il faut le poursuivre. Il faut que sa place soit véritablement restaurée dans l'ordre de nos préoccupations même si périodiquement il semble que l'on s'en désintéresse.
- Pendant tout le temps où j'aurai les responsabilités qui sont les miennes, je veillerai à ce que sans relâche avec le gouvernement, le ministre de la culture, et bien d'autres encore, nous soyons en mesure d'offrir à l'Europe et au monde un visage ranimé de ce qui fut notre grandeur, de ce qui doit l'être aujourd'hui et demain plus encore. L'histoire ne s'arrête pas comme cela d'un coup.
- Et si les générations y veillent, à partir de ce passé, on franchira les degrés du progrès, du progrès de la connaissance et de l'esthétique.
- Les progrès et la diffusion rapide des nouvelles technologies nous offrent des méthodes de protection et d'investigation nouvelles dont les historiens et les archéologues ont le plus grand besoin. Et il faut les aider. Ils représentent dans notre société des éléments indispensables et si précieux, ceux qui connaissent l'histoire, ceux qui sont capables de l'explorer, de la réinventer avec scrupule scientifique £ j'aimerais que la place qui leur est faite soit chaque jour améliorée. On l'a trop souvent négligée.
- L'ordinateur est devenu un instrument de travail courant pour tous ceux qui se penchent sur les fragments de poteries, sur des sculptures dont on ne connaît souvent que quelques détails, dont n'ont survécu que quelques débris et sur les précieux cartulaires qui gardent le texte des actes constitutifs des événements médiévaux. Le dosage chimique des objets de fouilles révèle des courants d'échanges à longue distance. Certaines techniques nucléaires forcent des secrets de la matière qui en disent long sur l'histoire de nos sociétés.
- Redonner toute sa place à la recherche, c'est aussi favoriser l'essor de disciplines comme l'archéologie et l'ethnologie, encourager la coopération des différentes sciences, qu'on les dise exactes ou sociales. Les historiens savent l'utilité, pour déchiffrer et interpréter le passé, des apports tels que ceux de la biologie, de la linguistique ou de l'économie.
- Mesdames et messieurs, votre assemblée en offre un vivant exemple qui doit contribuer à stimuler les échanges et la coopération internationale entre chercheurs.
- Cluny offre une matière inépuisée aux chercheurs du monde entier et notamment de cette Europe sur laquelle s'étendit jadis son influence.
- Que des scientifiques de tous pays s'intéressent à ces fragments de l'histoire de l'humanité dont la France est dépositaire, c'est pour nous un sujet de fierté et pour nos chercheurs - je le crois - la promesse d'échanges fructueux.\
L'histoire de ce lieu et plus encore le thème de votre colloque me portent naturellement, en conclusion, à évoquer l'Europe. L'abbatiat d'Hugues de Semur fut pour Cluny, véritable institution européenne, l'apogée d'un rayonnement qui a marqué nos pays respectifs.
- En cette époque charnière de l'histoire de l'Occident, ce qu'on a appelé l'empire clunisien a incarné une véritable et immense ambition et l'a avec ferveur inscrite dans une architecture inspirée.
-La réforme monastique, le renouveau liturgique, la renaissance artistique, la puissance économique aussi s'ordonnaient autour d'un même objet : la rénovation morale et spirituelle d'une société déchirée mais grosse déjà d'un nouvel ordre économique et social.
- Le gouvernement d'Hugues de Semur fut aussi la rencontre d'un homme de haute tenue, de haute qualité avec son siècle. Ce que nous avons entendu, tout à l'heure, dans la bouche du Doyen Richard est à cet égard tout à fait remarquable et porte à la réflexion.
- Votre colloque qui bénéficie du patronage du Conseil de l'Europe a pris forme tout naturellement de coopération européenne £ pensez à celle qui existe pour les routes culturelles de Saint-Jacques. Encore une dimension de vos travaux : la mise en commun de recherches convergeant sur ce qui est plus qu'un fragment de cette histoire commune, une source de notre identité.
- Je ne minimise pas dans cet effort, la part connue et reconnue que nos amis américains ont, depuis le début du siècle, prise aux recherches menées à Cluny et sur Cluny. Je crois qu'il m'est permis de dire que, pour l'Europe en construction, la mise en valeur de ce patrimoine-là comporte des enjeux propres.
- D'autres opérations y contribuent comme le lancement de chantiers de recherche archéologique et ethnographique où de jeunes Européens apprennent à vivre et à travailler ensemble, comme la création d'un groupe de recherche franco-allemand qui étudiera les maladies de la pierre dans les monuments historiques. Mais tant de choses sont à dire et j'en aurais tant à entendre pour apprendre de ce colloque, des chercheurs et les savants ou les connaisseurs qui y ont pris part, pour pouvoir à mon tour mieux comprendre la France et ce qu'elle a produit. Car je pense qu'il n'y a pas d'abîme entre ce que nous proposent l'archéologie, l'art et l'histoire et ce qu'est le caractère des hommes et la valeur ou l'ampleur d'une civilisation. Il est un peu tard et les difficultés du temps nous ont fait tenir la route plus longtemps qu'il ne l'aurait fallu. Il est donc un peu tard, mesdames et messieurs pour vous souhaiter la bienvenue. J'espère cependant que vous vous êtes sentis ici chez vous, que vos travaux fortifieront entre vous des liens scientifiques et d'amitié tissés ou renoués à l'occasion de ce colloque.
- Je voulais simplement, m'adressant à vous, vous dire le prix que j'attache à ce type de travaux. On pourrait se demander pourquoi, pourquoi Cluny, pourquoi en ce samedi matin, mais pourquoi dans ce farinier plutôt qu'ailleurs - il y a tant d'autres lieux qui retiennent notre attention - mais il fallait bien choisir. A la fois les liens qui m'attachent à cette ville ou à ce département, mais aussi la qualité exceptionnelle de ce que l'on y trouve, le message de l'histoire, la beauté, la culture, la force de l'échange, la puissance des racines, le prolongement de ce passé vers l'avenir que vous construisez. Tout cela m'a incité à me joindre à vous pendant quelques quarts d'heure, pour vous souhaiter la bienvenue.
- Je souhaite que vos travaux puissent se perpétuer partout où vous irez, sans oublier les universitaires qui nous ont prêté le concours de leur science, et je crois aussi la passion de leur esprit. Voilà qui permet de bien augurer que la France sera à la fin de ce siècle digne d'assurer son patrimoine en le créant ou le recréant chaque jour.\

Voir tous les articles et dossiers