Publié le 6 mai 1988

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, sur l'Europe, la recherche et la formation, les libertés, Toulouse (Portet-sur-Garonne), vendredi 6 mai 1988.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, sur l'Europe, la recherche et la formation, les libertés, Toulouse (Portet-sur-Garonne), vendredi 6 mai 1988.

6 mai 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Eh bien, bonsoir Toulouse, bonsoir la Haute-Garonne, bonsoir bien au-delà sans doute...
- Mesdames, messieurs et chers amis, voici la dernière grande assemblée avant que les Français se prononcent. C'est là que j'achèverai, comme je l'ai dit d'autres fois, le long parcours qui m'a conduit à rencontrer partout en France des Françaises et des Français désireux de nous voir ensemble aborder le temps qui vient, dans cette ville, où, tout à côté, haut lieu de la recherche, de la technologie, de l'université, l'on réfléchit, l'on invente, l'on travaille, dans cette région forte où l'on a réussi une belle synthèse entre les diverses activités humaines, face ce pôle aéronautique et spatial que j'ai visité souvent, ce réseau de laboratoires, d'entreprises électroniques, informatiques !
- Je me souvient qu'il n'y a pas si longtemps, j'étais venu parmi vous prendre part au IVème Salon international des technologies du futur et j'avais constaté à quel point on était ici proche de comprendre la nécessité du progrès, de la science, de la recherche, bref de la réussite et je salue Toulouse pour cela.\
Je suis venu aussi parmi vous voir tous ces éléments que vous mettez en place pour la construction de l'Europe et des projets européens autour d'Esprit, d'Eurêka, d'Hermès, les grands logiciels, les applications de surveillance des satellites.. Oui, on vit ici à l'heure de l'Europe comme on vit à l'heure du monde, celui qui va commencer bientôt, celui qui en cette fin de siècle et pour le prochain millénaire montrera si nous sommes capables - et nous sommes capables, nous, la France - de nous installer quand il le faut au premier rang.
- Je me souviens aussi de ce colloque national de la recherche, organisé par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la recherche, dès 1981, qui avait rassemblé partout en France, et particulièrement ici, à Toulouse, quelque 1500 chercheurs, scientifiques, ingénieurs de toute sorte qui m'avaient montré à quel point la puissance se fabriquait ici, dans votre ville, dans votre région, dans vos universités, vos laboratoires, vos entreprises, partout où vous travaillez. Là on ne se contente pas de comprendre l'Europe, on ne se contente pas de la vouloir, on la fait.
- Je vous parlais de l'Europe et je vous disais qu'il est très important pour moi qui ai fait ce choix depuis longtemps et qui ai pris part à toutes les étapes de sa construction, de rencontrer ici des hommes et des femmes qui la font tous les jours.
- Vous ne vivez pas de complexes, vous avez pris un nouveau départ £ vous n'êtes pas spectateurs £ vous êtes des acteurs de ce qui permettra à la France tout entière, grâce à votre action, de prendre place dans cette Europe élargie que j'ai voulue aussi - on s'en est assez plaint, y compris par chez vous - élargie à l'Espagne, votre voisine, mais moi, je voyais avec mes amis la France au centre de l'Europe, au centre géographique, historique, culturel £ je voyais déboucher la France tout entière vers toutes les extrémités de l'Europe : les personnes, les capitaux, les biens, les idées, cette immense circulation parmi 320 millions d'habitants, producteurs, consommateurs et ceux qui font le commerce, ceux qui organisent les échanges, ceux qui créent, ceux qui proposent... 320 millions d'habitants en Europe !
- Et Toulouse, oui, Toulouse, et plus loin... oublions les rivalités... plus loin, Bordeaux, et d'un autre côté, Perpignan, et d'un autre côté, Béziers et Narbonne, Carcassonne, Pau et Bayonne... j'arrête là.. Je vous remercie pour les acclamations, cela pourrait continuer mais il faut que je cesse cette énumération... c'est en tout cas toutes les villes qui représentent les pôles autour desquels s'organise l'activité française et qui, désormais, ont un débouché partout, tandis qu'avec Pierre Mauroy et Laurent Fabius, nous en avons ouvert un autre quand nous avons décidé l'ouverture et le creusement du tunnel sous la Manche, qui offre encore une nouvelle dimension pour la France au centre des choses. Si on le veut, si on le veut, car on peut quand on veut.\
Dans d'autres salles, je me suis souvent attardé sur l'Europe £ j'essaierai de ne pas me répéter, bien que je considère qu'il s'agisse là - je vous l'ai écrit - de l'un des axes fondamentaux de notra action, mais, après tout, l'Europe, nous y serons bien si nous y trouvons notre place et cette place-là, c'est nous qui la ferons et je ne suis pas sûr que dans tous les domaines, l'action menée ces derniers temps ait vraiment préparé notre pays à ne pas connaître quelques déceptions, à ne pas subir des concurrences, à ne pas compter ses statistiques déplorables.. Songez que si nous avons pu célébrer - ce n'est pas moi qui l'ai fait - dans le courant de cette journée, la petite remontée, la respiration de notre commerce extérieur, bénéficiaire pour la première fois depuis quelque cinq ou six mois... dans un naufrage, ce n'est pas désagréable de sauver quelques planches.
- Mais quand on pense qu'en 1985, sans prétendre, comme je l'ai dit lors d'un débat récent, que tout ce qui a été fait avant 1986, à partir de 1981, resplendissait d'harmonie et que ce qui se serait fait à partir de 1986 eût été l'image de la détresse et du ratage... non... je ne veux pas prétendre dessiner ou peindre en noir et blanc la situation de la France, mais je rappelle quand même qu'en 1985, le commerce extérieur de la France, pour ses produits manufacturés, ses produits industriels, représentait un excédent de 90 milliards de francs, tandis qu'il y a simplement quelques semaines, on nous communiquait les résultats de l'an dernier et nous constations que, pour la première fois depuis 1969, nous étions passés au-dessous de la barre et que nous avions, avec 11 milliards de déficit dans le domaine des produits industriels qui font la force du pays, atteint un mauvais record.
- Dans le même moment, un nouveau bond en avant de notre production industrielle et alimentaire, agro-alimentaire - d'agriculture et d'industrie - tandis que nous avions à payer depuis 1986, 100 milliards de moins pour nos achats de pétrole, ce qui veut dire que, passer de 90 milliards d'excédent pour nos produits industriels, à moins 11, en l'espace de deux années, tandis qu'il y a presque 100 milliards de moins à payer pour compter dans l'équilibre général de nos affaires, signifie qu'il s'est passé quelque chose qui ne va pas.
- Quel est ce quelque chose qui ne va pas ? Non... je n'attaquerai pas spécialement les personnes. Je ne l'ai pas fait £ je n'ai pas été très payé de retour... mais, si je pense, pardonnez cette vanité, que je puis fournir un assez bon sujet de dissertation pour mes adversaires, eux ne m'intéressent pas assez pour que je compose la rédaction ! Ce à quoi je m'en prends, c'est au système lui-même, à l'ordre de pensée, à la conception de la société, à la façon de considérer la vie de chaque jour et la vie des Français.\
Mais, je vous disais il y a un instant, en évitant tout autre digression, qu'il fallait que la France entre de plain-pied dans l'Europe en voie de construction, et que cela ne serait utile à la France que si nous ne perdions pas un jour, à compter du 9 mai, pour que la France se prépare, s'organise, se mette en situation de vaincre, là où il faut, les concurrences prêtes avant nous ou disposant d'un temps d'avance.
- J'insiste sur ce point parce que je rejoins là la pensée centrale de l'action que j'entends mener, celle que j'ai dessinée depuis le premier jour, celle qui donnera au nouveau mandat qui me serait confié par la majorité des Français... je vois qu'il y en a qui n'aiment pas le conditionnel... on préfère toujours le futur... mais le souci de la démocratie me contraint à parler au conditionnel jusqu'à dimanche soir... Et qu'est-ce que vous en pensez, vous ?... Est-ce que vous faites des pronostics ?... Moi, je m'en dispense.. Je ne crois pas avoir le moindre doute sur ce que vous souhaitez faire dimanche prochain £ bien entendu, si vous êtes là, tous, ou presque tous, c'est parce que vous avez une certaine disposition d'esprit, une certaine adhésion du coeur et sans doute un certain projet dans la tête. Encore faudrait-il le faire partager... eh oui, le faire partager au-delà de Portet... enfin, je crois que nous sommes à Portet ..., franchir les faubourgs de Toulouse, et pourquoi pas, aller jusqu'aux abords du Capitole `mairie de Toulouse`
- S'il est des progrès à faire, il nous reste une trentaine d'heures encore £ la campagne officielle est terminée ce soir à minuit.. Encore les passions politiques bruissent-elles du côté de la Place de la Concorde `manifestation RPR-UDF` où l'on prétend sauver la République, mais je ne sais pas laquelle, contre le Président élu par les Français. Seulement voilà, cela prouve d'abord qu'ils ne sont pas tranquilles sur les résultats de dimanche ! Ensuite, c'est supposer que le peuple français, dans sa majorité, serait disposé à se laisser faire ! Et cela laisserait penser que moi-même, je serais disposé à me laisser faire !
- Eh bien ! Je dis, en souriant - parce qu'il y a dans tout cela beaucoup de bruit pour rien - que je compte bien qu'à compter du moment où la France se sera prononcée, nous allons nous mettre au travail en laissant sur le bord de la route un certain nombre d'hommes et de femmes qui ne sont pas encore remis de leur agitation chronique !
- J'en appelle au rassemblement contre l'affrontement. On dira que ce sont des paroles de sagesse, mais les paroles de sagesse seront entendues jusqu'au plus petit village de France, et dans le quartier le plus ignoré de nos villes, parce que ce que la France sait, c'est qu'en se mettant au travail dès la semaine prochaine, il lui faut maintenant aborder des temps nouveaux qui n'autorisent pas les pertes de temps, les disputes inutiles, les rancoeurs dépassées en perpétuant les campagnes électorales qui connaîtront cependant leur conclusion dans peu de temps.\
Oh, je sais bien qu'en France, on est toujours un peu en campagne électorale... A peine une présidentielle s'achève-t-elle que s'annoncent... quoi donc ? Des cantonales ! Et puis, des municipales ! Et puis, des législatives... Des législatives, oui, mais quand ? Si vous voulez bien me le dire, je serais très content de l'apprendre !
- D'abord, est-ce qu'il en faut ?...
- (L'assemblée : oui !)
- Plus tard, ou plus tôt ?...
- (L'assemblée : plus tôt !)
- Vous êtes bien pressés ! Moi, je n'en sors pas...
- Ce qu'il convient maintenant, c'est d'assurer le point où nous en sommes, et ce n'est pas fait. Il faut toujours considérer que le travail reste à faire tant qu'on n'a pas mis la dernière main, et l'on n'a pas le droit de préjuger la volonté démocratique des Français avant qu'elle ne soit exprimée. Voilà pourquoi j'emploie ce ton. Je respecte le suffrage universel. J'attends son verdict la conscience en paix. Je compte sur vous, je vous appelle encore une fois à vous mobiliser, mais c'est seulement dimanche que la loi de ce suffrage universel sera devenue la loi de la République pour les années qui viennent.\
J'ai voulu en me présentant, ce à quoi je n'avais pas songé avant que les échéances n'arrivent... oui, je l'ai dit, et dès ma première apparition, le 22 mars, je crois... encore me suppliait-on de le faire plus tôt, puisqu'on m'attendait à chaque coin de rue avec un gourdin derrière le dos, et n'étais-je pas pressé de pénétrer sous cette double haie de compliments, sur une scène où je n'avais rien à faire, car aucune loi de la République ne contraignait le Président en exercice à se jeter dans la mêlée, où des combattants imprudents s'étaient déjà jetés. Et je mettais en garde contre l'esprit de refus, contre le goût de s'isoler, chacun détenant à lui seul la vérité tout entière, contre les entreprises parfois suspectes que nous avons si souvent vu fleurir au cours de ces années, comme si l'arrivée de la gauche au pouvoir - pourquoi ne pas prononcer son nom ? - en 1981, avait été une erreur de l'Histoire ou un manquement au bon gôut, à la civilité puérile et honnête, comme si, en parvenant aux responsabilités qui nous étaient confiées par le peuple, nous avions trahi une loi non écrite selon laquelle il eut été décidé depuis l'Histoire de France que les uns étaient faits pour gouverner les autres, et les autres pour être gouvernés ! Or, la loi de la démocratie ne veut pas cela. De même que pendant toute la durée du 19ème et du 20ème siècles, jusqu'à une époque récente - et nous y sommes peut-être encore - de même qu'il y eut des hommes et des femmes enfermés dans un système social, dans des hiérarchies, hors de tout partage des responsabilités et des profits légitimes de leur travail, de leur action, de même qu'il semblait qu'il y avait une sorte de prédestination selon laquelle tel groupe socio-professionnel, tel groupe social devait imposer sa loi aux autres, de même il n'y a pas de formation politique, il n'y a pas d'association politique qui oblige à considérer qu'à jamais il serait interdit aux femmes et aux hommes que vous êtes d'assumer les responsabilités du pouvoir ! Cela, nous l'avons démontré en 1981, et avec vous, parce que vous l'avez bien voulu, je suis disponible pour le démontrer une fois encore, avant que d'autres n'assurent la relève, et je les aiderai à assurer cette relève !\
Mais je reviens à mon sujet.
- Il faut que notre jeunesse, il faut que les filles et les garçons qui commencent leur vie, disposent de l'égalité des chances dès le moment où ils abordent l'école, la plus petite, la plus modeste école, qui n'est pas la moins laborieuse et qui exige souvent plus de mérite que d'autres encore pour ceux qui se consacrent à l'enseignement. Depuis le premier jour, il faut que l'égalité des chances soit assurée par la République tout entière, par les responsables des affaires publiques. Il faut que ce soit la grande pensée qui nous commande pour les années et les années qui viennent. Il faut que, délaissant pratiquement tout autre débat, abandonnant derrière nous toutes les polémiques dépassées de ces derniers jours, de ces dernières semaines, ou bien de ces derniers mois, il faut que nous soyons capables de rassembler la France autour de ce projet central : que les jeunes de France soient mis en mesure d'acquérir la formation qui leur donnera un métier, un métier dans des domaines où l'on gagne, dans des domaines où les autres, venus de loin, n'auront pas à pénétrer chez nous parce que nous disposerons nous-mêmes de l'armature suffisante, tandis que nous projetterons en Europe d'abord, et puis partout ailleurs, nos techniques et nos intelligences.
- Il n'y a pas d'autre réponse - je vous demande de m'entendre - il n'y a pas d'autre réponse - ou on s'égarerait - que le plus jeune, le plus faible d'entre vous, celui qui pense n'avoir pas d'autres moyens que ceux (ils sont immenses) de son intelligence ou de son caractère, pense que, désormais, il va disposer autour de lui d'une société solidaire, d'un gouvernement attentif qui, lui, considérera comme son premier devoir de le mettre en mesure de conquérir la reconnaissance et le savoir dont il a besoin pour maîtriser les itinéraires de sa propre vie.
- D'autres ont appelé cela la ressource humaine. Peu m'importe l'expression ! C'est le besoin primordial : la formation, votre formation à vous toutes et à vous tous, et si vous êtes plus âgés, la formation continue, jusqu'au moment où vos forces vous abandonneraient. Vous savez bien que vous pouvez toujours imaginer, que vous pouvez toujours enrichir votre esprit et vos connaissances.
- Si l'on ne saisit pas cette chance en premier, avant tout autre, si l'on ne décide pas la priorité des priorités pour l'éducation nationale, l'enseignement, la formation professionnelle... Cela peut paraître abstrait, on se dit : encore l'école ! Ils en ont la manie !... Oui ! Mais l'école - je ne déifie rien - c'est quand même là que l'on est pour apprendre, c'est là que l'on est pour avancer, pour gagner du terrain, pour aborder, du primaire au secondaire, et puis au supérieur, ce que sera la vie, la vie entière, la vie qu'il faudra alors aborder avec, sans doute, les moyens matériels, mais auxquels il manquera toujours, si vous n'est pas non plus formés pour cela, une certaine idée de l'homme dans la société, de l'individu par -rapport à l'Etat, un certain sens de la liberté, une volonté d'égalité, un désir non pas désespéré, mais acharné à préférer le respect des autres à la domination ou à la répression.\
Ce que je vous dis là est vrai chez nous, pour ce qui se passe ici, en France, dans notre métropole, et vaut plus encore dans le plus lointain coin du monde où flotte le drapeau de la France et où doit s'exercer l'arbitrage de la République.
- Voilà pourquoi il m'arrive souvent de songer qu'il est urgent (mais lundi prochain n'est pas loin...) vraiment de donner toujours préférence au dialogue, à la compréhension, à l'esprit de justice. Et quand je dis respect des autres, j'entends du même coup respect de l'histoire des autres, respect des autres cultures, respect de tout ce qui forme un être humain, dès lors que les chemins de l'histoire nous ont conduits à vivre ensemble, dans la même Patrie, formés aux mêmes disciplines, avec la même ambition de placer ce pays-là, la France, au rang qui est le sien.\
J'en appelle donc à vous toutes et à vous tous pour qu'il soit bien compris, au-delà de ce chapiteau bien entendu, partout en France, que j'entends bientôt mobiliser l'ensemble des générations qui forment aujourd'hui la France vivante, et la France au travail, pour que l'on s'assure bien que les plus jeunes seront demain plus savants que l'étaient leurs anciens, que le moins cultivé, le moins gâté par les ressources de la fortune ou du milieu culturel, soit mis en situation de devenir ce qu'il est et non pas de devenir ce qu'il peut être.
- Alors, avec l'Europe, non pas en perspective mais déjà là, une Europe fondée, en vérité, il y a un peu plus de trente ans, autour d'un concept agricole, une certaine conception d'une agriculture accrochée au sol, vivant du sol, préservant les chances de l'exploitation familiale agricole, c'est-à-dire d'un milieu limité à de petits groupes humains, mais capables par les grands moyens de la technique moderne de développer le terroir et non pas simplement ce que l'on voit ailleurs, l'arrivée d'une agriculture industrielle, qui désormais se passe du sol pour produire, et qui oublie que le monde, que la terre, la planète c'est un dessein multiple, où les reliefs s'affrontent et se confrontent, où chacun trouve en altitude ou bien au niveau de la mer l'équilibre et les lois qu'il attend de son être personnel.
- Voilà que de tout cela il nous faut faire un monde et un seul monde, une patrie et une seule patrie, voilà qu'il faut que nous soyons capables de comprendre ceux qui s'adressent à nous. Alors j'ai dit : "L'Europe c'est un moyen, sans doute le premier, sans doute le meilleur, il est à portée de la main", mais j'ai ajouté "la formation, l'éducation et la recherche", parce que c'est l'instrument qui nous permettra de moderniser l'économie française, laissée, il faut le dire, trop souvent sur le carreau...
- Si nous sommes en mesure, et je crois que nous sommes en mesure, de réaliser, autour de la justice et de la protection sociale, les équilibres nouveaux, la cohésion dans l'entreprise, dans chaque branche de l'industrie ou du commerce, si nous rendons plus responsables ceux qui travaillent à quelque échelon qu'ils se trouvent, nous réussirons notre entrée économique en Europe, et dans le monde, si nous avons d'abord réussi à transformer les relations sociales à l'intérieur de l'entreprise, sur le pied de la justice, d'une justice exigeante, qui commande le partage des responsabilités - chaque être est responsable - et des profits lorsqu'il y en a, et il en faut pour vivre.\
L'Europe, la formation... mais maintenant je m'adresse à vous, à chacun d'entre vous en particulier.. On a brassé beaucoup d'idées, on a discuté de grands projets et j'aperçois avec la montée, dans notre vie démocratique, de formations politiques dont le ressort est l'esprit... vous avez déjà compris, vous allez m'économiser beaucoup d'explications... l'intolérance et l'esprit partisan ne réuniraient pas de grandes foules s'il n'y avait tout à côté un aliment permanent fourni par les désordres intimes d'une société sans équilibre, s'il n'y avait les malaises, les angoisses, l'anxiété, l'inconfort, s'il n'y avait le chômage, le logement trop étroit, s'il n'y avait le transport qui vous prend toute une partie de votre journée, qui vous rend épuisé nerveusement le soir, tandis que les membres d'une même famille ne parviennent plus à se rencontrer. Et, quand ils se rencontrent, souvent c'est à bout d'effort et de fatigue, ce qui ne donne pas non plus beaucoup de chances à l'harmonie durable de ceux qui s'aiment.. Et, avec le rythme du travail, l'aménagement du rythme scolaire devrait permettre encore une fois aux enfants de connaître leurs parents, et aux parents de suivre leurs enfants.. Cela représentera l'une des grandes réformes de l'éducation nationale, qu'on a mis trop de temps, il faut le dire, à mettre en place, c'est-à-dire l'entrée de la vie, la puissance de la vie, qui déplace les règlements et les casse en morceaux, quand il le faut. Je ne me fais pas ici le héraut du refus d'une société organisée, je dis simplement qu'il faudra faire que dans cette société apparaissent toutes les idées nouvelles, qu'on n'hésite pas à chercher à comprendre les formes d'éthique ou d'esthétique, les formes politiques qui naîtront de la volonté, des aspirations de celles et de ceux qui viennent après nous.
- Alors avec l'Europe et la formation des plus jeunes, je pense que nous avons à nous pencher sur les problèmes de la vie quotidienne, à tenter de les résoudre et donc d'abord à les comprendre, car si nous ne le faisons pas, les mouvements extrémistes, qui n'en appellent qu'à la haine, à l'exclusion et au refus, qui cherchent à éveiller ce qu'il y a de plus obscur au fond de l'être, qui cherchent à ressusciter les guerres intestines, qui oublient l'histoire du dernier demi-siècle, qui oublient... du moins je l'espère. Mais où trouve-t-on cet aliment, sinon dans les désordres d'une société qui reste à faire de nos mains ? Oui nous qui serons peut-être désignés, vous et moi, pour nous charger de la France dans quelques jours, sommes-nous prêts, je vous le demande, à comprendre qu'il n'y aura de réussite, de chance pour la France, que si nous avançons point à point, pied à pied, comme le font certains des maires de nos villes, certains de nos conseillers municipaux, de nos conseillers départementaux, de nos conseillers généraux, régionaux, ceux qui vivent sur le terrain. C'est là où ils se sont appliqués à résoudre tous ces problèmes, logement, transport, travail, rythme du travail, rythme scolaire, garde d'enfants, espaces verts, c'est là où ils ont réussi, que la France a réussi, et c'est là que les partis extrémistes échouent. Je pourrais vous en fournir de nombreux témoignages.
- Alors, il faut que l'on se mobilise pour cela, et que nous soyons plus proches de la vie quotidienne des Français, que nous soyons à leurs côtés, soit pour lutter, soit pour apaiser, ce qui finalement est la loi suprême d'une véritable République.
- Voyez-vous, il faut vous en convaincre, chers amis, mesdames et messieurs, la France dont nous parlons beaucoup, dont nous parlons avec amour, et ambition, la France c'est quand même d'abord les Français.\
Bref, nous avons du pain sur la planche. Il nous faut moderniser notre pays, il nous faut l'équiper, il nous faut revaloriser les fonctions oubliées et je pense d'abord à la fonction enseignante. Il faut promouvoir des collèges, des lycées, des universités qui offrent aux étudiants, aux collégiens, aux lycéens, et aux écoliers un visage plus moderne, plus avenant, où l'on soit capable d'ajouter la beauté - je m'y suis efforcé, et j'ai rencontré des ministres qui l'ont fait, le plus souvent de grand coeur, mais pas assez quand même... Alors, si nous avons maintenant le temps, il faut que chaque pierre mise sur une autre pierre soit belle, il faut que le verre, le béton, il faut que les métaux spéciaux, que tout ce qui permet d'élever ici et là des constructions nouvelles, où les hommes vivront, il faut que ce soit beau parce que toute femme, tout homme, tout être humain a besoin pour vivre sans doute de tout le reste, mais aussi de la beauté quand on aurait tout le reste, si l'on n'a pas la beauté il vous manque encore quelque chose d'assez grave et d'assez profond pour que le malheur s'installe. Cela est vrai de tous les arts, c'est vrai des lettres, c'est vrai de tous les moyens d'expression. Et je suis reconnaissant aux créateurs, aux interprêtes qui nous rejoignent de salle en salle, de ville en ville. Ils ont compris que leur propre expression, que leur propre invention, c'était une façon aussi de nous fournir des thèmes et de nous enchanter, de nous donner du coeur au ventre pour, à notre tour, exprimer le mieux possible la vieille chanson qui monte au coeur des hommes.\
J'ai passé mon temps à dire des choses simples, qui au besoin faisaient sourire. J'entends encore ce candidat à la Présidence de la République.. Vous ne savez pas de qui je parle... je veux dire l'un de ces candidats qui ont quelque chance de garder cet -état social encore un certain temps ! J'entendais dire "mais enfin, qu'est-ce qu'il nous raconte ? Il a vraiment un projet ? Liberté, qu'est-ce que cela veut dire, liberté ?".
- Mais je vous consulte, je vous interroge, est-ce que vous croyez que les libertés on les a ?
- (L'assemblée - Non !)
- Est-ce que vous croyez qu'on les a autant qu'on peut les assumer ?
- (L'assemblée - Non !)
- Est-ce que vous croyez qu'il n'y a pas encore des conquêtes à faire, pour les libertés de l'esprit, de l'information, de l'expression, pour la liberté d'esprit, dans le vrai sens du mot, des travailleurs, lorsqu'ils ne sont pas admis à débattre et à discuter de ce qui fait leur vie, leur travail, au sein de l'entreprise, lorsque le dialogue est fermé ?
- Est-ce que vous croyez que l'égalité, après deux cents ans, est suffisamment fondée pour qu'on cesse d'en parler entre nous ?
- (L'assemblée : Non !)
- Est-ce que vous croyez à la liberté ?
- (L'assemblée : Oui !)
- Croyez-vous encore à l'égalité ?
- (L'assemblée : Oui !)
- Est-ce que ce sont des mots ? de la démagogie ?
- (L'assemblée : Non !)
- Est-ce qu'on exagère ?
- (L'assemblée : Non !)
- Est-ce qu'on a vraiment épuisé notre vieux fonds au point de n'avoir plus rien à conquérir de l'espace de liberté, d'égalité ? Est-ce que vous croyez qu'il n'y a pas encore des milliers, des centaines de milliers, peut-être des millions de femmes et d'hommes qui se sentent abandonnés, exclus ou pourchassés ?
- (L'assemblée : Non !)
- Est-ce que vous croyez que notre devoir à nous, même s'ils ne nous comprennent pas toujours, c'est de rester à l'écoute de ce qu'ils souhaitent, et autant que faire se peut, sans abuser ni avec les promesses, ni avec les espérances - je n'en ai pas donné - mais ne sentiront-ils pas moins que nous sommes solidaires ? D'abord, parce que nous comprenons. Ensuite, parce que nous voulons. Liberté, égalité, j'allais dire fraternité... la trilogie... cela fera peut-être un peu vieillot et après ce que j'ai entendu dire sur moi-même, il faut que je fasse attention.
- Pour dire le fond de ma pensée, on a souvent évoqué mon âge. Eh bien je considère que c'est presque plutôt manqué pour moi que de ne pas avoir exactement l'âge des grands principes, et de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
- Depuis les prophètes des débuts de la Bible - et vous voyez comme la comparaison va prêter... depuis ces prophètes-là, cela ne se fait plus. On ne peut plus, d'un siècle à l'autre, assurer la conduite des grandes idées pour lesquelles tant des nôtres ont accepté de mourir ou de perdre leur liberté.\
J'ai souvent entonné la litanie - pas simplement depuis quelques semaines de campagne pour une élection présidentielle, mais depuis des années et des années avec mes amis socialistes - n'ai-je pas assez répété partout que la liberté n'existe pas à l'-état naturel ? Qu'elle se conquiert, qu'elle s'organise, qu'elle s'institutionnalise, c'est-à-dire qu'elle doit entrer dans les structures d'un Etat policé, d'un Etat où chaque citoyen sait que ses droits sont garantis ?
- Voilà pourquoi après que nos ancêtres aient fondé la République, sans numéro particulier, voilà pourquoi nous avons commencé de fonder la République décentralisée. La République des régions, la République des départements, c'est-à-dire multiplier les lieux où les hommes et les femmes décident eux-mêmes de ce qui convient à ceux qui parlent le même langage, qui portent le même accent, qui se rencontrent, qui se connaissent, qui au coin de la rue se saluent. Pour les gens qui vivent ensemble, nous avons voulu que la République soit à leur portée parce qu'il y a dans la France autant de Républiques qu'il y a de façons d'être mais bien entendu, ces Républiques multiples n'en doivent faire qu'une.
- J'épouse profondément la démarche de ceux qui, à travers les siècles, royaumes ou républiques, ont voulu que se rassemblent déjà les Français parce que tout autour d'eux, d'autres - au temps où les dominations s'exerçaient par les moyens de la puissance militaire - forgeaient l'armature de la République une et indivisible et je dis cela à Toulouse en sachant parfaitement à qui je m'adresse. La République doit être faite de toutes les Républiques. Nous avons été les premiers, non pas à concevoir, mais à mettre en place, à inaugurer une nouvelle façon d'organiser la France après des siècles et des siècles où l'on n'avait connu que les systèmes Colbert, Jacobin, Napoléon 1er et même, et c'était nécessaire, la IIIème République qui sentait bien encore que les forces centrifuges risquaient de balayer les conquêtes du siècle précédent.
- Eh bien nous sommes des Républicains qui, engagés et fidèles, croient à la fois au droit à l'unité et au droit à la différence.\
Demain, les bilans sont nécessaires. Mais me disait un vieil homme politique italien plein de sagesse : "oui, les bilans c'est bien, mais sans le rêve, que va-t-on faire ?".
- Je ne veux pas ériger en règle politique le rêve bien entendu ou bien alors je m'exposerais une fois de plus à attendre en retour de drôles d'échos. Mais je substituerai au mot "rêve", le mot "projet"... un dessein, une perspective ouverte dont nous serions les architectes, et puis les urbanistes.
- Nous, les responsables politiques, on taille comme cela le chemin, on creuse pour qu'on puisse passer ensuite. On aplanit, on veille à ce que la route soit assez large et assez carrossable pour que chacun puisse y passer, avec sa voiture, ou à pied, selon les moyens qu'on a, mais que ce soit le chemin commun où chacun se retrouve. Pour moi, c'est la République... demain, demain... la République encore... la République toujours plus... demain toujours, la République du premier jour, la République politique, demain, demain encore, la République des forces sociales, demain encore, la République des forces économiques qui reposent aussi bien sur les têtes des chefs d'entreprises que sur ceux qui travaillent de leurs mains parce que, dans leurs mains, est une large part de l'intelligence française. Et puis, après tout, pourquoi resterions-nous enfermés d'une génération à l'autre dans les mêmes métiers, et dans les mêmes rangs sociaux ?
- Je vous parlais tout à l'heure d'enseignement, d'éducation nationale, de formation... c'était bien parce que je voulais, vous les plus jeunes, que chacune et que chacun soient en mesure de franchir toutes les distances, de lever tous les barrages et d'être enfin ce que le rêve de leur enfance ou de leur adolescence semblait leur avoir promis et que seule une société fermée, une société hostile, une société réservée à quelques privilèges, dont seule cette société vous avait interdit l'entrée.
- Alors qu'est-ce qu'on va faire ? Dès lundi, le paysage politique va changer quoiqu'ils fassent, et quoiqu'on fasse, bien entendu si les Français ont décidé de me choisir en votre nom. Nous n'avons pas besoin cette fois-ci de promettre le changement. Il se fera, si j'ose dire, tout seul. Oh, il serait utile qu'on l'accompagne un peu. Ne soyons pas trop soumis aux forces naturelles... faisons marcher nos volontés... et réalisons nos projets. Mais, dès le 9 mai, c'est bientôt, très bientôt, il faut que nous soyons nous tous, sur le chantier. Autour de nous, ça va bouger, autour de nous, ça va changer, autour de nous la République va retrouver d'elle-même ses assises véritables. Autour de nous, chacun devra se situer, et selon ses convictions, et l'on saura très vite qui est et qui n'est pas prêt à s'engager pour longtemps dans la construction d'une République ouverte sans doute, mais fidèle à elle-même, et à toute son histoire, l'histoire que nous portons aujourd'hui et que j'entends porter plus loin.\
J'ai vécu avec, au fond de moi, l'image de ces foules montantes, de ces foules souffrantes, de ces foules blessées, de ces foules déchirées, de ces foules abandonnées, qui, depuis le début de l'ère industrielle, avaient fini par croire que seul le désespoir serait leur lot, pour eux et pour leurs enfants.. J'ai vécu et je vis avec cette image au fond de moi et cette idée que la noblesse d'une démarche politique, c'était de faire autant qu'on peut, et de faire autant qu'on peut un bout de chemin, plus ou moins long, selon le cas, un bout de chemin dans cette direction qui est celle du progrès, et je le répète encore parce que je le veux, celle de la liberté, celle de l'égalité des chances, celle du respect des autres... leçon, philosophie, projet, programme politique autour desquels devront s'organiser demain toutes nos actions.
- Demain, demain, ça commence tout de suite et si j'adresse ici et là des appels à ceux qui ne sont pas aujourd'hui parmi nous, qui s'y refusent même, ne donnez pas de traduction figée à ces propos. Ne vous élevez pas déjà contre l'idée que l'on pourrait ouvrir un débat sans distinction, sans même savoir si l'on n'est pas trahi au sein-même de l'action que l'on entend mener.
- On ne peut élargir ses bases qu'à la condition première de rester fidèle à soi-même. On ne peut chercher à rassembler l'immense majorité des Français y compris nombre de ceux qui nous combattent encore aujourd'hui que si nous leur offrons, ouvertement et franchement, tout ce que nous sommes en mesure de proposer pour la France, à Partir de nos convictions.
- Nous ne voulons humilier personne mais il y a assez de chantiers qui s'ouvrent devant nous pour que des bras multiples s'y attaquent. Nous ne sommes pas assez nombreux nous-mêmes. Nous avons besoin des Français au-delà de nos rangs. Nous avons besoin de sortir de nos propres frontières, n'ayant jamais la moindre sectarisme même si nous aimons nos mots d'ordre, notre histoire, et s'il n'est pas question de l'abandonner en chemin.
- Mais responsable de la France, c'est une autre affaire ! Voilà un peuple qui bientôt peut nous confier son propre destin, l'histoire de 1000 ans, qui va nous dire : "Continuez, c'est vous qui êtes en charge de la France". On pourrait égrener la liste de celles et de ceux - de ceux surtout malheureusement - qui à travers les temps, ont exprimé, représenté, symbolisé la marche de la France vers son unité, vers sa grandeur, aujourd'hui encore vers son destin. Eh bien ce sera peut-être - j'allais dire, sans doute - nous encore, qui allons bientôt en recevoir le poids. Il faudra avoir les épaules assez larges, le courage au coeur, et l'intelligence de l'esprit... l'intelligence des choses, l'intelligence de l'histoire, de la connaissance, de la culture, le sentiment d'humilité qui veut qu'aucun être ne possède à lui seul la vérité dispersée, comme dans les kaléidoscopes que nous regardions dans l'enfance, qui peuvent recomposer l'image harmonieuse.
- On le saura au bout du compte. En attendant, on travaille avec ce que l'on a, on fait avec ce que l'on a, et si l'on doit disposer du destin de la France, nous avons besoin des Français.\
Je me retrouve dans cette ville avec, je dois le dire, un plaisir particulier, car je distingue, ici et là, des visages connus depuis longtemps - il s'agit d'hommes, de quelques anciens -, connus depuis moins longtemps - il s'agit des acteurs de ma vie politique à travers le temps jusqu'à une époque récente - et je vois surgir partout ailleurs des jeunes, et d'autres jeunes, qui nous apportent leur force, qui signifient leur espérance, qui sont pour nous presque des nouveaux venus, mais qui nous remplaceront, auxquels il faudra transmettre... et s'ils pouvaient, ce soir, puiser dans le discours, quelques mots - distingués de la masse indistincte - s'ils pouvaient percevoir un message dont ils tireraient une seule leçon pour la conduite de leur vie, s'ils pouvaient se dire un jour, à travers ces événements lointains qui se passaient en 1988 : "Nous avions fait seulement quelques pas dans la vie, nous ne connaissions pas encore très bien ce qu'était ce domaine obscur qu'on appelle politique... et voilà qu'en ce jour, en ce soir, avec celles et ceux qui, pendant longtemps, depuis leur enfance à eux, ont épuisé leurs forces, parce qu'ils croyaient dans un objectif qui, jamais, n'était venu, et ils ont tenu bon, ils se sont acharnés, ils ont connu les déceptions, ils ont subi les échecs, ils ont pu croire que cela n'arriverait jamais, et puis, c'est venu parce qu'ils l'ont voulu, parce qu'ils y ont cru".. ah, si un seul d'entre vous parmi les plus nouveaux, parmi ceux qui n'ont jamais reçu la moindre teinte d'une éducation politique, qui sont venus par sympathie ou par entraînement, ou parce qu'ils ont tellement envie que quelque chose de nouveau vienne visiter, à l'aurore de leur vie, un peu le monde, si un seul, ou une seule d'entre vous, pouvait retenir des propos tenus ce soir, et peut-être pas des propos, des mouvements qui traversent cette salle, des espérances, dont on aperçoit qu'elles sont si fortes et si vivantes, de ce qui est inexprimé peut-être - les mots que je vois dans vos regards - si, donc, une seule ou un seul d'entre vous pouvait ensuite conduire sa vie parce qu'il aurait reçu en héritage, non pas le mot d'ordre, mais le mot de passe, la façon d'entrer quelque part, de pénétrer dans la forteresse de la vie et d'une société trop souvent fermée, avec, en soi, la même conviction, avec la force au coeur, et cela à travers le temps qui vient, alors j'aurais le sentiment, tandis que le temps passe plus vite pour moi que pour d'autres, d'avoir réussi ce que j'aurais souhaité, au-delà de tout, c'est-à-dire donner à la société française un sens nouveau pour ceux qui y vivent, pour ceux qui la font et pour ceux qui n'ont trop souvent connu jusque-là que le refus, la fermeture, l'ignorance... oui, si un peu d'espoir naissait à travers ces mots prononcés, à travers cette foule en attente, à travers nos actes unis, alors je puis le dire tranquillement, j'aurais le sentiment d'avoir réussi ma propre vie.\
Je n'ai pas eu, le 10 mai 1981, ce sentiment-là. Je n'ai pas dit, comme le font tant et tant : j'ai réussi.
- J'ai réussi quoi ?.. Bah... rien du tout.. A partir de là, j'étais destiné à vivre plutôt dans des palais que dans des chaumières, mais je retournerai très bien en dehors des palais, là où le hasard me conduira, ce n'est pas une affaire.
- Réussi quoi ? Eh bien, réussi à réunir la majorité des Français, ce n'était pas si mal, mais en dehors de cette immense richesse-là, nous étions à pied d'oeuvre simplement, et il a fallu, pendant les trois premières années, avec le courage, l'obstination et la volonté d'un Mauroy, et des autres autour de lui, il a fallu affronter non seulement les adversaires politiques sans relâche, mais aussi parfois affronter ce qui est infiniment plus dur pour celui qui est venu du peuple et qui lui est resté fidèle : l'incompréhension, l'inconstance et parfois le rejet.
- Cela, c'était du courage, mais nous n'étions pas au bout de nos peines.
- Ensuite, il a fallu durer, et lorsque Laurent Fabius a pris la suite, lorsque nous avons décidé d'entamer ensemble une deuxième période où nous commencerions après avoir déblayé le terrain, fondé les institutions, réformé nos lois, dans la pratique des choses, dans la pratique quotidienne, à moderniser l'instrument, préparer la France - travail très réaliste mais qui ne manquait pas non plus d'envergure -, être en mesure de préparer les échéances.
- Travail interrompu en 1986, mais il m'arrivait de dire récemment à l'un des candidats : je me pose la question suivante : Quelle sera la parenthèse ? La nôtre : 1981 - 1986 ? ou la vôtre : 1986 - 1988 ? Réponse : le 8 mai, et je vous demande, autant que possible, de faire que soit refermée la parenthèse précédente.
- Je ne me livrerai à aucune méchanceté, ni à aucune polémique hargneuse £ je n'aurai pas un cri de colère, même si, parfois, j'en ai ressenti le besoin, si les injures entendues de jour en jour pendant des mois, si elles avaient pu m'user, il ne resterait rien de moi... mais tel n'était pas le cas.. Je ne dirai pas que je n'entendais pas £ j'entendais fort bien, mais je dispose peut-être à l'intérieur de moi, d'une forme de résistance qui me permet de traverser ces périodes difficiles avec le sentiment qu'au bout du compte, je ne rendrai pas la pareille, avec cependant un petit sourire satisfait, d'avoir à me dire avec ceux qui m'entourent, avec vous toutes, avec vous tous : après tout, c'est nous qui sommes là.\
Mais comme nous n'avons pas l'intention de prendre toute la place, de prendre toutes les places, comme nous ne voulons pas considérer que nous sommes à nous seuls la France, alors nous saurons résister à toutes les pressions, à toutes les tentations de la domination de l'un sur l'autre, d'un clan sur l'autre, nous ne serons, nous, jamais une faction, nous ne serons, nous, jamais les serviteurs d'intérêts particuliers. Nous serons les servants d'un intérêt général, conçu comme le besoin d'une grande nation d'offrir à chacun des siens la chance qui lui revient, sans jamais considérer qu'il existe de toute éternité les uns faits pour diriger, les autres pour obéir.
- Notre philosophie de l'histoire est celle qui répond dans l'origine des temps à toutes les libérations de l'esprit ou du corps, à toutes les libérations de l'homme, de la femme, de l'enfant, à toutes les libérations assorties de toutes les protections auxquelles les faibles ont droit avant tout autre...
- Oui, celui, déjà, qui subit les atteintes de la maladie, celui qui peine devant sa vieillesse, celui qui ne peut supporter le poids d'une famille, celui ou celle qui se trouve chaque jour offensé, non pas dans son orgueil, mais dans sa dignité parce qu'il n'a pas droit au salaire que lui vaudrait sa qualification, parce que la couleur de sa peau, parce que son origine sociale ou raciale le rejettent ou l'éloignent du gros de la troupe, du peuple que nous sommes.
- Voilà la philosophie, le message de l'histoire que j'ai l'honneur aujourd'hui de symboliser en votre nom parce que vous l'avez voulu, et je vous prie de croire... non, n'applaudissez pas... je vous prie de croire qu'il ne m'est jamais, mais jamais venu à l'esprit, de penser qu'un homme pouvait, en quoi que ce soit, se substituer aux mouvements d'un peuple, et que sa vérité personnelle pourrait être plus forte, ou plus juste, que la volonté populaire.\
Nous allons parler un peu en confidence. Il faut quand même se rendre compte - cela fait déjà quelques fois..., si j'ai détenu un record, c'est au moins celui-ci, les candidatures à la Présidence de la République, je connais - que tout cela n'a qu'un temps. Je ne m'en plaindrai pas, tout cela n'a qu'un temps... et d'abord la vie, et d'abord la mienne... ce qui veut dire que je sais bien que j'ai engagé en ces mois de mars, avril et mai 1988, l'ultime bataille politique qui me conduira pour les années qui viennent jusqu'au moment où, ma tâche accomplie, il me faudra désormais, si Dieu me prête vie, aider les autres à assurer la suite, la continuité de l'-entreprise.
- Cela veut dire que des assemblées comme celles-ci, des Toulouse 81, 88, après 65 et 74 et le reste, cela commence à s'épuiser, pour moi du moins.. Oui, c'est comme cela, je le sais bien, et je dois aborder cette rencontre-là en le sachant au fond de moi et en vous disant merci pour m'avoir accompagné jusqu'à cette étape de mon chemin, merci de m'avoir aidé, merci de contribuer aux demains que nous bâtirons ensemble, merci de m'aider à continuer encore pendant le temps que la loi me donne.
- Dites-vous, amis qui m'entendez, que j'éprouve non pas de la peine, non pas de la nostalgie déjà, puisque nous commençons quelque chose, puisque nous sommes au début d'une nouvelle étape, sachez que j'éprouve cependant le sentiment de mon devoir, et mon devoir c'est d'avoir tenu les anneaux de la chaîne assez longtemps pour avoir changé mon temps.\
Mais je ne suis pas le seul dans ce cas.. J'aperçois ici et là des hommes et des femmes rencontrés déjà sur tous les champs de lutte politique, depuis l'après Deuxième Guerre mondiale.. D'autres sont venus... de bons et de fidèles compagnons... une génération prête à assurer la relève...
- Mais c'est vrai que j'éprouve comme cela un petit "quelque chose" en regardant Lionel Jospin, qui cessera, par sa propre volonté, par elle seule, d'être dans peu de jours le Premier secrétaire du parti socialiste, après sept années d'un dur et d'un bon labeur dont je le remercie. Il est aujourd'hui l'élu de la Haute-Garonne, il est donc l'un des vôtres, vous l'avez adopté, il en vaut la peine. Mais voilà, les témoins passent... Moi, j'engage ma dernière grande bataille pour les destinées de la France. Lionel Jospin voit derrière lui se profiler l'étape de sa responsabilité à la tête du parti, que moi-même j'ai dirigé, que j'ai aimé, que j'aime encore même si je ne le sers pas comme on voudrait parfois, puisque je suis responsable aujourd'hui de tous les Français. Mais je ne vais pas maintenant établir un palmarès des mérites. Je veux dire simplement qu'il ne m'était pas possible de terminer cette réunion de Toulouse sans saluer, pour les raisons que je viens de dire, Lionel Jospin, ici présent au premier rang.
- Et je risque de commettre de graves injustices... Je ne veux pas les commettre, mais tout de même, voir ici rassemblés, avec l'histoire qui est la leur, l'histoire que j'ai vécue, que je connais par coeur, qui est simplement l'histoire des hommes dans toute société, avec ses contradictions et aussi avec ses puissances, avec ses désordres et son ordre supérieur... Je vois celles et ceux qui m'ont tant aidé à travers le temps passé, qu'il s'agisse - je l'ai déjà cité - de Pierre Mauroy, l'homme des fondations, qu'il s'agisse de Laurent Fabius, l'homme des éclosions, qu'il s'agisse de Michel Rocard, l'homme de tant de renouveaux, qu'il s'agisse de Pierre Bérégovoy, qui à mes côtés a accompli des tâches souvent obscures et dures, mais qui débouchent aussi sur des jours magnifiques comme celui que nous vivons...
- Faut-il que je cite Edith Cresson ? Je le ferai aussi par prudence, non pas par -rapport à elle - elle n'est pas si terrible ! - mais parce qu'énumérer comme cela des hommes... des hommes... des hommes... et soudain oublier que l'un des points principaux de notre action, de notre programme, de notre projet, c'est d'assurer aux femmes l'égalité dont elles ont besoin, ce serait manquer, donner la preuve que nous avons besoin aussi d'avoir, comme cela, à peu de distance, Edith Cresson, Yvette Roudy... J'arrête là ! Et comme le nombre de celles et ceux que j'aurais à citer est beaucoup plus important que ceux que j'ai cités, les yeux fermés, je m'abandonne et j'arrête là mes citations.\
Je vais finir maintenant, pour vous dire que, tous ensemble, ceux qui ont rempli un rôle national, qu'ils remplissent encore, ceux qui sont sortis de votre région et qui assument des responsabilités dans nos assemblées parlementaires... ils sont nombreux ici, je vois Meric, il est là devant moi, à côté de Mermaz, et de Joxe, et de Dumas, et de Maurice Faure... mon ami Maurice Faure, mon ami de chaque jour depuis plusieurs décennies... je n'ose pas le dire.. Oh ! Je sais très bien toujours où je suis, j'ai même entendu parler naguère des luttes héroïques entre les socialistes et les radicaux... comment dit-on ? De gauche ? Je n'arrive pas très bien à distinguer parfois, mais là, c'est sûr !
- Ainsi, celles et ceux d'entre vous qui ont été de bons soldats, qui n'ont pas cherché à être des capitaines, qui le sont parfois devenus... les députés qui ne sont pas là... j'arrête là mon énumération... bref, Toulouse et la Haute-Garonne nous ont fourni de tout temps des hommes et des femmes vraiment nécessaires à la République.
- Il m'arrivait souvent de dire : moi, je n'ai pas de chance, je suis né quelque part au milieu de la France, juste à la frange où se séparent la langue d'oc et la langue d'oil. Oui, pas de chance, car pour être patriote, il faut être né lorrain, et pour être républicain, il faut être venu du côté de Toulouse ! Alors, résultat : pour les autres, dont je suis, on perd du temps avant d'avoir démontré que l'on pouvait être à la fois patriote et républicain !
- Eh bien ! Figurez-vous qu'il y en a encore qui en doutent, par ici, non... par là-bas... bien que rien ne les autorise vraiment, ni à parler au nom de la patrie - ils y ont droit - ni à parler au nom de la République. Je vous le disais tout à l'heure, étrange situation... elle serait presque comique, comme le sont toutes les répétitions manquées de l'histoire vécue, toutes les rééditions sur mauvais papier, elle serait presque comique cette tentative d'inventer je ne sais quelle défense de la République contre ceux qui en ont la charge. Mais cela, je vous l'ai dit, soyez tranquilles, si le peuple le veut, dimanche soir je serai là, avec vous, sûr de vous, sûr de la France, sûr de la loyauté de l'immense majorité de celles et de ceux qui nous auront combattus pendant la campagne présidentielle, parce qu'eux aussi sont patriotes et sont républicains.\
Alors, soyons tranquilles et soyons sûrs de nous, avançons comme il faut avancer, comme je vous y invite, avançons avec en nous la force d'âme, la volonté d'être, la certitude, oui la certitude d'être là où il faut, mais aussi l'humble démarche de ceux qui savent qu'ils doivent tout au peuple dont ils sortent et que leur honneur, en fin de compte, sera de l'avoir servi sans broncher, selon les volontés qu'il a lui-même exprimées et selon les desseins permanents d'une histoire dix fois séculaire.
- Amis qui m'entendez, c'en est fini de nos rencontres de ce type pour ce soir et d'autres soirs, pour cette campagne présidentielle. Il y aura d'autres combats, vous y serez, je n'en serai pas éloigné. Mais je voudrais que vous soyez en cet instant les interprètes de toute la France, de ceux qui nous comprennent, de ceux qui nous combattent, que vous soyez les interprètes de notre peuple tout entier et que vous portiez notre voix loin, loin, loin de chez nous, en Europe et dans le monde entier, pour qu'on sache partout que la France vit intensément son histoire contemporaine, qu'elle pose un pied hardi sur le millénaire nouveau, qu'elle croit en elle profondément, en ses ressources et en ses chances.
- Et nous voilà, interprètes d'un moment, qui vous disons : bonsoir, bonsoir Toulouse, bonsoir la Haute-Garonne, bonsoir la région alentour, bonsoir vous toutes, vous tous, de nouveau rassemblés, bonsoir, bonsoir Toulouse, bonjour la République ! Bonjour la France ! Vive la République ! Vive la France !\

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