Publié le 23 mai 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Blaye (Gironde), sur la vie politique locale et le rôle du Président de la République, samedi 23 mai 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Blaye (Gironde), sur la vie politique locale et le rôle du Président de la République, samedi 23 mai 1987.

23 mai 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Monsieur le conseiller général,
- Mesdames et messieurs,
- Si j'ai bien entendu, il semble que depuis Louis XIII, - vous avez dit 1360, merci, très bien, avant Louis XIX - `aucun chef de l'Etat ne soit venu ici`. Mais Louis XIV comme Louis XIII ont eu à connaître au début de leur règne une France troublée, beaucoup plus troublée que ne l'est celle d'aujourd'hui en dépit de nos luttes et de nos contradictions.
- Ils venaient, c'était une tradition, dans les provinces, visiter les grandes et les petites villes, et cette tradition s'est perpétuée au travers des temps, la plupart des chefs de l'Etat, Présidents de la République, ayant tenu à leur tour à connaître la France. Il est quand même un peu surprenant qu'aucun des Présidents de la République française ne soit venu jusqu'ici. C'est bien la preuve que votre analyse, et votre déception, tout à l'heure,, monsieur le maire, sont très exactes. Et moi-même, qui suis originaire d'un département très proche, dont les itinéraires de l'adolescence ont été ceux qui mènent à Bordeaux et au-delà, ou bien sur les rivages de l'Atlantique, et même sur les fractions de la Gironde, c'est la première fois que je viens à Blaye, la première fois que je viens autrement que la nuit, ou rapidement, pour essayer de voir comment sont les choses et les gens. C'est la première fois qu'il m'est donné sans doute, avec le décor un peu particulier d'une visite officielle, de parcourir véritablement vos rues, même si dans le passé j'ai déjà eu à répondre à quelques amicales invitations. Cette fois-ci, à l'initiative de mes amis Bernard et Philippe Madrelle, et grâce à la qualité de votre accueil, monsieur le maire, sans oublier les propos très intéressants de M. le conseiller général, oui je me sens un peu chez moi, en arrivant à Blaye.
- Je me demandais pourquoi une région aussi fine, aussi harmonieuse, dont les productions sont si belles et si fécondes, se trouvait ainsi à l'écart des grands chemins. Sans doute est-ce la géographie, mais l'intérêt que l'on doit porter à toute fraction de la France se justifie ici, peut-être plus qu'ailleurs, qu'en beaucoup d'autres endroits encore. Elle mérite qu'on y vienne et, pour certains d'entre vous, qu'on y reste.
- J'ai entendu quelques propos, monsieur le maire, dans votre bouche, que je ne reprendrai pas à mon compte. Sans doute les "Côtes de Blaye" sont-elles excellentes, d'ailleurs ce n'est pas vous qui disiez cela, mais la citation était quand même maligne. C'est une affaire entre Girondins. J'ai déjà assez à faire avec les affaires entre Français en général pour ne pas avoir à me mêler du reste. Eh bien ces "Côtes de Blaye", c'est vrai que mon père, mon grand-père qui vivaient en Charente, l'appréciaient. Et j'en ai entendu parler depuis longtemps, comme j'ai entendu parler depuis longtemps de cette ville. Il a fallu que j'attende un âge malgré tout assez avancé, trop avancé à mon goût, pour venir jusqu'à vous.\
On s'interroge parfois : quelle est la raison de ces voyages, que j'accomplis en France, assez souvent, dès que je dispose d'un moment. Ces voyages ne prétendent pas apporter, à chaque étape, des révélations ou fournir matière à sensations ou à discours. C'est la réponse sans doute à ma curiosité personnelle d'abord, d'approcher mieux encore ce qu'est la France et ce que sont les Français, mais aussi à l'idée que j'ai de ma fonction et de mon devoir. On apprend beaucoup. Rien ne vaut la visite chez les gens, dans leurs maisons, et dans leur intimité. Je le fais souvent. Les joies que m'ont réservées les 35 années de mes mandats électifs m'ont laissé une empreinte ineffaçable et j'ai le goût par la mémoire, j'ai le goût de vous retrouver, de franchir les obstacles qui pourraient nous séparer. Pendant près de 25 ans, maire d'une petite commune, plus petite que Blaye, vous imaginez donc le respect avec lequel je vous aborde, monsieur le maire, car moi je n'avais que 3000 habitants, et la commisération que doit éprouver, en cet instant, le maire de Bordeaux qui nous écoute. Conseiller général pendant 32 ans et président du Conseil général de mon département, la Nièvre, pendant 17 ans, j'ai nourri, comme le disait Henri IV, une passion violente, un amour violent pour ce pays, et comme une avidité d'en pénétrer tous les aspects. Je me sens un peu en deuil de la France lorsque reste encore, sur la carte de ce pays, telle ou telle zone que je n'ai fait qu'approcher, que traverser rapidement.\
`Suite sur la vie politique locale` Celles et ceux qui sont ici, et qui aiment leur pays, savent bien qu'est irremplaçable cette vie en commun. Il faut savoir, mesdames et messieurs, dominer les difficultés de la vie démocratique dont je n'ai pas à prêcher les avantages évidents. J'ai donc constamment vécu en compagnie de mes amis politiques et de mes adversaires politiques. Et puis les années passent. Elles n'enlèvent rien à la fermeté des convictions mais elles enlèvent heureusement beaucoup à la rudesse des approches et je me souviens, c'est mon meilleur souvenir politique et personnel, qu'au départ, lorsqu'il m'a fallu, pour venir au Palais de l'Elysée, abandonner toutes mes autres fonctions, tous mes autres mandats, je me souviens avec beaucoup de joie, d'une espèce - comment dirais-je, faut-il dire amitié, ce serait excessif, sans doute, interprétation exagérément chaleureuse - de sympathie et d'estime mutuelle qui m'unissait à l'ensemble des élus, quelle que soit leur origine politique. On avait appris à vivre ensemble. On avait appris à reconnaître que nous avions les mêmes soucis dans nos vies personnelles, dans nos vies familiales, dans nos vies professionnelles, mais aussi que nous étions ensemble responsables d'une partie de la France. Je voudrais insister sur cette idée avant d'en terminer avec les allocutions de la matinée. Apprendre à vivre ensemble.
- Lorsqu'on connaît comme nous connaissons les extrêmes difficultés de toute existence, l'entrelacs des joies et des chagrins, de la vie et de la mort, on éprouve comme un sentiment de pérénité lorsqu'on se place au rang de son pays qui, lui, dure. Et quand on sait que la charge de chaque génération, c'est, d'une part, d'assumer le passé dont nous sommes comptables nous aussi, mais aussi de préparer les jours futurs, dans un pays où il existe suffisamment d'harmonie, du moins sur l'essentiel, pour que l'on continue de vivre ensemble, alors, on apprend à dépasser les divisions, qui restent légitimes et qu'il faut respecter et qui passent après, parfois, quand il le faut, et il le faut à diverses reprises, au moins pour chaque génération. N'avons-nous pas vécu, nous, les périodes d'une grande histoire, d'une histoire dramatique où nous avons su comprendre cela et en inspirer le reste de notre vie ?\
`Pluralisme et unité nationale, suite `
- Cela n'empêche pas que, moi aussi, j'ai mes idées, mes choix, mes engagements personnels, mes convictions, mon esprit, mes affinités. Il y a ce que je souhaite et ce que je réprouve, et je n'hésite pas à le dire, on le sait bien. Ma spécialité n'est pas de vouloir embarrasser ceux qui m'accompagnent, notamment les membres du gouvernement. Individuellement, j'ai pour eux l'estime que je dois à des hommes parfaitement capables et respectables, et collectivement, c'est le gouvernement de la République.
- Je sais ce que je dois au gouvernement de la République mais enfin, à qui ferai-je mystère qu'il m'arrive, je n'ose fixer un rythme, on va dire hebdomadairement, d'éprouver quelques réticences, ce qui est l'expression la plus bénigne que j'ai pu trouver à l'instant. Mais la France exige le travail, la marche des institutions, des pouvoirs, les pouvoirs élus, Président de la République, gouvernement, Parlement, avec cette infinité d'assemblées dont vous êtes les dignes représentants, mesdames et messieurs. Il faut que la France vive. Si elle ne marche pas selon nos voeux, alors demandons au peuple son arbitrage. Il le rend, cet arbitrage, rituellement d'après nos lois. Pourquoi chercher autre chose ? Inclinons-nous comme nous devons le faire devant ses décisions, à charge pour chacun d'espérer que demain il verra sa conviction reçue par la majorité des Français. Après tout quand j'y pense, depuis 1946, année de ma première élection, et je ne suis pas le plus ancien élu ici, ça s'est toujours passé comme ça. J'ai été dans les majorités, plus longtemps encore dans les oppositions et puis de nouveau dans les majorités. Aujourd'hui, en dépit des opinions émises de temps à autres par quelques membres éminents de la majorité, je ne suis ni de l'une ni de l'autre. Il faut bien qu'il y ait quelque part un point où se reconnaissent les Français de toutes sortes et je dois dire, j'espère qu'on me rendra cette grâce, que j'apporte une attention égale aux problèmes que vivent et les uns et les autres. Tous méritent sollicitude. J'ai dit attention. On pourrait ajouter affection car je suis arrivé au moment où mon objectif essentiel, dans le respect des convictions sur lesquelles j'ai insisté il y a un moment, où mon objectif essentiel est de permettre aux Français de vivre leurs institutions dans leurs imperfections mai aussi dans leur réalité, de vivre leurs problèmes nationaux, dont je n'ignore pas la gravité, de vivre leurs chances internationales, dont je connais l'ampleur, de les y aider et d'intervenir autant qu'il est possible, chaque fois qu'il me semble les voir s'égarer.\
Je viens de passer quelques jours avec des rencontres internationales. Hier et avant-hier, les dirigeants allemands, autour du Chancelier de l'Allemagne fédérale. Le jour précédent, c'était le Premier ministre italien. Les prochaines semaines seront lourdes de rendez-vous internationaux : Canada lundi prochain, la semaine d'après Venise, pour le sommet des sept des grands pays industrialisés. Tous les grands problèmes sont évoquées là, et il est difficile de trouver entre nous des positions communes. Ces rendez-vous, je les évoque ici, à Blaye bien entendu volontairement.
- Il n'appartient pas seulement aux grandes métropoles et aux pôles de décisions, de vivre les questions que j'évoque. C'est aussi du niveau d'une ville comme Blaye, des citoyennes et des citoyens de Blaye, qui sont aussi responsables que quiconque, peut-être aussi informés que quiconque, et dont la raison et l'engagement valent tout autre.
- Je vais rendre hommage à cette ville. Je veux rendre hommage à cette région. Oui, vous aviez raison, monsieur le maire, de prononcer le mot de poésie. Il pourrait paraître désuet à beaucoup. On aurait tort et vous aviez raison. Nous avons survolé en arrivant, la Gironde, ses côteaux, votre ville et nous observions, après un moment de silence, émotion de la rencontre avec un peu de la France. J'ai constaté, je n'étais pas le seul, à quel point l'harmonie prédominait, les couleurs des toits, la situation de cette ville - port sur un grand fleuve -, cette citadelle, les alentours des côteaux. Sans doute suis-je plus sensible que d'autres à cette forme de poésie de la France, parce que je suis originaire d'une région qui ressemble beaucoup à celle-ci, même si nous n'avons pas l'orgueil d'un fleuve aussi important, et d'une capitale si riche d'histoire. Je sens mieux cela, sans doute, que si je venais de l'Est, du Nord ou du Sud-Est ou bien des grandes cités. Disons qu'il y a quelques affinités, que j'ai ressenties au contact de votre population et à l'écoute de vos propos.
- Je vous souhaite bonne chance. Vous avez regretté que les grands moyens industriels ne soient pas à votre portée, quoique votre environnement n'en soient pas dénué. La géographie commande souvent l'histoire, monsieur le maire, et vous voyez bien que si l'absence d'un pont à cet endroit a sans doute contribué pour une large part au respect et au maintien d'une certaine qualité de vie et d'un certain équilibre intérieur, il n'en reste pas moins que, par -rapport aux grandes inspirations de la vie moderne qui est circulation, communication, passage, ouverture, alors oui, de ce point de vue, la beauté des lieux va contre l'intérêt économique évident. Vous m'avez cité les beaux poissons que vous pêchez, les beaux et les bons, jusqu'à la chevrette qui n'est pas un poisson d'eau douce mais qui vient de la mer. Vous m'avez cité quelques grands écrivains qui sont passés par là. Je vois avec plaisir qu'ils ont, tout aussitôt, écrit, qu'ils ont voulu exprimer l'amour qu'ils avaient du Blayais. J'ai retrouvé quelques noms d'auteurs un peu oubliés et à tort et que j'ai moi-même pour certains fréquentés.\
Tout cela montre que vous avez sans doute, aujourd'hui, parmi les enfants qui nous accueillaient le long de vos rues, des talents peut-être des génies d'expression qui seront parfaitement capables de répondre dès la fin de ce siècle ou au début de l'autre à l'attente qui est la vôtre. Car après tout un pays, il doit d'abord à ses enfants de vivre, de se développer et c'est à ses enfants d'imaginer, de se faire à leur tour créateurs et pourquoi en seriez-vous dénué ? Voilà pourquoi il faut tant de soins pour aider la jeunesse à pénétrer les chemins du savoir. Plus vous aurez d'enfants initiés aux grandes disciplines intellectuelles et techniques, scientifiques, littéraires, esthétiques, plus vous aurez de chances de voir Blaye, à travers le temps qui vient, affirmer ses qualités propres. Comme la technique moderne permet beaucoup de choses - je l'ai déjà dit à Lormont tout à l'heure - rien n'interdit que vos élus, vous-même, vos citoyens, ne trouvent de nouveaux chemins de Compostelle.
- Vous avez d'ailleurs cité l'Europe. Ce n'est pas pour rien que j'ai personnellement voulu cet élargissement à l'Espagne et au Portugal, en dépit des oppositions qui se faisaient entendre avec quelque vigueur ou des quelques regrets qui existent encore. Il ne faut pas avoir peur du lendemain ! Il ne faut pas avoir peur des grandes ouvertures ! L'Europe, c'est encore autre chose ! C'est une chance, l'une des grandes chances qu'a la France, avec son génie propre, de marquer les temps futurs face aux empires ou aux grands rassemblements humains qui ont tendance, de plus en plus, et c'est bien naturel, à peser de tout leur poids sur les intérêts du monde.
- Pourquoi ces réflexions à Blaye ? Nous avons encore à visiter la citadelle. Je ne voudrais pas trop attarder ceux qui m'ont accompagné, qui ont eux aussi une journée à poursuivre, mais je voudrais que transparaisse mon plaisir d'être avec vous. On peut bien me permettre cela, un samedi de temps en temps : le plaisir d'être avec vous, d'être à Blaye, en Gironde. Je sais les efforts qui sont faits dans le département pour promouvoir le patrimoine. Il est riche. Qualité des biens qui sortent de la terre, qualité des biens qui viennent de l'esprit ! Alors, bonne chance ! Merci pour cette halte heureuse ! Merci, je l'ai dit tout à l'heure, aux personnalités qui ont bien voulu me convier, merci à celles qui m'ont accompagné, et vous toutes, vous tous, mesdames et messieurs, je vous souhaite pleine réussite pour la défense de vos intérêts, mais surtout pour l'accomplissement de vos desseins et l'épanouissement de vos personnes, merci ! Vive Blaye, Vive la Gironde, Vive la République, Vive la France !\

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