Publié le 31 mars 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la modernisation industrielle et l'Europe, à la mairie de Montbéliard, mardi 31 mars 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la modernisation industrielle et l'Europe, à la mairie de Montbéliard, mardi 31 mars 1987.

31 mars 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Je me retrouve avec émotion dans ces lieux, dans cette ville. Vous rappeliez à l'instant, monsieur le maire, que j'y étais déjà venu, assez souvent, en quelques années, que je garde en mémoire d'une façon très précise chacunes de ces circonstances. André Bouloche a non seulement marqué cette région et cette ville de son empreinte - nul n'a oublié les circonstances tragiques de sa disparition, le choc cruel ressenti par tous - mais, je dois ici témoigner qu'avec André Bouloche, c'est la France qui a perdu l'un de ces grands serviteurs. Elle l'avait déjà su, pendant la guerre, puisque André Bouloche avait été l'un de ces résistants dont l'histoire, dont le dévouement, le sacrifice, l'esprit de sacrifice et les hauts faits avaient marqué ce temps difficile de notre jeunesse. Il était reconnu, après les épreuves subies, comme l'une des consciences du temps. Et sa capacité à gérer, à prévoir, son indiscutable compétence économique, les preuves faites de ce dont il était capable à Montbéliard, tout cela lui avait créé une physionomie dont on pouvait attendre beaucoup pour la suite des temps. Et voilà que la France aussi a été privée d'André Bouloche. Je ne parlerai pas de ses amis, dont nous étions, et qui ont éprouvé cette perte parmi leurs affections. Des visages chers, un homme de devoir et de grande qualité. Pourquoi est-ce que je voulais en parler aujourd'hui ? Parce que cela s'imposait dans mon esprit. Je ne pense pas être revenu depuis le jour où nous étions tous là pour le rendez-vous de l'adieu. Et, tandis que j'arrivais par la route qui me conduisait jusqu'ici, bien entendu, je me remémorais les circonstances du passé. Je suis sûr que la population tout entière a su qu'elle avait beaucoup perdu, même si d'autres hommes - et c'était la loi même de la vie - étaient là, prêts à continuer la tâche, à s'y affirmer, à préserver la continuité, à poursuivre le travail et à y réussir.\
Monsieur le maire, vous avez évoqué dans votre allocution de bienvenue, les phases par lesquelles est passé Montbéliard, sa région. Phases également difficiles, chacun le sait, et dont il semble, en dépit des traverses, que vous commenciez de sortir par la volonté commune, les capacités de travail, d'imagination et d'innovation de ceux qui participent au développement économique de cette région. Région fameuse par ses productions et d'abord par sa production automobile, mais qui en même temps dispense à ses visiteurs beaucoup d'autres aspects que l'on attendrait pas. Une activité commerciale, des activités industrielles différentes, une vitalité, une jeunesse qui apprend, et qui sait apprendre. Et c'est vrai que vous avez à vaincre la difficulté particulière d'une situation géographique isolée, peut-être même isolée dans votre propre région - c'est la loi de la géographie - il faut la vaincre, et si vous trouvez le concours des autres, de ceux qui dans cette belle région de Franche-Comté connaissent d'autres paysages, d'autres qualités de terre, qui sont plus proches des accès internationaux, il n'empêche que là se trouve l'un des centres vitaux, hors desquels la Franche-Comté ne serait pas ce qu'elle est. Il faut donc que chacun - je pense qu'on le fait - à partir de la commune, du département, de la région jusque qu'à l'Etat, sans oublier tous les efforts privés, il faut donc que chacun mette la main à la pâte.\
J'ai parlé, comment ne pas en parler, hier, avant hier, chaque jour, du chômage. Et vous avez marqué les pertes d'emplois très sensibles, subies par Montbéliard et son district. Vous étiez particulièrement exposés par la -nature de vos industries, par la formidable évolution au mutation des techniques qui devaient nous conduire à une formidable imagination pour pouvoir s'adapter et rendre la plus brève possible cette période qu'on appelle crise, et qui sépare le moment où l'on passe d'un type d'industrie à une autre, d'un type de technique industrielle à l'autre. Vous avez eu raison de le signaler, il faut rénover et moderniser l'industrie. Il serait vain de vouloir s'accrocher à des modes anciens, dès lors qu'il serait impossible de supporter la concurrence et que le pays serait détruit dans sa substance par l'arrivée massive des productions étrangères concurrentes. Oui, il faut avoir ce souci, je dois dire que beaucoup d'industriels particulièrement ici l'ont eu, et cela a conduit à des moments d'affrontements, d'inquiétudes, qui ne peuvent être compensés que par une espérance, et cette espérance ne peut vivre elle-même que si, parallèlement, les efforts pour une société solidaire sont accomplis. On ne peut pas séparer les termes "société moderne - société solidaire" ou bien l'on se prépare à d'autres affrontements qui déchireront le tissu national. Il n'y a pas de grandeur et d'unité nationales, que de fois l'ai-je rappelé, sans cohésion sociale, sans justice sociale. Rechercher l'une sans l'autre c'est aller tout droit à l'échec historique de la France contemporaine. Cela est possible. Ce n'est pas une systhèse qui dépasse les formes d'une société organisée, à la condition que le pouvoir politique y pense, s'en préoccupe, et je dois dire que cela devrait commander.
- "Société moderne - société solidaire" : ce qui veut dire que l'économique et le social sont pratiquement inséparables, à la fois adaptés et modernisés, car c'est comme cela que l'on aura du travail et les moyens de vivre et de développer son pouvoir d'achat, au bout d'un certain nombre d'années. C'est comme cela que l'on préparera la fin de ce siècle et le début de l'autre, avec partout des centres de vie et d'activité dans la France £ c'est en associant étroitement chaque couche de la population, chaque catégorie socio-professionnelle à ces transformations et à ces progrès, sans laisser les uns ou les autres en arrière du chemin £ c'est en les associant aux progrès de l'adaptation et au partage du revenu national que l'on réussira cette société solidaire, que j'aimerais voir de plus en plus harmonieuse, sans rêver, sachant fort bien que, depuis le début de la société industrielle et quelles qu'aient été ces mutations, ces trois révolutions, en moins de 200 ans, cela suppose des contradictions et des luttes inévitables et qu'il faut pourtant savoir surmonter. C'est une dialectique historique bien connue sur laquelle je n'insisterai pas et cependant qu'il faut savoir surmonter, car la France est un pays sans doute riche d'histoire, sans doute mieux armé que beaucoup d'autres pour tenir sa place dans le monde actuel, mais qui n'est pas, cependant, au sommet des puissances actuelles alors que, dans le cadre de l'Europe, elle pourrait y prétendre.\
Nous avons beaucoup de choses à faire à la fois, monsieur le maire, en quelques mots, vous avez tout dit et je me contente de développer votre propos. La France dans l'Europe est là. Montbéliard et son district retrouvent une situation qui n'est plus marginale, je veux dire en raison de la géographie. Vous vous retrouvez au coeur de l'Europe et vos productions et, spécialement, votre production automobile qui, il faut le dire, représente l'une des grandes réussites industrielles en Europe et dans le monde, l'un des groupes où l'ensemble de ceux qui y travaillent, depuis le concepteur jusqu'au travailleur de la base, signifient l'une des grandes chances de l'industrie nationale. Montbéliard peut s'ennorgueillir d'avoir une classe ouvrière aux grandes traditions, qui a été elle-même en mesure de servir de grands desseins et, dans l'Europe et par l'Europe, l'ensemble des Français qui prennent part à ce développement, à cette adaptation, à cette modernisation, trouvera un nouveau moyen de passer, c'est le cas de le dire, à la vitesse supérieure.
- Moi, je crois en l'Europe et si je n'y croyais pas, ma raison m'apprendrait qu'il faudrait cependant y aller sans regarder derrière soi. Et pourquoi ? Parce que 320 millions d'habitants, dans la même entité, chacun gardant naturellement les vertus de sa terre, de sa patrie, mais capable de se doter d'un pouvoir et d'une volonté politique. Douze Etats pour l'instant, vieille civilisation mais forte civilisation, vieille culture, mais forte culture avec l'ironie de l'histoire qui a coupé l'Europe dans laquelle nous vivons d'une manière qui ne correspond en rien à la réalité des choses. Mais enfin, tel est le résultat de deux guerres mondiales... Travaillons avec l'instrument que l'on a. 320000000 d'habitants, première puissance commerciale du monde, première puissance agricole du monde avec en nombre et en qualité les savants, les chercheurs, les experts, les techniciens, les ingénieurs, les travailleurs à tous les échelons qui méritent la comparaison, qui je le crois valent bien pour le moins ce que l'on nous propose de meilleur aux Etats-Unis ou au Japon à cette différence près qu'il y a dans cette Europe encore des desseins contradictoires, des volontés divisées, des intérêts nationaux souvent mesquins qui, alors qu'ensemble ils seraient les plus forts, vivent dans le passé et cherchent à sauvegarder, alors qu'ils perdront ce qui fut leur visage particulier au cours des siècles précédents.\
On a parlé d'Eurêka. Eurêka, bon très bien, un mot grec très ancien qui signifie bien ce que peut désormais valoir dans la mémoire historique l'effort européen que j'ai engagé moi-même lorsque j'ai invité nos 11 partenaires à s'associer à nous et d'autres encore puisqu'aujourd'hui 18 pays européens prennent part au projet Eurêka. Cela consiste à laisser, à encourager les entreprises privées ou d'Etat, à leur gré, selon leur goût, leur volonté, car ce sont elles qui connaissent leur besoin, ce n'est pas la peine de se substituer à elles, s'associer autour de projets de haut de gamme, de technologie de pointe, de recherche. C'est ainsi qu'aujourd'hui alors que ce projet a été accueilli par un scepticisme général, aujourd'hui il y a des centaines de projets qui permettent à ces entreprises - et elles s'en flattent ! - elles en sont heureuses pour leur propre développement et je crois qu'on en pratique ici. On m'en a cité au moins deux qui permettent d'espérer la maîtrise, le secret de la matière et qui donneront à cette Europe-là le moyen de gagner.
- J'ajoute que ce projet Eurêka de recherche a été associé depuis lors à un programme dit "cadre de recherches interne à la Communauté des Douze", ce qui ne peut qu'accroître les moyens dont nous disposons et je voudrais que chaque Etat fasse un effort supplémentaire encore pour donner à ces programmes de recherche plus de crédits, c'est-à-dire plus de moyens.\
J'ai toujours pensé que la recherche était à la base de la réussite et du succès industriel là comme ailleurs. On pourrait en dire autant de la biologie pour le domaine de la médecine et j'en passe. La recherche.
- Et pendant les années précédentes j'ai veillé avec les responsables - naturellement je n'étais pas le seul - à ce que la recherche fît un bond en avant qui permit vraiment d'atteindre une sorte de doublement des crédits. Mais il ne s'agissait pas tellement d'argent même si l'argent était nécessaire - il s'agissait d'éveiller les intelligences, de les organiser, de les associer, d'éviter aussi comme l'on dit "la fuite des cerveaux". C'est-à-dire pas simplement rechercher un traitement ou un salaire meilleur mais aussi se voir reconnu dans sa dignité de chercheur pour être associé à un programme ambitieux, pour pouvoir espérer, vouloir, rêver. Mais les ingénieurs, les chercheurs ils en ont besoin tout autant que les autres, s'ils croient à ce qu'ils font ! Et si ce qu'ils font se passe ici, ici, chez nous en France et j'espère que l'on dira bientôt là chez nous en Europe, pourquoi voulez-vous qu'ils aillent s'expatrier au diable ? Ce n'est pas pour 4 sous de plus qu'ils le feront à la condition qu'ils croient à ce qu'ils font.
- Eh bien moi je crois de mon côté parfaitement capable une population comme celle qui m'ecoute non seulement de comprendre mes propos qui se veulent très sérieux mais aussi de le vouloir autant que moi car vous êtes riches d'une tradition d'ambition et de perfection dans le travail. Je le crois et je voudrais que chacun incite avec moi les responsables des affaires publiques à pousser plus loin encore l'aide à toutes recherches, à la science, aux techniques. Les autres feront le reste et combien d'entreprises déjà ont engagé pour elles-mêmes cet effort-là. S'il était doublé par la puissance publique, si l'on faisait confiance à toutes les intelligences et si l'on formait les jeunes ! C'est pourquoi il faut veiller avec le plus grand soin à développer partout les instituts techniques, les universités de base, celles qui permettront aux jeunes filles et aux jeunes gens, non seulement de former leur caractère et leur intelligence au savoir, mais encore de déboucher sur un métier.
- Croyez-moi, en vous disant cela, je ne prétends pas résoudre ou répondre à l'avance à tous les problèmes que posent la disparition, la chute ou le déclin de l'emploi. Mais je prétends que c'est un chemin, sans doute, le plus sûr. A la fois, une société modernisée et une société solidaire.\
Voilà, mesdames et messieurs, quelques propos que j'entends vous tenir en ma qualité de chef de l'Etat. J'ai pour mission d'engager la France sur les voies de l'avenir pour le temps qui m'est donné, et je ne veux pas qu'on se trompe de direction, qu'on rate le train de l'histoire. Nous avons de quoi être fiers, d'être la France. Les siècles passés nous donnent tant de force, tant de substance ! Nous avons, grâce à l'effort de nos pères, un héritage si riche, si divers, si fécond ! Et voilà qu'autour de nous, d'autres peuples qui ont vécu la même histoire, en se disputant, souvent jusqu'au sang, le même héritage, sont en mesure de s'associer à la même oeuvre. L'oeuvre qui sera celle du siècle prochain, n'en doutez pas. En l'espace de quelques années, tous les produits seront réformés, en l'espace de cinq ans, un pourcentage très important des produits dont nous usons aujourd'hui, dans notre vie quotidienne, seront remplacés par d'autres objets très différents. Et ces objets, s'ils nous viennent d'ailleurs, où en sera notre pouvoir d'achat, chez nous, en France, quand nous regarderons travailler les autres, tandis que la lèpre du chômage continuera de s'étendre ?
- Voilà pourquoi il faut réussir le marché unique de 1992 - 1993, ce grand marché intérieur qui verra s'abattre les frontières entre les peuples de l'Europe de la Communauté. Il faut le réussir, et si nous ne le réussissions pas, alors nous entrerons en -état de colonisation industrielle. Nous serons dans la relation coloniale type, où nous nous verrons capables, naturellement, grâce à la richesse naturelle de notre pays et à la qualité des hommes, nous serons capables de vendre nos matières premières ou des produits à peine commencés d'être ébauchés. Tandis que ce sont les peuples qui seront en mesure de transformer ces matières premières en produits finis ou semi-finis, mais finis surtout, grâce à des hautes techniques, qui en récolteront tout le profit. Ce serait vraiment - pardonnez l'expression, elle paraîtra vulgaire - trop bête et ce serait peut-être criminel, de notre part à nous, je veux dire de la part de notre génération responsable, qui aurait manqué à son devoir essentiel.
- Voilà, je vous invite, Français et Françaises, amis qui m'entendez, habitants de Montbéliard ou de sa région, à vous engager hardiment, comme vous le faites ici, exemple indiscutable, oui, de réussite. Et de réussite encore dans l'anxiété, pour ne pas dire dans l'angoisse, car que se passera-t-il demain ? "Société moderne, société solidaire"... peut-être plus moderne, mais, sera-t-elle solidaire ? Et si elle voulait être seulement solidaire sans se moderniser, qu'en resterait-il finalement ?
- Voilà, où se trouve votre responsabilité, mesdames et messieurs qui êtes là, dans cet hôtel de ville et qui assumez des mandats électifs. Voilà où est votre responsabilité, vous qui m'entendez et qui êtes chefs d'entreprises, responsables de la vie économique du pays. Si l'on comprend cela, à la fois, la nécessité pour la France d'harmoniser ses directions, solidarité, modernité, avec l'entrée, sans hésiter, par les avenues larges de l'Europe à construire. Alors une réponse vous sera apportée, monsieur le maire, mesdames et messieurs, et j'y engage, personnellement toute ma foi, en souhaitant que ces propos aient quelques résonnances. La France est notre patrie, nous l'aimons. Nombreux ont été les fils et les filles de cette région qui l'ont prouvé, jusqu'au sacrifice suprême. J'ai bien vu en entrant ici la plaque qui marque les noms de vos morts au combat. Je pense qu'il n'est guère de famille qui ait été épargnée, qui n'ait payé le prix du sang, pour la défense de la patrie. De la patrie ! Quoi donc, quelle patrie ! La patrie, simplement d'hier ou d'avant-her ? Non, de la patrie qu'il faut construire, et que nous allons construire ensemble.
- Vive Montbéliard !
- Vive le département du Doubs !
- Vive la Frahce-Comté !
- Vive la République !
- Vive la France !\

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