Publié le 15 décembre 1986

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion des journées annuelles du Comité national d'éthique, Paris, La Sorbonne, lundi 15 décembre 1986.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion des journées annuelles du Comité national d'éthique, Paris, La Sorbonne, lundi 15 décembre 1986.

15 décembre 1986 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Voici maintenant trois ans que sont engagées vos réflexions en tant que Comité national de l'éthique. Réflexions sur l'usage des pouvoirs que la révolution biologique donne. L'importance de votre rôle s'est confirmée d'année en année. Trois ans, en effet, bref délai à l'échelle de l'histoire humaine et d'innombrables questions, cependant, ont surgi.
- La science d'aujourd'hui prend l'homme de vitesse. Ce constat que je faisais lors de la mise en place de votre Comité, n'a, peut-être, jamais été aussi vrai que ces temps derniers. A tel point que certains chercheurs, eux-mêmes, ont appelé en conscience à un arrêt de la recherche dès lors qu'elle touche aux manipulations de l'humain.
- Quels risques ces travaux font-ils courir à l'espèce humaine ? Question que les savants ne peuvent éviter de se poser. Ils éprouvent profondément leurs responsabilités. Vous avez, mesdames et messieurs, émis ce matin un avis relatif aux recherches sur l'embryon humain in vitro. Une fois de plus, la maladie et la procréation se sont retrouvées au coeur de vos débats. Ce n'est pas un hasard, car c'est dans ce qui touche au plus intime de l'être humain que les individus perçoivent le plus concrètement les conséquences des découvertes médicales favorables ou angoissantes.
- Certes, l'idée que le progrès porte ses bienfaits et ses risques n'est pas neuve.
- Mais, peut-être que jamais jusqu'ici l'espèce humaine ne s'est arrêtée dans l'accomplissement des programmes qu'elle a conçus. Pourrait-il en être autrement dans le futur ?
- C'est cette interrogation qui me semble au coeur de vos débats : la connaissance, le bien-être à venir, l'extension des possibilités de l'homme, justifient-ils certaines recherches effectuées sur le vivant ?
- Jacques Testard, que j'ai rencontré tout à l'heure, dans son laboratoire, a choisi de renoncer à cette partie de la recherche qui oeuvre à un changement radical de la personne humaine. Il s'interroge au nom de l'homme lui-même, "cet enfant du hasard" qui lui est si cher. Bientôt, - c'est la BA BA de vos réflexions - on pourra déterminer très tôt si l'enfant à venir est un garçon ou une fille. Nouveau savoir qui va conduire à une nouvelle demande : choisir le sexe de son enfant. Faudra-t-il y accéder ? Question simple par -rapport à tant d'autres.
- C'est un autre problème qui se trouve posé : en répondant au désir d'enfant par la fécondation in-vitro, on fait de l'embryon humain, et par définition, un champ d'expérimentation.
- De même, on voit bien les éventualités que permettrait la conservation des embryons congelés : ce serait une femme amenant à la vie, vingt ans plus tard, sa soeur biologique.
- On devine l'emploi qui pourrait être fait de la connaissance de la carte d'identité génétique de l'individu, pour qui voudrait sélectionner les tailles, le quotient intellectuel, que sais-je encore.
- On imagine les tentations que pourraient faire naître les manipulations génétiques les plus sophistiquées.
- Bref, il existe un enchaînement des techniques qui atteint ce que l'on croyait immuable dans la personne humaine.\
Idéalement, la recherche devrait pouvoir fournir ses propres solutions, c'est-à-dire adapter son rythme à l'exacte mesure des dangers éventuels et des moyens d'y parer. Mais, inévitablement des décalages se produisent, et c'est là qu'intervient la réflexion éthique, votre réflexion et la responsabilité collective, notre responsabilité, pour permettre à l'humanité de ne pas subir son sort et d'y contribuer, pour lui donner la capacité de maîtriser son histoire, en un mot, pour élever l'homme et non pour l'abaisser.
- Il s'agit, au fond, de mettre en relation plusieurs logiques qui peuvent se contrarier : la logique individuelle des couples dont chaque histoire est unique, dont chaque aspiration est respectable. La logique individuelle du chercheur passionné par ses travaux, qui eux-même s'inscrivent dans la logique générale de la recherche, qui est toujours d'aller plus loin. Enfin l'intérêt de la société à la fois présente et à venir, c'est-à-dire l'intérêt des générations futures.
- Sur ces questions, l'opinion publique n'est pas dénuée de sagesse, on le sait bien. Elle devrait être plutôt favorable à l'utilisation de nouveaux pouvoirs dans le domaine de la procréation. Il y a tant de données dans la vie sur lesquelles on ne peut agir, tant de problèmes à surmonter que les couples concernés admettraient mal qu'on leur refusât ce qu'ils considèrent comme un élément de leur droit au bonheur. Apparemment, donc, l'intérêt général auquel doit veiller la puissance publique aurait du mal à se faire entendre face aux désirs individuels.
- Pourtant, parallèlement, les enquêtes d'opinion révèlent une grande prudence : réserver la production artificielle aux seules fins thérapeutiques, refuser de manipuler l'être humain pour pouvoir choisir, par exemple, le sexe d'un enfant, telles sont les convictions très nuancées qui sont le plus souvent exprimées.
- Elles témoignent des mêmes interrogations que celles des chercheurs. C'est par conséquent la société tout entière qui s'interroge, que vous représentez par vos réflexions communes, vos travaux et vos propres recherches.
- Il s'agit de nos deux biens les plus précieux : la santé et la vie. Les règles du jeu ne peuvent être fixées uniquement par des contraintes techniques.
- La façon nuancée dont vous répondez aux questions qui vous sont posées - et je suis d'aussi près que possible, mais quand même d'assez près, l'-état de vos réflexions -, cette façon nuancée témoigne de votre souci de fixer des points de repère, de préserver les équilibres, au milieu des avancées parfois vertigineuses des sciences et des techniques.
- Comme vous l'avez dit, tout à l'heure, monsieur le Président, la bioéthique est universelle, mais elle se trouve en même temps parcourue par un courant de diversité, selon la culture, l'histoire, la géographie de chaque pays ou bien de chaque région du monde.
- La confrontation avec les réflexions conduites dans d'autres pays, que vous avez menée, qui vient d'occuper ces journées, est indispensable. Je remercie celles et ceux d'entre vous qui sont venus de loin pour cette rencontre ici. Nous nous y efforçons sur d'autres terrains, en d'autres lieux : des chefs d'Etats des pays industrialisés, depuis le colloque international de bioétique qui s'est tenu à Paris en 1985, suivent un certain nombre de questions et en délibèrent, celles que vous avez vous-mêmes posées. Confrontation de points de vue qui reste essentiellement féconde, car il est bien sûr que les sociétés du XXIème siècle ne pourront se déterminer qu'en tenant compte de la dimension mondiale des conséquences de leurs choix.\
Je veux, à cet égard, m'arrêter un instant sur d'autres questions qui ne sont pas immédiatement à l'ordre du jour. Je veux parler de tout ce qui peut aussi modifier l'environnement de la vie humaine, l'environnement médical, l'environnement familial, mais aussi des perturbations dites écologiques. Tout simplement, le climat de l'homme, dans lequel il évolue, se transforme, il vit, il meurt.
- Comment prévenir, ou, si cela n'est pas possible, comment limiter des risques technologiques majeurs ? On en a parlé, Tchernobyl, on a parlé naguère de Seveso, de Bophal en Inde. Tout cela me rappelle la cruelle impréparation de l'humanité en face de progrès qu'elle ne domine pas.
- Nous avons traité, nous devons traiter plus encore au sein de la Communauté européenne, les questions aussi simples à énoncer que celles des pollutions, de l'air, de l'eau, du risque radioactif, de la désertification, des pluies "acides", que sais-je encore...
- Mais tout cela sera, peu à peu entrera dans l'ordre de vos débats car vous ne pourrez pas examiner l'évolution de la santé, de la vie, sans situer l'homme dans son milieu.
- Il sera bon que vous vous en préoccupiez. Vous ne sortirez pas de votre rôle.
- Car dans tous les cas il s'agit aussi d'éthique. Les réponses qui seront apportées témoigneront de ce que nous avons su faire pour protéger, comment les nommer, la dignité, les libertés des hommes de demain.\
Aucun de ces problèmes ne se limite aux dimensions nationales. Aucune de ces interrogations ne s'arrête aux frontières. C'est, je le répète volontairement, au niveau mondial que l'on doit débattre avec les meilleurs spécialistes, les intelligences les plus confirmées et je souhaite, au nom de l'Etat, bien entendu, contribuer ou vous aider à ce que progresse cette prise de conscience. C'est dans cet esprit que j'avais pris l'initiative qui, dès le point de départ, m'a uni au Professeur, au Président Bernard, qui a donné naissance à ce Comité où vous avez tant travaillé.
- J'ai évoqué quelques problèmes qui ne sont pas directement, non pas de votre compétence, mais l'objet de cette étude, de ces journées. Tant d'inquiétudes qui se lèvent et qui vous apporteront plus que vous ne souhaitez, motifs à débats, l'angoisse et l'espérance. Observez cette inquiétude montante devant le développement du SIDA, les problèmes de société qui se poseront à ce propos. Bref, nous devons réfléchir dès maintenant aux précautions qu'une société doit prendre pour se défendre contre les pires excès - j'allais dire contre ses pires excès - si l'on ne veut pas que la logique de l'angoisse et de l'exclusion l'emporte sur ce que j'évoquais à l'instant, la dignité, la liberté. Nous savons d'expérience jusqu'où peut conduire la peur panique d'une épidémie : la mise à l'écart, la surveillance des individus, les stérilisations forcées...
- Le Comité d'éthique réfléchira, j'en suis sûr, à la façon de prévenir ces risques et d'organiser la société pour rendre compatible la nécessaire prévention avec la protection des libertés. Là encore, une réflexion internationale s'impose. Là encore, c'est une façon d'aller au coeur du sujet, tout simplement la défense des droits de l'homme.
- Monsieur le Président, mesdames et messieurs, je vous remercie pour vos travaux. Plus que jamais, nous avons besoin de vous. Plus vite va le monde, plus intense est la volonté d'acquérir de nouveaux pouvoirs, et donc plus nous devons savoir prendre le temps de réfléchir aux conséquences.
- Mesdames et messieurs, j'ai été très heureux de me trouver une fois de plus parmi vous. Je continue de compter sur vos propres réflexions. Il faut éclairer les choix de notre temps. Qui le fera, sinon vous ? Merci.\

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